Chapitre 1
THE HOSHIZORA DISTRICT
Partie I — Les Jours ordinaires
La lumière entrait par une ouverture étroite entre deux rideaux.
Elle n'éclairait pas toute la pièce. Une longue bande pâle traversait le parquet, remontait sur le pied d'une commode et s'arrêtait contre un mur couvert d'étagères. De minuscules poussières y flottaient, si lentes qu'elles paraissaient immobiles. Dehors, le ciel avait cette couleur incertaine des matinées de janvier, lorsque le soleil s'était levé depuis un moment sans être encore parvenu à réchauffer quoi que ce soit.
Un train passa quelque part au loin.
Son grondement, d'abord presque imperceptible, s'amplifia progressivement, puis diminua jusqu'à se confondre avec les bruits du quartier. Quelques secondes plus tard, une voix féminine retentit dans la rue. Elle appelait quelqu'un, peut-être un enfant qui avait oublié son déjeuner, peut-être un mari qui s'apprêtait à partir sans ses clés.
Une portière claqua.
Le silence revint.
La chambre occupait le premier étage d'une maison relativement spacieuse. Elle était rectangulaire, avec une fenêtre donnant sur la rue et une autre, plus petite, tournée vers le jardin. Ses murs, d'un blanc légèrement crème, avaient été décorés sans véritable souci d'harmonie. Une horloge ronde pendait au-dessus de la porte. À sa gauche, une photographie de paysage représentait une côte rocheuse sous un ciel gris. Plus bas, trois cartes postales avaient été fixées avec du ruban adhésif. L'une montrait Kyoto au printemps, une autre une rue de Paris et la dernière un petit port japonais dont le nom, écrit au dos, demeurait invisible.
Le mobilier semblait avoir été acheté à des époques différentes.
Le bureau, en bois clair, possédait trois tiroirs dont les poignées ne se ressemblaient pas tout à fait. La chaise avait été recouverte d'un coussin bleu foncé. Une commode plus ancienne, manifestement restaurée, se trouvait près du lit. Sur son plateau reposaient une petite boîte à bijoux, deux élastiques, un tube de crème pour les mains et une figurine dont la tête disproportionnée lui donnait un air perpétuellement surpris.
Le bureau était propre, du moins sur sa moitié gauche.
Un cahier de japonais y était ouvert à côté d'un dictionnaire, d'une trousse et de plusieurs feuilles couvertes d'annotations. L'écriture, petite et régulière, se transformait parfois en une succession de mots barrés, de flèches et de remarques ajoutées dans les marges. Certaines pages avaient été marquées avec des morceaux de papier coloré.
Sur la moitié droite, en revanche, régnait une organisation beaucoup plus difficile à comprendre.
Trois stylos étaient posés sous une feuille. Une règle dépassait d'un manuel de mathématiques. Une paire de ciseaux se trouvait dans une tasse vide. Un paquet de mouchoirs, un vieux ticket de cinéma et un marque-page représentant un chat occupaient l'espace entre une lampe et une pile de livres.
Un crayon était tombé derrière le bureau.
Il semblait y être depuis longtemps.
À côté de la chaise, contre le mur, se trouvait un étui noir allongé. Il était soigneusement fermé, contrairement à la plupart des objets de la pièce. Une petite étiquette portant le nom de sa propriétaire avait été fixée près de la poignée. Sur l'étagère juste au-dessus, plusieurs recueils de partitions étaient rangés par taille, et non par auteur. Certaines pages dépassaient légèrement de leurs couvertures, témoignant d'une utilisation régulière.
Une flûte traversière dormait à l'intérieur de l'étui.
Plus loin, un petit meuble supportait une chaîne hi-fi, quelques disques et une boîte contenant des câbles dont il aurait été difficile de déterminer l'utilité exacte. Un casque audio était suspendu au dossier de la chaise. Sur une étagère basse, une vieille console de jeux reposait à côté de deux manettes et d'une pile de boîtiers.
Mais ce qui attirait le plus immédiatement l'attention, c'était la bibliothèque.
Elle occupait presque tout un mur.
Ses étagères montaient suffisamment haut pour qu'un petit escabeau pliant soit nécessaire afin d'atteindre les derniers volumes. Les livres étaient rangés avec un soin inégal : certaines séries formaient des lignes parfaitement régulières, tandis que d'autres s'entassaient horizontalement, faute de place.
Une grande partie de la collection était constituée de mangas.
Les tranches d'Astro Boy occupaient une étagère entière, accompagnées de plusieurs éditions dont les couvertures ne correspondaient pas. Non loin se trouvaient Princess Knight, Le Roi Léo, Dororo et Black Jack. Les volumes de Bouddha étaient rangés juste en dessous, à côté de ceux de Phénix, dont certains semblaient avoir été lus beaucoup plus souvent que les autres.
Le nom d'Osamu Tezuka revenait partout.
Il apparaissait sur les couvertures, les dos, les pages de garde et même sur une petite carte glissée entre deux ouvrages.
Plus bas, L'Histoire des trois Adolf côtoyait Ayako. Une édition d'Inu-Yasha occupait presque toute une rangée. Les imposants volumes d'Akira avaient été placés à l'horizontale, probablement parce que leur format empêchait de les ranger ailleurs. Nausicaä de la Vallée du Vent se trouvait à portée de main, juste au-dessus du bureau.
Il y avait aussi des romans.
Des classiques japonais, plusieurs ouvrages étrangers traduits, quelques recueils de poésie, des livres d'histoire et des volumes dont les couvertures avaient perdu leurs couleurs. Certains avaient été achetés neufs. D'autres portaient des étiquettes de librairies d'occasion. Un petit nombre semblait provenir de bibliothèques personnelles plus anciennes, comme en témoignaient des noms écrits sur les premières pages.
Un exemplaire de Don Quichotte dépassait légèrement de son étagère.
À côté, Les Misérables était maintenu debout par une figurine d'Astro Boy.
L'ensemble donnait l'impression d'une collection commencée très tôt, enrichie au hasard des découvertes, des cadeaux et des économies, puis devenue trop importante pour le meuble qui devait la contenir.
Sur le rebord de la fenêtre, trois petits pots accueillaient des plantes.
L'une se portait admirablement bien.
La deuxième semblait hésiter.
La troisième avait manifestement renoncé à toute ambition.
Près de la bibliothèque, plusieurs photographies avaient été fixées sur un panneau de liège.
Sur la plus ancienne, trois enfants se tenaient devant une aire de jeux. Un garçon aux cheveux sombres levait deux doigts derrière la tête d'une petite fille qui regardait l'objectif avec un sérieux exagéré. Un autre garçon, légèrement plus grand, souriait si largement que ses yeux étaient presque fermés.
Une autre photographie montrait les mêmes enfants quelques années plus tard, devant une maison.
Puis venaient des images plus récentes.
Une jeune fille aux cheveux sombres riait, la bouche à moitié cachée derrière sa main. Une autre, au visage calme, regardait l'appareil avec un sourire discret. Une troisième brandissait un petit trophée en plastique, tandis que celle qui se tenait à côté d'elle paraissait protester contre le résultat d'un jeu.
Sur une photographie prise dans un restaurant, six adolescents étaient serrés autour d'une table beaucoup trop petite.
La dernière image, glissée dans un coin du panneau, représentait un homme et une fillette devant la mer.
L'homme portait une chemise blanche dont les manches étaient retroussées. Il tenait une glace dans une main et essayait visiblement de retenir son chapeau avec l'autre. La fillette, installée à côté de lui, riait aux éclats.
Le papier avait légèrement jauni.
Au-dessous du panneau se trouvait un calendrier.
Plusieurs dates y avaient été entourées au stylo. Certaines comportaient des annotations scolaires, d'autres des noms ou de simples points d'interrogation. Une journée du mois précédent avait été marquée d'une étoile, sans autre explication.
L'horloge indiquait sept heures quarante-six.
Sa trotteuse poursuivait tranquillement sa course.
Le regard pouvait maintenant quitter les étagères, traverser la pièce et revenir vers le lit.
Celui-ci était placé contre le mur opposé à la fenêtre. Une couverture épaisse, bleu pâle, avait été tirée jusqu'à l'oreiller. À son pied, une seconde couverture était roulée en boule. Une chaussette blanche dépassait de dessous le matelas.
Sur la table de chevet reposaient un verre d'eau à moitié plein, un roman ouvert face contre bois et un téléphone portable.
L'écran du téléphone s'alluma.
Une notification apparut.
Puis une deuxième.
Quelques secondes plus tard, l'appareil vibra contre le meuble.
Sous la couverture, quelque chose bougea.
Une main sortit lentement, tâtonna sur la table de chevet et rencontra le verre d'eau.
Elle s'immobilisa.
Les doigts se déplacèrent vers le téléphone, le poussèrent involontairement de quelques centimètres, puis se refermèrent sur lui.
L'écran s'éteignit.
La main disparut sous la couverture.
Le silence dura encore un moment.
Puis une partie du tissu glissa, dévoilant des cheveux noirs éparpillés sur l'oreiller.
Le visage d'une adolescente apparut.
Elle avait les yeux fermés, une joue légèrement écrasée contre le coussin et quelques mèches collées au front. Ses cheveux, relativement longs, avaient été malmenés pendant son sommeil. L'une de ses mains reposait maintenant près de son visage.
Ses paupières frémirent.
Une fois.
Deux fois.
Enfin, elle ouvrit les yeux.
Pendant plusieurs secondes, elle regarda le mur en face d'elle.
Elle cligna lentement des paupières, tourna la tête vers la fenêtre, puis vers la table de chevet.
Elle récupéra son téléphone.
Sept heures quarante-huit.
Elle contempla l'écran.
« … »
Ses yeux se fermèrent à nouveau.
« Merde. »
Elle resta couchée.
Un oiseau poussa un cri quelque part dans le jardin.
La jeune fille souleva légèrement la couverture, regarda ses pieds, puis se recouvrit.
« Il va me tuer. »
Sa voix était encore enrouée par le sommeil.
Elle tourna la tête vers l'horloge.
Sept heures quarante-neuf.
« Bon. »
Elle ne bougea pas.
Quelques secondes passèrent.
« Tant pis. »
Et elle s'étira.
Nao Fujimori avait quinze ans, était en troisième et possédait une capacité remarquable à reconnaître une situation problématique sans éprouver la moindre envie de la résoudre immédiatement.
Elle n'était pas particulièrement paresseuse.
Ses résultats scolaires étaient bons, ses devoirs généralement rendus à temps et sa chambre, malgré les apparences, ne constituait pas une menace sanitaire. Elle savait travailler longtemps lorsqu'un sujet l'intéressait, pouvait passer des heures à répéter un passage difficile à la flûte et se montrait parfois étonnamment obstinée.
Mais il existait des moments où l'effort nécessaire pour améliorer une situation lui paraissait tout simplement disproportionné.
Ce mardi matin en était un excellent exemple.
Elle était en retard.
C'était un fait.
Elle allait probablement recevoir une remarque de son professeur.
C'était une conséquence prévisible.
Courir dans toute la maison, avaler son petit-déjeuner debout et manquer de s'étrangler avec une tartine ne changerait pas grand-chose à cette perspective.
Elle avait donc décidé de se lever normalement.
Nao repoussa sa couverture, posa un pied sur le parquet et grimaça.
« Froid… »
Elle ramena aussitôt sa jambe sur le lit.
L'hiver à Mizuhara n'était pas particulièrement rigoureux, mais les matinées de janvier possédaient cette fraîcheur désagréable qui transformait chaque sortie de couette en négociation.
Elle chercha ses pantoufles.
L'une se trouvait à sa place.
L'autre avait disparu.
Nao observa le sol, se pencha et regarda sous le lit.
Elle aperçut une boîte vide, un vieux cahier, un élastique et une petite balle en caoutchouc.
Pas de pantoufle.
« Incroyable. »
Elle enfila la première et posa son autre pied directement sur le parquet.
Puis elle se leva.
La lumière du matin lui fit plisser les yeux lorsqu'elle écarta les rideaux.
La rue s'étendait devant elle, encore humide d'une pluie tombée pendant la nuit. Les toits des maisons voisines brillaient légèrement. Un cycliste passa devant le portail, suivi quelques instants plus tard d'une femme promenant un petit chien blanc.
Nao regarda le ciel.
« Au moins, il pleut pas. »
Elle ouvrit légèrement la fenêtre.
L'air froid entra aussitôt.
« Mauvaise idée. »
Elle la referma.
Derrière la vitre, la femme au chien s'était arrêtée pour discuter avec un voisin. Le chien, manifestement moins intéressé par la conversation, tirait sur sa laisse.
Nao l'observa pendant quelques secondes, puis se détourna.
Son téléphone vibra.
Elle le récupéra.
Un message de Sora.
Tu es vivante ?
Nao tapa une réponse.
Malheureusement.
La réponse arriva presque immédiatement.
Donc tu vas être en retard.
Pourquoi tu dis ça ?
Parce que tu réponds.
Nao fronça les sourcils.
Ça veut rien dire.
Tu réponds jamais aussi vite quand tu te prépares.
Elle fixa l'écran.
Tu m'espionnes ?
Pas besoin. Je te connais.
Nao esquissa un sourire.
Va travailler.
On est mardi.
Et ?
J'ai pas envie.
Moi non plus.
Différence : moi je suis à l'heure.
Nao posa son téléphone sur le bureau.
« Insupportable. »
Elle se dirigea vers la salle de bains.
Quelques secondes plus tard, elle revint chercher son élastique.
Puis repartit.
Puis revint encore.
Cette fois, pour récupérer une serviette.
« Je devrais préparer mes affaires le soir… »
Elle réfléchit.
« … Je les prépare déjà le soir. »
La contradiction ne semblait pas la déranger.
Dans la salle de bains, elle alluma la lumière, posa sa serviette et se regarda brièvement dans le miroir.
Ses cheveux avaient pris une direction que la physique ne permettait pas d'expliquer.
Une mèche se dressait au-dessus de son front.
Elle l'aplatit avec la main.
La mèche se releva.
Nao la fixa.
« Très bien. »
Elle ouvrit le robinet.
L'eau froide la réveilla davantage que son téléphone.
Elle se lava le visage, se brossa les dents, puis entreprit de remettre ses cheveux en ordre. Elle les peigna longuement, essaya de les attacher, changea d'avis et recommença.
Une fois satisfaite, elle examina son reflet.
Elle avait le visage encore légèrement marqué par le sommeil. Ses yeux, sombres et expressifs, paraissaient moins fatigués qu'à son réveil. Ses cheveux encadraient maintenant son visage d'une manière acceptable, même si une mèche persistait à lui tomber devant les yeux.
Nao la repoussa derrière son oreille.
« Ça ira. »
Elle consulta l'heure.
Huit heures deux.
Elle haussa les épaules.
« Il va vraiment me tuer. »
Puis elle retourna dans sa chambre.
Son uniforme était suspendu à la porte de l'armoire.
Elle l'enfila sans se presser, vérifia que sa chemise était correctement boutonnée, ajusta son col et chercha ses chaussettes.
La première se trouvait dans un tiroir.
La seconde était introuvable.
Nao ouvrit un autre tiroir.
Rien.
Elle regarda derrière la chaise, sous le bureau, puis dans un panier de linge propre.
« Mais où est-ce que… »
Elle s'interrompit.
Son regard se posa sur le lit.
Elle souleva la couverture.
Une chaussette blanche apparut près de l'oreiller.
Nao la récupéra.
« Pourquoi ? »
Personne ne répondit.
Elle enfila ses chaussettes, puis s'assit au bord du lit pour vérifier son téléphone.
Trois nouveaux messages.
L'un provenait de Sora, qui avait envoyé une photographie de son petit-déjeuner accompagnée d'un commentaire inutile.
Le deuxième venait d'un groupe de classe.
Le troisième était signé Emi.
Tu prends bien le train habituel ?
Nao contempla la question.
Elle regarda l'heure.
Puis le message.
Puis l'heure.
« … Non. »
Elle commença à écrire.
Je crois que je vais prendre le suivant.
Elle hésita.
Effaça.
J'ai eu un petit contretemps.
Elle effaça encore.
Finalement, elle envoya :
Je suis en retard.
La réponse d'Emi arriva rapidement.
Je m'en doutais.
Nao sourit.
Tu pouvais au moins faire semblant d'être surprise.
Tu m'as dit hier que tu allais lire jusqu'à tard.
Et ?
Et tu t'es endormie tard.
Tu n'as aucune preuve.
Tu m'as envoyé un message à 1 h 17.
Nao ouvrit la conversation de la veille.
Effectivement.
À une heure dix-sept, elle avait envoyé à Emi une photographie d'une page de son livre, accompagnée d'une longue remarque sur le comportement d'un personnage.
Elle avait ensuite continué la discussion pendant plusieurs minutes.
Tu aurais pu me dire d'aller dormir.
Je te l'ai dit.
Nao remonta la conversation.
Emi avait effectivement écrit :
Va dormir, Nao.
Puis, quelques messages plus loin :
Je suis sérieuse.
Et enfin :
Bonne nuit. Cette fois, vraiment.
Nao fixa l'écran.
Tu aurais pu insister davantage.
Je vais y penser pour la prochaine fois.
Nao laissa échapper un petit rire.
Elle rangea son téléphone dans la poche de son uniforme.
Puis elle regarda sa bibliothèque.
Son attention fut attirée par un volume de Phénix qu'elle avait laissé sur son bureau la veille.
Elle le prit.
L'ouvrit.
Parcourut quelques pages.
Elle s'arrêta sur une illustration, l'observa longuement, puis revint au début du chapitre.
Elle connaissait déjà cette histoire.
Cela ne l'empêchait pas de la relire.
Il y avait quelque chose, dans les œuvres de Tezuka, qu'elle avait du mal à retrouver ailleurs. Les dessins pouvaient paraître simples au premier regard, presque enfantins, puis raconter en quelques pages quelque chose de cruel, de drôle ou de profondément triste.
Elle aimait cette contradiction.
Elle aimait aussi la façon dont certains personnages pouvaient être ridicules à un instant et bouleversants quelques pages plus tard.
Nao tourna une page.
Puis une autre.
Son téléphone vibra.
Elle sursauta légèrement.
Tu es partie ?
Emi.
Nao regarda l'heure.
Huit heures neuf.
« … Ah. »
Elle referma le manga.
Presque.
Qu'est-ce que ça veut dire, presque ?
Ça veut dire que je suis sur le point de partir.
Tu es encore dans ta chambre ?
Nao resta immobile.
Non.
Elle observa son lit.
Je suis dans le couloir.
Tu mens très mal.
Je sais.
Elle reposa le volume sur l'étagère, prit son sac et se dirigea vers la porte.
Cette fois, elle quitta réellement sa chambre.
Le couloir du premier étage était silencieux.
À gauche se trouvait la salle de bains. Plus loin, une petite pièce servait de bureau à son père lorsqu'il travaillait à la maison. Sa porte était entrouverte.
Nao passa devant sans s'arrêter.
Elle descendit l'escalier, une main glissant sur la rampe de bois.
Au rez-de-chaussée, la maison semblait plus grande.
Le salon occupait une partie importante de l'espace. Un canapé gris faisait face à une bibliothèque plus modeste que celle de Nao. Une table basse était couverte de journaux, de quelques documents et d'une télécommande dont les boutons commençaient à s'effacer.
Près de la fenêtre, une plante verte poussait dans un grand pot en terre cuite.
Contrairement aux plantes de sa chambre, celle-ci était en parfaite santé.
Son père s'en occupait.
Nao, elle, avait accepté depuis longtemps que les végétaux possédaient des préférences personnelles.
La cuisine se trouvait derrière une ouverture donnant sur la salle à manger.
Sur la table, une assiette avait été recouverte d'un film alimentaire.
À côté, un petit mot était posé sous une tasse.
Nao déposa son sac sur une chaise et s'approcha.
J'ai préparé ton petit-déjeuner. N'oublie pas ton déjeuner.
Je rentrerai tard ce soir.
Papa.
Elle retourna le papier.
Rien d'autre.
« Bonjour à toi aussi. »
Elle souleva le film alimentaire.
Deux petits morceaux de pain grillé, une omelette roulée et quelques quartiers de mandarine avaient été disposés sur l'assiette.
Elle sourit légèrement.
Son père n'était pas un cuisinier particulièrement inventif, mais il faisait des efforts.
Certains matins, il préparait des plats beaucoup trop compliqués pour l'heure à laquelle il devait partir. D'autres fois, il se contentait de laisser de quoi manger dans le réfrigérateur.
Aujourd'hui, il avait manifestement choisi un compromis.
Nao plaça l'assiette sur la table et alla chercher un verre d'eau.
Elle ouvrit le réfrigérateur.
À l'intérieur, plusieurs boîtes transparentes contenaient des portions préparées à l'avance. Des légumes occupaient le tiroir inférieur. Une bouteille de thé froid était rangée dans la porte.
Son déjeuner se trouvait sur l'étagère du milieu.
Une petite boîte enveloppée dans un tissu bleu.
Nao la prit.
« Merci, papa. »
Elle la posa près de son sac.
Puis elle s'assit pour manger.
La maison était parfaitement silencieuse, à l'exception du léger ronronnement du réfrigérateur.
Nao coupa un morceau d'omelette avec ses baguettes.
Elle mâcha lentement.
Regarda par la fenêtre.
Une voiture passa dans la rue.
Elle prit un quartier de mandarine.
Son téléphone vibra.
Cette fois, c'était son père.
Tu es réveillée ?
Nao répondit :
Oui.
Quelques secondes plus tard :
Tu as mangé ?
Je mange.
Bien.
Elle contempla le message.
Tu es parti tôt.
Réunion ce matin.
Encore ?
Encore.
Nao piqua un morceau d'omelette.
Tu devrais demander à être payé pour chaque réunion.
Je suis payé pour travailler, Nao.
Erreur de négociation.
Il mit un peu plus de temps à répondre.
Je transmettrai ta proposition au maire.
Nao sourit.
Fais ça.
Elle attendit.
Un nouveau message apparut.
Ne sois pas en retard.
Elle regarda l'heure.
Huit heures seize.
Puis son assiette.
Puis son téléphone.
Un peu tard pour ce conseil.
Trois petits points apparurent.
Disparurent.
Réapparurent.
Combien ?
Ça dépend de la vitesse du train.
Les trains sont à l'heure.
Voilà bien le problème.
Cette fois, son père ne répondit pas immédiatement.
Nao termina son omelette.
Puis son téléphone vibra une dernière fois.
Fais attention sur le chemin. Et excuse-toi auprès de ton professeur.
Elle posa les baguettes.
Promis.
Elle ajouta :
Bonne réunion.
La réponse arriva presque aussitôt.
Bonne journée, ma grande.
Nao resta quelques secondes à regarder l'écran.
Puis elle le posa près de son assiette.
La maison des Fujimori n'avait pas toujours été aussi confortable.
Elle ne s'en souvenait pas avec une précision parfaite, mais certaines images lui revenaient parfois : une cuisine beaucoup plus petite, une table bancale, des cartons empilés contre un mur, un radiateur qui faisait du bruit la nuit.
Son père rentrait alors très tard.
Il rentrait toujours tard aujourd'hui, mais les raisons n'étaient plus exactement les mêmes.
À l'époque, il travaillait beaucoup parce qu'il devait le faire.
Aujourd'hui, il travaillait beaucoup parce que ses responsabilités avaient augmenté.
Nao n'était pas certaine que cette différence changeât grand-chose à l'heure du dîner.
Elle n'en voulait pas à son père.
Pas vraiment.
Il lui arrivait de trouver la maison trop silencieuse. Il lui arrivait aussi d'apprécier de pouvoir lire, jouer de la musique ou recevoir ses amis sans être interrompue.
La plupart du temps, elle n'y pensait pas.
Elle avait grandi ainsi.
Nao termina son petit-déjeuner, apporta son assiette à l'évier et la lava rapidement.
Elle essuya la table.
Rangea la boîte de son déjeuner dans son sac.
Puis elle aperçut plusieurs feuilles disposées à l'extrémité de la table.
Des documents municipaux.
Son père avait probablement travaillé dessus la veille.
Une carte de Mizuhara apparaissait sur la première page, couverte de lignes colorées et de petites annotations. Nao y reconnut quelques rues, un parc et une intersection proche de la gare.
Elle repoussa les feuilles pour récupérer son verre.
Une page glissa légèrement.
Nao la remit en place.
Elle n'avait jamais vraiment compris pourquoi son père aimait autant les plans.
Il pouvait passer une soirée entière à discuter d'une route, d'un bâtiment ou d'une modification de circulation. Lorsqu'ils se promenaient ensemble, il lui arrivait de s'arrêter devant un terrain vide et d'expliquer ce qu'on pourrait y construire.
Nao l'écoutait généralement avec attention.
Mais elle préférait les histoires aux plans.
Les personnages aux parcelles.
Les villes telles qu'elles existaient aux villes telles qu'on envisageait de les transformer.
Elle replaça soigneusement les documents.
Puis elle regarda l'heure.
Huit heures vingt et une.
« Bon. »
Elle prit son sac.
« Là, faudrait peut-être y aller. »
Elle se dirigea vers l'entrée.
En chemin, elle s'arrêta devant le miroir accroché près de la porte.
Ajusta son col.
Repoussa une mèche de cheveux.
Vérifia qu'elle avait bien son téléphone.
Puis ses clés.
Puis son portefeuille.
Elle ouvrit son sac.
Le referma.
L'ouvrit de nouveau.
« Le déjeuner… »
Elle le trouva immédiatement.
« Oui. »
Elle enfila ses chaussures.
Son téléphone vibra encore.
Sora.
On parie combien que t'es encore chez toi ?
Nao répondit :
Je pars.
Donc t'étais encore chez toi.
Tu commences à m'énerver.
À tout à l'heure.
Elle rangea le téléphone.
Ouvrit la porte.
L'air froid du matin entra dans la maison.
Nao inspira profondément.
Puis elle sortit.
Le quartier où vivait Nao se trouvait dans une partie relativement ancienne de Mizuhara.
Les maisons y étaient serrées les unes contre les autres, séparées par de petits jardins, des murs bas ou des clôtures dont certaines avaient été repeintes plusieurs fois. Les rues étaient suffisamment étroites pour que deux voitures aient parfois du mal à se croiser, mais elles demeuraient agréables à parcourir à pied.
Des fils électriques traversaient le ciel d'un poteau à l'autre.
Quelques arbres, plantés le long des trottoirs, avaient perdu presque toutes leurs feuilles. Leurs branches sombres se découpaient sur les façades claires.
L'eau de la pluie nocturne s'était accumulée dans les creux de la chaussée.
Nao referma le portail derrière elle.
Elle prit quelques secondes pour vérifier que la serrure était bien enclenchée.
Puis elle se mit en route.
Elle ne marchait pas particulièrement vite.
Son sac reposait sur une épaule. L'une de ses mains était glissée dans la poche de son manteau. De l'autre, elle tenait son téléphone, dont elle vérifia l'écran avant de le ranger.
À quelques maisons de là, une vieille femme arrosait des plantes sous un auvent.
Nao ralentit.
« Bonjour, madame Takahashi ! »
La femme releva la tête.
« Bonjour, Nao ! »
Elle regarda la jeune fille.
Puis la rue.
Puis de nouveau la jeune fille.
« Tu n'es pas déjà à l'école ? »
« Pas encore. »
« Tu vas être en retard, non ? »
« C'est possible. »
La vieille femme éclata de rire.
« Tu ressembles de plus en plus à ton père. »
Nao s'arrêta.
« Lui aussi arrivait en retard ? »
« Pas du tout. Il était toujours en avance. »
« Alors je vois pas le rapport. »
« Vous avez tous les deux cette façon de répondre comme si tout était parfaitement normal. »
Nao sourit.
« C'est parce que tout est parfaitement normal. »
« Évidemment. »
Madame Takahashi posa son arrosoir.
« Comment va ton père ? »
« Bien. Il travaille beaucoup. »
« Comme toujours. Dis-lui de passer quand il aura le temps. »
« Je lui dirai. »
« Et toi, dépêche-toi un peu ! »
Nao leva une main en guise de salut.
« Bonne journée ! »
Elle reprit sa marche.
Derrière elle, la vieille femme secoua la tête en souriant.
Un peu plus loin, une petite boulangerie venait d'ouvrir.
L'odeur du pain chaud s'échappait de la porte entrouverte. Un homme installait une ardoise sur le trottoir, tandis qu'une employée disposait des pâtisseries dans la vitrine.
Nao ralentit inconsciemment.
Elle avait déjà mangé.
Elle le savait.
Mais les brioches avaient l'air particulièrement bonnes.
Elle s'approcha de la vitrine.
Observa les prix.
Puis regarda l'heure.
« Non. »
Elle recula.
« Une autre fois. »
Le commerçant leva la tête.
« Fujimori ! »
Nao se retourna.
« Bonjour ! »
« Pas de brioche aujourd'hui ? »
« Je suis en retard. »
Il la regarda, surpris.
« Et tu t'arrêtes devant la vitrine ? »
« Je réfléchissais. »
« À quoi ? »
« À mes priorités. »
L'homme éclata de rire.
« Et alors ? »
« J'ai décidé d'aller en cours. »
« Quelle décision courageuse ! »
« Merci. »
Elle lui adressa un petit signe et continua son chemin.
Mizuhara n'était pas une ville particulièrement célèbre.
Elle possédait quelques bâtiments historiques, plusieurs quartiers commerçants, un réseau ferroviaire assez développé et des rues que les touristes n'avaient aucune raison particulière de visiter.
On pouvait y trouver de vieux restaurants familiaux coincés entre des immeubles récents, des temples dissimulés derrière des résidences et des terrains vagues dont personne ne semblait connaître le propriétaire.
Certains quartiers avaient beaucoup changé au cours des dernières décennies.
D'autres paraissaient presque immobiles.
Nao connaissait une grande partie de cette ville depuis son enfance.
Elle savait quelles rues étaient les plus agréables au printemps, quels passages devenaient glissants après la pluie et quelles boutiques fermaient mystérieusement les jours où elle avait besoin d'y acheter quelque chose.
Elle connaissait aussi plusieurs raccourcis.
Ce matin-là, elle choisit de ne pas les emprunter.
Le chemin principal était plus agréable.
Et, de toute manière, elle était déjà en retard.
À l'approche d'une intersection, elle aperçut une silhouette familière devant un distributeur automatique.
Un garçon de son âge se tenait près d'un mur, une canette à la main.
Il portait un uniforme différent du sien, sous un manteau sombre. Ses cheveux noirs étaient légèrement désordonnés, sans qu'il paraisse s'en préoccuper. Un sac était suspendu à son épaule.
Il regardait quelque chose sur son téléphone.
Nao ralentit.
Puis s'approcha silencieusement.
Elle leva la main.
Et lui donna une petite tape derrière la tête.
« Bonjour. »
Le garçon ne sursauta presque pas.
Il tourna simplement les yeux vers elle.
« T'es en retard. »
« Bonjour à toi aussi, Haruki. »
Haruki Aoyama baissa les yeux vers sa montre.
« Non, sérieusement. »
« J'avais compris. »
« Tu fais quoi ici ? »
Nao regarda autour d'elle.
« Je me promène. »
« Avec ton uniforme ? »
« J'aime beaucoup cet uniforme. »
Haruki prit une gorgée de sa boisson.
« Ça explique tout. »
Nao désigna la canette.
« C'est quoi ? »
« Du café. »
« À cette heure-ci ? »
« Il est huit heures passées. »
« Justement. »
« C'est généralement le matin qu'on en boit. »
« Pas du café froid. »
« Tu veux que je le réchauffe ? »
Nao réfléchit.
« Non, ça serait bizarre. »
Haruki la regarda quelques secondes.
Puis il reprit une gorgée.
« T'as dormi combien d'heures ? »
« Suffisamment. »
« Combien ? »
« C'est une question très personnelle. »
« Quatre ? »
« Plus. »
« Cinq ? »
Nao détourna les yeux.
Haruki hocha lentement la tête.
« Cinq. »
« Cinq heures et demie. »
« Impressionnant. »
« Merci. »
« C'était pas un compliment. »
« Je prends ce qu'on me donne. »
Ils commencèrent à marcher.
Haruki jeta sa canette vide dans une poubelle située près du distributeur.
Nao ajusta la position de son sac.
Pendant quelques instants, ils avancèrent sans parler.
Puis Haruki demanda :
« Tu lisais quoi ? »
Nao tourna la tête.
« Comment tu sais que je lisais ? »
« Parce que quand tu dors cinq heures, c'est soit un livre, soit un manga. »
« Je pourrais avoir regardé un film. »
« Dans ce cas, tu m'aurais envoyé un message pour te plaindre de la fin. »
Nao réfléchit.
« C'est vrai. »
« Donc ? »
« Phénix. »
« Encore ? »
« Quoi, encore ? »
« Tu l'as déjà lu. »
« Et toi, t'as déjà vu combien de fois Les Sept Samouraïs ? »
« C'est différent. »
« Pourquoi ? »
« Parce que c'est un film. »
Nao le regarda.
« Argument extraordinaire. »
« Merci. »
« Je comprends maintenant pourquoi tu refuses de participer aux débats littéraires avec moi. »
« Je refuse surtout parce que tu parles pendant trois heures. »
« Je parle pas pendant trois heures. »
« Deux heures cinquante. »
« Tu exagères. »
« À peine. »
Nao sourit.
Elle connaissait Haruki depuis suffisamment longtemps pour ne plus se souvenir de leur première rencontre.
Leurs familles avaient habité le même quartier pendant presque toute leur enfance. Ils avaient joué ensemble, fréquenté les mêmes parcs, partagé des goûters, échangé des jeux vidéo et passé des après-midi entiers à ne rien faire de particulièrement mémorable.
Haruki connaissait son père.
Nao connaissait sa maison.
Il leur arrivait de se rendre chez l'autre sans prévenir, de manger ensemble ou de rester silencieux pendant une heure entière, chacun occupé à une activité différente.
Ils n'avaient jamais ressenti le besoin de définir leur relation.
C'était Haruki.
C'était Nao.
Cela suffisait.
« Au fait », reprit-elle, « t'as terminé ton morceau ? »
« Lequel ? »
« Celui que tu m'as fait écouter samedi. »
« Pas encore. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j'ai pas terminé. »
« Merci pour cette précision. »
« Avec plaisir. »
« Tu bloques sur quoi ? »
« Le milieu. »
« C'est très vague. »
« Le passage après l'introduction. »
« Donc le milieu. »
« Exactement. »
Nao leva les yeux au ciel.
« Tu pourrais au moins essayer de m'expliquer. »
« J'ai essayé dimanche. »
« T'as joué quatre notes et t'as dit que ça sonnait mal. »
« Ça sonnait mal. »
« Ça sonnait pas mal. »
« Ça sonnait pas comme je voulais. »
Nao réfléchit.
« Tu veux que je passe ce soir ? »
« Si tu veux. »
« Je peux prendre ma flûte. »
« Tu vas encore essayer de transformer le morceau en duo. »
« Parce que ça serait mieux en duo. »
« Tu dis ça de tous mes morceaux. »
« C'est parce que tous tes morceaux seraient mieux en duo. »
Haruki secoua la tête.
« T'es insupportable. »
« Tu m'invites quand même. »
« J'ai pas dit que je t'invitais. »
« Tu viens de dire que je pouvais passer. »
« C'est pas pareil. »
« Trop tard. »
Ils traversèrent une rue.
Une voiture s'arrêta pour les laisser passer.
Nao remercia le conducteur d'un petit geste.
De l'autre côté, Haruki reprit :
« T'as écouté ce que Fumiya a enregistré ? »
« Le piano ? »
« Oui. »
« Pas encore. Il me l'a envoyé hier, mais j'ai oublié. »
« Écoute-le. »
« C'est bien ? »
« C'est Fumiya. »
Nao sourit.
« Donc c'est bien. »
« Exactement. »
Elle sortit son téléphone.
« Attends, je vais lui répondre. »
« Tu peux aussi attendre d'être arrivée. »
« Je suis déjà en retard. »
« Tu comptes utiliser cette excuse pour tout aujourd'hui ? »
« Probablement. »
Elle ouvrit la conversation.
Fumiya lui avait effectivement envoyé un enregistrement la veille, accompagné d'un message très court.
J'ai essayé une autre version.
Nao écrivit :
Je l'écoute dès que possible ! Merci !
Puis elle rangea son téléphone.
« Il est vraiment fort », dit-elle.
« Oui. »
« Il devrait jouer devant plus de monde. »
« Il aime pas trop ça. »
« Je sais. »
« Alors laisse-le faire à son rythme. »
Nao tourna les yeux vers Haruki.
« J'ai jamais dit que j'allais le forcer. »
« Tu le regardes avec cet air quand t'as une idée. »
« Quel air ? »
« Celui-là. »
« Je fais rien. »
« Justement. »
Elle lui donna un léger coup d'épaule.
Il ne réagit presque pas.
« T'es pénible. »
« On me le dit souvent. »
« Par qui ? »
« Toi. »
« Donc c'est fondé. »
Ils continuèrent à marcher.
À l'approche de la gare, les rues devenaient plus animées.
Des employés pressés avançaient en regardant leur montre. Plusieurs élèves en uniforme marchaient par petits groupes. Une femme tirait une valise dont les roues faisaient un bruit irrégulier sur le trottoir.
Haruki regarda l'heure.
« T'as raté ton train habituel depuis longtemps. »
« Je sais. »
« Emi va être contente. »
Nao grimaça légèrement.
« Elle m'a déjà écrit. »
« Évidemment. »
« Elle savait que j'étais en retard avant même que je lui dise. »
« Tout le monde savait que t'étais en retard avant que tu lui dises. »
« C'est faux. »
« Sora m'a envoyé un message. »
Nao s'arrêta.
« Quoi ? »
Haruki sortit son téléphone.
Il lui montra l'écran.
Sora : Si tu vois Nao, dis-lui que son professeur principal prépare déjà son discours.
Nao fixa le message.
Puis Haruki.
« Il a vraiment rien d'autre à faire ? »
« Apparemment non. »
« Je vais le tuer. »
« Tu dis ça tous les jours. »
« Et pourtant il continue. »
« C'est courageux de sa part. »
Nao reprit sa marche.
« Je comprends pas pourquoi vous êtes amis. »
Haruki la regarda.
« Tu parles de Sora ? »
« Oui. »
« Je pourrais te poser la même question. »
« Moi, c'est différent. »
« Pourquoi ? »
« Je le connais depuis toute petite. »
Haruki resta silencieux une seconde.
« Moi aussi. »
Nao ouvrit la bouche.
Puis la referma.
« … Bon. »
Haruki sourit légèrement.
« Argument extraordinaire. »
« Ferme-la. »
Ils atteignirent la gare.
La gare de leur quartier n'était pas la plus grande de Mizuhara, mais elle voyait passer suffisamment de voyageurs pour que ses quais soient rarement vides.
Son bâtiment principal, relativement ancien, avait été rénové plusieurs années auparavant. Les distributeurs automatiques de billets étaient modernes, les panneaux d'affichage électroniques et les portiques impeccablement entretenus, mais certaines parties de la structure conservaient des traces de son architecture d'origine.
De grandes fenêtres laissaient entrer la lumière du matin.
Au-dessus de l'entrée, une horloge indiquait huit heures trente-deux.
Nao leva les yeux.
« Ah. »
Haruki la regarda.
« Quoi ? »
« Rien. »
« Tu viens seulement de réaliser l'heure ? »
« Non. »
« Nao. »
« Quoi ? »
« T'es vraiment en retard. »
« Haruki. »
« Quoi ? »
« Je sais. »
Il hocha la tête.
« D'accord. »
Ils franchirent les portiques.
Nao passa sa carte de transport sur le lecteur. Un petit signal sonore retentit. Haruki fit de même derrière elle.
Ils montèrent l'escalier menant au quai.
Une annonce résonna dans les haut-parleurs.
Le prochain train arriverait dans trois minutes.
Nao s'arrêta près d'un pilier.
« Parfait. »
Haruki leva un sourcil.
« Parfait ? »
« On a pas besoin d'attendre longtemps. »
« T'as une conception intéressante de la ponctualité. »
« Merci. »
« C'est pas un compliment. »
« Je sais. »
Le quai était moins fréquenté qu'à l'heure de pointe.
Quelques employés attendaient en silence. Un homme lisait un journal. Deux étudiantes discutaient près d'un distributeur de boissons. Plus loin, une mère tenait la main d'un petit garçon qui semblait fasciné par les rails.
Nao observa l'enfant.
Il se pencha légèrement en avant.
Sa mère le ramena aussitôt derrière la ligne de sécurité.
« Il aime les trains », remarqua-t-elle.
Haruki suivit son regard.
« Shunpei aurait déjà commencé à lui expliquer le modèle. »
Nao rit.
« Il aurait surtout expliqué pourquoi ce modèle est inférieur à celui de l'année précédente. »
« Puis il aurait sorti son téléphone. »
« Avec quarante photographies. »
« Quatre cents. »
« C'est vrai. »
Ils sourirent.
Shunpei Arata était un garçon de la classe de Nao dont l'enthousiasme pour les trains dépassait largement ce qu'on pouvait attendre d'un simple passe-temps.
Il connaissait les horaires, les modèles, les anciennes lignes, les modifications de réseau et des détails techniques dont la plupart de ses camarades ignoraient jusqu'à l'existence.
Haruki l'avait rencontré plusieurs fois grâce à Nao et Sora.
Leur première conversation avait duré presque une heure.
Haruki avait posé une question sur un train.
Shunpei avait répondu.
Puis continué.
Et continué encore.
Depuis, Haruki prenait soin de ne jamais poser de question trop générale en sa présence.
« Au fait », dit Nao, « tu lui as rendu son livre ? »
Haruki tourna la tête.
« Quel livre ? »
« Celui sur les anciennes lignes ferroviaires. »
« Il est chez moi. »
« Ça fait deux mois. »
« Il m'a dit que je pouvais le garder. »
« Il a dit que tu pouvais le garder un moment. »
« Deux mois, c'est un moment. »
« Haruki. »
« Nao. »
Elle le fixa.
Il la regarda tranquillement.
Puis elle soupira.
« Je lui dirai. »
« Merci. »
« Tu me dois quelque chose. »
« Je te dois déjà combien de choses ? »
« Beaucoup. »
« Faudrait commencer à les noter. »
« Je le fais. »
Haruki tourna lentement la tête vers elle.
« Pardon ? »
Nao sourit.
« Rien. »
« Nao. »
« Quoi ? »
« T'as vraiment une liste ? »
Elle ne répondit pas.
Haruki la contempla quelques secondes.
« T'es sérieuse ? »
Nao éclata de rire.
« Non ! »
« … »
« Mais t'as eu peur ! »
« J'ai surtout perdu confiance en l'humanité. »
« Tu dramatises. »
« Un peu. »
Le train arriva dans un grondement métallique.
Un courant d'air parcourut le quai.
Les deux adolescents se rapprochèrent de la ligne d'attente, laissèrent descendre quelques passagers, puis montèrent.
Le wagon était relativement calme.
Plusieurs places étaient libres.
Nao s'assit près d'une fenêtre.
Haruki prit la place à côté d'elle.
Les portes se refermèrent.
Une sonnerie retentit.
Puis le train se mit en mouvement.
Pendant quelques instants, ils regardèrent les bâtiments défiler.
Les maisons basses laissèrent progressivement place à des immeubles plus hauts. Une route longeait les rails. Plus loin, un petit canal traversait un quartier résidentiel.
Nao posa son sac sur ses genoux.
« Tu vas vraiment changer de lycée l'année prochaine ? »
Haruki tourna les yeux vers elle.
« On en a déjà parlé. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi tu demandes ? »
« Parce que je voulais savoir si t'avais changé d'avis. »
« Non. »
« Même pas un peu ? »
« Non. »
Nao regarda par la fenêtre.
« Dommage. »
Haruki l'observa.
« Pourquoi ? »
« Parce que j'aurais bien aimé qu'on soit dans le même établissement. »
« On habite à côté. »
« C'est pas pareil. »
« On se voit presque tous les jours. »
« C'est pas pareil non plus. »
Il réfléchit quelques secondes.
« Tu veux que je vienne t'embêter pendant les pauses ? »
« Exactement. »
« Tu peux demander à Sora. »
« Il le fait déjà. »
« À Jun, alors. »
« Lui aussi. »
« Donc t'es bien entourée. »
Nao soupira.
« Tu comprends rien. »
Haruki sourit légèrement.
« Probablement. »
Le train traversa un pont.
En contrebas, une rivière étroite serpentait entre deux rangées de bâtiments. La lumière du matin se reflétait sur sa surface.
Nao suivit le paysage du regard.
« Tu crois qu'on va continuer à se voir aussi souvent ? »
Haruki tourna la tête.
« Pourquoi on arrêterait ? »
« Je sais pas. »
« Tu comptes déménager ? »
« Non. »
« Moi non plus. »
« Ça veut rien dire. »
« Ça veut dire qu'on habitera toujours à trente secondes l'un de l'autre. »
Nao réfléchit.
« C'est plutôt quarante-cinq. »
« Tu marches lentement. »
« Je marche normalement. »
« Tu t'arrêtes devant toutes les vitrines. »
« Parce que j'apprécie les choses. »
« Tu t'es arrêtée devant une boulangerie ce matin alors que t'étais en retard. »
Nao se tourna brusquement.
« Comment tu sais ça ? »
Haruki sourit.
« Je t'ai vue de l'autre côté de la rue. »
« Et t'as rien dit ? »
« Je voulais voir combien de temps tu resterais. »
Nao le fixa, scandalisée.
« T'es horrible. »
« Tu regardais les brioches avec beaucoup d'intensité. »
« Elles avaient l'air bonnes. »
« Je sais. »
« T'aurais pu m'en acheter une. »
« T'étais en retard. »
« Justement ! »
Haruki éclata de rire.
Nao lui donna un coup de coude.
« Arrête. »
« D'accord. »
Il continua de sourire.
Elle détourna la tête, mais finit elle aussi par rire.
Un homme assis de l'autre côté de l'allée leva brièvement les yeux de son livre.
Les deux adolescents baissèrent un peu la voix.
Le train ralentit à l'approche d'une station.
Une annonce retentit.
Haruki consulta son téléphone.
« Sora m'a envoyé une vidéo. »
« De quoi ? »
« De Jun. »
Nao se pencha légèrement pour regarder l'écran.
La vidéo montrait Jun Asakura assis devant une batterie, manifestement en train d'essayer de jouer un rythme beaucoup trop rapide.
Au bout de quelques secondes, une baguette lui échappait des mains.
Elle traversait l'image.
Puis on entendait quelqu'un rire.
Nao reconnut immédiatement la voix de Sora.
« Mais il est complètement idiot ! »
Haruki remit la vidéo au début.
Jun recommença son rythme.
La baguette s'envola.
Nao éclata de rire.
« Attends, attends, remets ! »
« Tu viens de la voir. »
« Je sais, remets ! »
Haruki obéit.
Cette fois, Nao remarqua que Fumiya apparaissait brièvement à l'arrière-plan.
Il ne riait pas.
Il regardait simplement l'endroit où la baguette avait disparu, avec une expression de résignation absolue.
Nao se plia presque en deux.
« Fumiya ! Regarde Fumiya ! »
Haruki sourit.
« C'est le meilleur moment. »
Ils regardèrent la vidéo une troisième fois.
Puis Haruki verrouilla son téléphone.
« Jun veut qu'on répète vendredi. »
« Vous allez jouer quoi ? »
« On sait pas encore. »
« Vous avez une répétition sans savoir ce que vous allez jouer ? »
« Oui. »
« Organisation remarquable. »
« C'est Jun qui a proposé. »
« Tout s'explique. »
Nao se redressa.
« Je peux venir ? »
« Si tu veux. »
« Avec ma flûte ? »
Haruki soupira.
« Tu vas vraiment essayer de jouer avec nous à chaque fois ? »
« Oui. »
« Même quand on fait du jazz ? »
« Surtout quand vous faites du jazz. »
« D'accord. »
Nao sourit.
« Tu vois, quand tu veux, t'es gentil. »
« Je vais finir par regretter. »
« Trop tard. »
Le train reprit de la vitesse.
À travers la fenêtre, les immeubles défilaient maintenant plus rapidement.
Haruki rangea son téléphone.
Nao posa sa tête contre le dossier.
Pendant plusieurs minutes, ils restèrent silencieux.
Ce n'était pas un silence embarrassé.
Haruki regardait le paysage.
Nao observait les voyageurs, puis les reflets dans la vitre.
Un enfant, assis quelques rangées plus loin, essayait de compter les poteaux électriques qui défilaient dehors.
Sa mère lui expliquait qu'il allait trop vite.
Le garçon recommençait malgré tout.
Nao sourit légèrement.
Elle se souvenait avoir fait la même chose lorsqu'elle était petite.
Avec Sora.
Ou peut-être avec Haruki.
Elle ne savait plus.
Certains souvenirs de son enfance s'étaient mélangés au point de devenir presque impossibles à distinguer.
Elle se souvenait des jeux.
Des disputes.
Des après-midi dans le jardin.
De la sensation du soleil sur le béton.
Des glaces achetées à la supérette.
Mais elle ne savait plus toujours qui avait dit quoi, ni dans quel ordre les événements s'étaient produits.
« Haruki ? »
« Hm ? »
« Tu te souviens quand Sora est tombé dans le canal ? »
Haruki tourna la tête.
« Oui. »
« C'était toi qui l'avais poussé ? »
« Non. »
« T'es sûr ? »
« Il a sauté tout seul. »
Nao fronça les sourcils.
« Je croyais qu'il était tombé. »
« Il voulait récupérer un ballon. »
« Et il a sauté ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que c'est Sora. »
Nao réfléchit.
« C'est un bon argument. »
« Merci. »
« Je me souvenais que quelqu'un l'avait poussé. »
« C'est ce qu'il a raconté après. »
« Donc il a menti ? »
« Il a dit que c'était moi. »
Nao éclata de rire.
« Je m'en souviens ! »
« Moi aussi. »
« Et ton père avait dû venir ? »
« Non, c'était le tien. »
Nao s'arrêta de rire.
« Ah oui… »
Elle regarda par la fenêtre.
« Papa était furieux. »
« Surtout parce qu'on était tous trempés. »
« Toi aussi ? »
« J'étais descendu pour aider Sora. »
« Et moi ? »
Haruki la regarda.
« Toi, tu riais. »
Nao resta silencieuse.
Puis elle se mit à rire de nouveau.
« Ça me ressemble. »
« Un peu. »
« J'étais petite ! »
« T'avais dix ans. »
« C'est petit. »
« Bien sûr. »
Elle sourit encore.
Puis son expression se fit un peu plus douce.
« C'était bien, quand même. »
Haruki regarda le paysage.
« Oui. »
Ils n'ajoutèrent rien.
Le train annonça la station suivante.
Haruki se redressa.
« C'est moi. »
Nao tourna la tête.
« Déjà ? »
« On fait ce trajet depuis des années. »
« Ça veut pas dire que je dois connaître tous les arrêts. »
« Tu les connais. »
« Peut-être. »
Il se leva.
Ajusta son sac.
Nao ramena légèrement ses jambes pour le laisser passer.
Haruki s'arrêta devant elle.
« Tu viens ce soir, alors ? »
« Je sais pas. »
« Tu viens de dire que tu venais. »
« Je vais peut-être avoir des devoirs. »
« Tu les fais toujours en avance. »
« Je vais peut-être avoir envie de dormir. »
« Ça, ce serait une bonne idée. »
Nao sourit.
« On verra. »
Haruki hocha la tête.
Puis il désigna son sac.
« Ta poche. »
« Quoi ? »
« Elle est ouverte. »
Nao baissa les yeux.
Une petite fermeture éclair était effectivement restée entrouverte.
Haruki la referma d'un geste rapide.
« Voilà. »
« Merci. »
« Essaie de pas perdre tes affaires avant d'arriver. »
« Je vais faire un effort. »
Il s'éloigna vers les portes.
Nao le regarda.
« Haruki ! »
Il se retourna.
« Quoi ? »
« N'oublie pas le livre de Shunpei ! »
Il leva une main.
« Oui, maman. »
« Et écoute l'enregistrement de Fumiya ! »
« Je l'ai déjà écouté ! »
« Ah oui, c'est vrai. »
Les portes s'ouvrirent.
Haruki descendit.
Il se retourna une dernière fois et lui adressa un petit signe.
Nao leva la main.
Puis les portes se refermèrent entre eux.
Le train repartit.
Elle le regarda s'éloigner sur le quai jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière un pilier.
Puis elle se réinstalla confortablement.
Son téléphone vibra.
Un message de Haruki.
Essaie d'arriver avant la fin des cours.
Nao sourit.
Je promets rien.
Elle rangea son téléphone.
Et regarda la place désormais vide à côté d'elle.
Le train continua sa route.
Nao observa son reflet dans la vitre.
Pendant un instant, elle songea à sortir son livre.
Puis elle se rappela qu'elle devait vérifier quelque chose.
Elle reprit son téléphone.
Ouvrit les horaires.
Regarda la ligne.
Puis l'heure.
« … Ah. »
La station suivante approchait.
C'était là qu'Emi montait habituellement.
Nao avait pris l'habitude de la retrouver dans le même wagon presque tous les matins. Elles n'habitaient pas dans le même quartier, mais leurs trajets se rejoignaient suffisamment tôt pour qu'elles puissent passer une partie du voyage ensemble.
Emi montait généralement par les portes du milieu.
Nao l'attendait près de la fenêtre.
Parfois, elles s'asseyaient.
Parfois, elles restaient debout.
Elles parlaient de leurs devoirs, de leurs lectures, de leurs camarades, de leurs familles ou de choses parfaitement insignifiantes.
Emi était organisée.
Nao l'était beaucoup moins, du moins dans certains domaines.
Cette différence avait donné naissance à un nombre considérable de conversations.
Le train ralentit.
Nao regarda les portes.
Quelques voyageurs attendaient sur le quai.
Une femme en manteau beige.
Un homme avec une mallette.
Deux lycéens.
Une vieille dame portant un sac de courses.
Les portes s'ouvrirent.
Les voyageurs montèrent.
Emi n'était pas là.
Évidemment.
Elle avait pris le train habituel.
Nao contempla l'espace près des portes.
Puis elle soupira.
« J'aurais vraiment pas dû traîner ce matin… »
Elle regarda l'heure.
« J'ai raté Emi. »
Les portes se refermèrent.
Le train repartit.
Nao sortit son téléphone.
Je viens de passer ta station.
La réponse arriva quelques secondes plus tard.
Je suis déjà au collège.
Nao sourit.
Je sais.
Alors pourquoi tu me dis ça ?
Pour te tenir informée de mes déplacements.
Très aimable.
Je fais ce que je peux.
Emi répondit :
Tu as au moins pris ton déjeuner ?
Nao baissa les yeux vers son sac.
Oui.
Ton devoir de japonais ?
Oui.
Ton manuel de mathématiques ?
Nao resta immobile.
Elle ouvrit lentement son sac.
Déplaça sa trousse.
Son déjeuner.
Un cahier.
Puis elle aperçut le manuel.
Oui.
Tu as vérifié seulement maintenant, n'est-ce pas ?
Nao fixa l'écran.
Tu me connais trop bien.
Quelqu'un doit bien le faire.
Elle sourit.
Emi n'était pas seulement la meilleure élève de leur classe.
Elle était aussi l'une des personnes avec lesquelles Nao se sentait le plus à l'aise.
Elles pouvaient discuter pendant des heures, se contredire, plaisanter, travailler ensemble ou simplement rester côte à côte sans éprouver le besoin de remplir chaque silence.
Emi était sérieuse, mais pas austère.
Elle aimait apprendre, se montrait parfois terriblement exigeante envers elle-même et possédait une manière très particulière de se moquer de ses amis : elle le faisait avec un calme si parfait qu'il fallait parfois plusieurs secondes pour comprendre qu'elle plaisantait.
Nao adorait cela.
Elle reprit la conversation.
Tu voulais me raconter quoi ce matin ?
Je te le dirai à midi.
Pourquoi pas maintenant ?
Parce que c'est long.
J'ai le temps.
Tu es en retard.
Justement, j'ai rien d'autre à faire dans le train.
Tu pourrais réviser.
Nao regarda le message avec indignation.
Emi.
Quoi ?
On est mardi matin.
Je sais.
Je suis dans un train.
Je sais aussi.
Et tu me proposes de réviser ?
Tu m'as demandé ce que tu pouvais faire.
Nao secoua la tête.
Tu es terrifiante.
Merci.
Elle éclata de rire.
Un homme assis en face d'elle leva brièvement les yeux.
Nao baissa la tête.
Bon, donne-moi au moins un indice.
Emi mit quelques secondes à répondre.
Ça concerne quelque chose qui s'est passé hier.
Nao réfléchit.
Hier.
Lundi.
Les cours.
La pause déjeuner.
Le club.
Les messages échangés tard le soir.
Elle écrivit :
Quelqu'un a fait quelque chose ?
Oui.
Très utile.
Tu as demandé un indice.
Nao sourit.
Quelqu'un de notre classe ?
Oui.
Un garçon ?
Je ne répondrai pas à vingt questions.
Donc c'est un garçon.
Je n'ai pas dit ça.
Ton silence parle.
Mon silence signifie que je suis en cours.
Nao s'arrêta.
Elle regarda l'heure.
Effectivement.
Les cours avaient commencé depuis un moment.
Elle grimaça.
Ah.
Emi répondit une dernière fois.
À tout à l'heure. Et excuse-toi correctement.
Nao tapa :
Oui, maman.
Puis elle rangea son téléphone.
Elle resta quelques secondes à regarder la vitre.
Un petit sourire persistait sur son visage.
Elle imaginait Emi assise à sa place habituelle, son cahier ouvert, son stylo déjà en main.
Elle imaginait aussi Sora, quelque part dans la classe, probablement ravi de son absence.
Jun devait être en train de dessiner quelque chose sur un coin de feuille.
Reina discutait peut-être avec Kaede avant le début du cours.
Mio devait avoir sorti ses affaires.
Aya lisait peut-être encore quelques lignes d'un livre avant que le professeur ne commence.
Nao connaissait suffisamment bien ses camarades pour se représenter leur matinée sans être présente.
C'était étrange, lorsqu'elle y pensait.
Chaque jour, ils entraient dans la même salle.
S'asseyaient aux mêmes places.
Échangeaient les mêmes plaisanteries.
Se disputaient parfois pour des raisons qui n'avaient aucune importance.
Et tout cela finirait bientôt.
Dans quelques semaines, leur dernière année de collège serait terminée.
Certains continueraient leurs études ensemble.
D'autres partiraient dans des établissements différents.
Ils se promettraient probablement de rester en contact.
La plupart tiendraient cette promesse.
Du moins, Nao l'espérait.
Elle regarda son reflet.
Puis secoua légèrement la tête.
« Qu'est-ce que je raconte… »
Elle sortit son livre.
Un volume de Nausicaä de la Vallée du Vent.
Elle l'avait glissé dans son sac la veille, en se disant qu'elle pourrait le lire pendant le trajet.
Elle l'ouvrit.
Parcourut quelques pages.
Puis s'arrêta.
Le paysage, à travers la fenêtre, venait de changer.
Le train longeait maintenant une partie plus ancienne de Mizuhara.
Des maisons basses s'alignaient le long des rails. Plusieurs petits ateliers occupaient les rez-de-chaussée. Un temple apparaissait brièvement entre deux bâtiments, puis disparaissait derrière un immeuble.
Plus loin, un vieux pont enjambait une rivière.
Nao regarda le pont.
Elle le connaissait depuis toujours.
Pourtant, elle n'aurait pas su dire quand elle l'avait regardé pour la dernière fois.
Il y avait des choses comme ça.
Des endroits devant lesquels on passait chaque jour sans les voir.
Des rues qu'on traversait sans connaître leur nom.
Des bâtiments dont on ne remarquait l'absence qu'après leur démolition.
Elle pensa aux photographies d'Akira.
Il aimait prendre des images de lieux ordinaires.
Des arrêts de bus.
Des vitrines.
Des escaliers.
Des carrefours.
Nao lui avait demandé un jour pourquoi il photographiait autant de choses sans intérêt particulier.
Il lui avait répondu que ce qui semblait banal aujourd'hui pouvait devenir précieux plus tard.
Elle avait trouvé cette réponse un peu prétentieuse.
Puis elle avait regardé ses photographies.
Et elle avait dû admettre qu'il n'avait pas entièrement tort.
Le train passa devant un bâtiment en travaux.
Une grande bâche recouvrait sa façade.
Nao essaya de se souvenir de ce qui se trouvait là auparavant.
Une boutique ?
Un restaurant ?
Elle n'en était plus certaine.
Elle referma doucement son manga.
Quelques stations plus loin, une annonce retentit.
Sa destination approchait.
Nao rangea son livre.
Vérifia qu'elle avait bien son téléphone.
Puis son portefeuille.
Puis ses clés.
Elle s'arrêta.
« Je deviens comme papa… »
Elle sourit.
Le train ralentit.
Nao se leva, ajusta son sac et se rapprocha des portes.
Une vieille dame se tenait près d'elle.
Nao lui laissa davantage de place.
La femme lui adressa un petit sourire.
« Merci. »
« De rien. »
Le train entra en gare.
Les portes s'ouvrirent.
Nao descendit.
La gare proche du collège était beaucoup plus animée que celle de son quartier.
Plusieurs lignes s'y croisaient, et les voyageurs se dirigeaient dans différentes directions avec une assurance qui donnait parfois l'impression qu'ils avaient tous un rendez-vous extrêmement important.
Nao suivit le mouvement.
Elle descendit un escalier, traversa un passage souterrain et remonta vers la sortie principale.
L'air extérieur était plus frais qu'elle ne l'avait imaginé.
Elle remonta légèrement le col de son manteau.
Devant la gare, les commerces étaient déjà ouverts.
Un petit restaurant préparait ses premières commandes. Un fleuriste disposait des pots devant sa vitrine. Un camion de livraison était arrêté près d'une ruelle, obligeant les piétons à contourner son chargement.
Nao connaissait parfaitement le chemin jusqu'au collège.
Elle l'avait parcouru des centaines de fois.
Elle tourna à gauche, longea une rue commerçante, puis traversa un passage piéton.
Le feu passa au rouge juste avant qu'elle ne l'atteigne.
Nao s'arrêta.
Regarda les voitures.
Puis l'heure.
« Bon. »
Elle rangea son téléphone.
Une femme à côté d'elle consulta également sa montre et poussa un soupir contrarié.
Nao la regarda brièvement.
La femme semblait beaucoup plus préoccupée par son retard qu'elle-même.
Cela lui inspira une réflexion.
Il existait probablement deux catégories de personnes.
Celles qui arrivaient en retard et faisaient tout pour limiter les dégâts.
Et celles qui acceptaient simplement leur destin.
Nao avait manifestement choisi son camp.
Le feu passa au vert.
Elle traversa.
Un peu plus loin, elle aperçut un petit magasin de papeterie.
La vitrine présentait des carnets, des stylos et plusieurs cartes décorées de fleurs.
Nao ralentit.
Un carnet à couverture bleue attira son attention.
Elle s'approcha légèrement.
Regarda le prix.
Puis son sac.
Elle possédait déjà plusieurs carnets.
Certains étaient à moitié remplis.
D'autres complètement vides.
Elle n'avait donc aucune raison d'en acheter un nouveau.
Elle resta pourtant quelques secondes devant la vitrine.
Puis elle se redressa.
« Non. »
Elle reprit sa marche.
Deux rues plus loin, elle entendit la sonnerie d'un établissement scolaire.
Elle leva les yeux.
« Ah. »
Cette fois, il n'y avait plus vraiment de doute.
Elle était officiellement en retard.
Nao soupira.
Pas un soupir désespéré.
Plutôt celui de quelqu'un qui venait de recevoir la confirmation d'une information connue depuis longtemps.
« Il va me passer un savon… »
Elle continua de marcher.
Le collège apparut au bout de la rue.
Un bâtiment de plusieurs étages, aux façades claires, entouré d'une cour et de quelques arbres dénudés.
Le portail principal était encore ouvert, mais la plupart des élèves avaient déjà rejoint leurs salles.
Nao franchit l'entrée.
Le gardien leva la tête.
Il la reconnut immédiatement.
« Fujimori ? »
« Bonjour. »
Il regarda l'heure.
Puis elle.
« Tu es en retard. »
« Oui. »
« Tout va bien ? »
« Oui, oui. »
« Un problème avec le train ? »
Nao hésita.
Elle aurait pu répondre oui.
Les trains étaient parfois retardés.
Cela arrivait.
Et le gardien aurait probablement accepté cette explication sans poser davantage de questions.
Mais elle n'avait aucune envie de mentir pour une chose aussi banale.
« Non, je me suis réveillée tard. »
L'homme la regarda quelques secondes.
Puis soupira.
« Dépêche-toi. »
« Oui. Bonne journée ! »
Elle s'inclina légèrement et poursuivit son chemin.
Dans la cour, quelques élèves d'autres classes terminaient une activité encadrée par un professeur.
Un ballon roula près de ses pieds.
Nao l'arrêta du bout de sa chaussure.
Un garçon lui fit signe.
« Tu peux nous le renvoyer ? »
« Bien sûr. »
Elle le repoussa doucement dans sa direction.
Le garçon la remercia.
Nao reprit sa marche.
À l'entrée du bâtiment, elle retira ses chaussures et les rangea dans son casier.
Elle enfila ses chaussures d'intérieur.
Puis se redressa.
Le couloir était presque vide.
Une affiche annonçait une activité du club artistique.
Plus loin, un panneau présentait plusieurs informations sur les examens à venir et les démarches liées à l'entrée au lycée.
Nao s'arrêta brièvement devant celui-ci.
Elle reconnut son nom sur une liste.
Puis celui d'Emi.
Puis celui de Mio.
Elle sourit légèrement.
Et continua.
Ses pas résonnaient sur le sol.
Au premier étage, elle croisa un professeur qu'elle ne connaissait pas particulièrement bien.
Il la regarda.
Nao s'inclina.
« Bonjour. »
« Tu n'es pas censée être en cours ? »
« Si. »
« Alors ? »
« J'y vais. »
L'homme la contempla, visiblement incapable de déterminer si elle plaisantait.
Puis il lui fit signe de continuer.
Nao monta l'escalier.
Au deuxième étage, les couloirs étaient silencieux.
Derrière les portes fermées, on entendait les voix des enseignants, le froissement des pages et, de temps en temps, le bruit d'une chaise déplacée.
Nao passa devant une première salle.
Puis une deuxième.
Elle ralentit à l'approche de la troisième.
La classe 3-B.
Elle reconnaissait la voix de son professeur.
Il expliquait quelque chose d'un ton régulier.
Nao ne distinguait pas exactement les mots.
Elle s'arrêta devant la porte.
Regarda l'heure une dernière fois.
Puis rangea son téléphone.
Elle ajusta son sac sur son épaule.
Repoussa une mèche derrière son oreille.
Et fixa la poignée.
Pendant une seconde, elle imagina la réaction du professeur.
Son regard.
Son silence.
La remarque qu'il allait probablement lui adresser.
Elle imagina aussi Sora, ravi de la situation.
Jun essayant de ne pas rire.
Emi levant les yeux de son cahier.
Mio lui adressant un petit sourire.
Nao inspira.
Posa la main sur la poignée.
La tira.
Poussa la porte.
« Désolée pour le retard. »