Chapitre 3
THE HOSHIZORA DISTRICT
« Je maintiens que j'avais raison. »
« Évidemment », répondit Aya en riant.
Nao referma son cahier de japonais avec une satisfaction qui ne semblait pas avoir été entamée par les objections de son amie. Elle rangea son stylo dans sa trousse, glissa le manuel dans son sac et se leva.
Autour d'elle, la classe 3-B retrouvait progressivement son agitation habituelle.
Jun essayait de convaincre Daichi de lui rendre une gomme. Rika demandait à Chiharu si elles pouvaient passer dans une boutique après les cours. Près du tableau, Hina venait d'intercepter Ren pour lui rappeler une réunion dont il n'avait manifestement pas oublié l'existence.
Mio se leva à son tour.
« On mange où ? »
« Comme d'habitude ? » proposa Aya.
« Ça me va », répondit Nao.
Elle allait récupérer son déjeuner lorsqu'une main se posa sur son épaule.
« Nao. »
Elle se retourna.
Emi se tenait derrière elle, son sac à la main.
« Viens deux minutes. »
Nao ouvrit de grands yeux.
« Enfin ! »
Emi fronça les sourcils.
« Enfin quoi ? »
« Tu vas me raconter ! »
« Moins fort. »
Nao regarda autour d'elle, puis se pencha vers son amie.
« C'est donc vraiment un secret. »
« Non. Je voudrais juste éviter que toute la classe écoute. »
« Ce qui est la définition d'un secret. »
« Viens. »
Emi l'entraîna vers le couloir.
Nao eut tout juste le temps de faire signe à Mio.
« Je reviens ! »
Mio hocha la tête.
« On vous attend près des escaliers. »
Les deux filles sortirent.
Dans le couloir, les élèves circulaient dans les deux sens. Certains descendaient déjà vers la cantine, tandis que d'autres se dirigeaient vers les casiers. Les conversations se mêlaient au bruit des pas et des portes.
Emi attendit qu'un groupe d'élèves les dépasse.
« Tu te souviens de ce que Jun nous a raconté vendredi ? »
Nao réfléchit.
« Ça dépend. »
« De quoi ? »
« Il raconte beaucoup de choses. »
« À propos de la salle de musique. »
Nao leva les yeux.
« Le piano ? »
« Oui. »
« Celui qu'il prétendait être désaccordé ? »
« Exactement. »
Nao sourit.
« Attends. Me dis pas qu'il avait raison. »
« Pas du tout. »
« Ah. »
Emi croisa les bras.
« Hier, après les cours, je suis passée près de la salle de musique parce que j'avais oublié un cahier. Et j'ai entendu quelqu'un jouer du piano. »
« Fumiya ? »
« Oui. »
« Bon, jusque-là, rien d'incroyable. »
« Attends. »
Nao se tut.
« Jun était avec lui. Il avait apporté sa batterie électronique, et ils essayaient de reprendre un morceau qu'ils avaient enregistré samedi. »
« Oui, Haruki m'en a parlé. »
« Sauf que Jun insistait pour dire que le piano sonnait faux. »
Nao commença à sourire.
« Et ? »
« Fumiya a vérifié plusieurs fois. Le piano allait parfaitement bien. »
« Donc Jun se trompait. »
« Oui. Mais il refusait de l'admettre. Alors Fumiya lui a demandé de rejouer son passage, très lentement. »
Emi marqua une pause.
« Et Jun s'est rendu compte qu'il jouait une mesure entière trop tôt. »
Nao resta silencieuse.
Puis elle éclata de rire.
« Non ! »
« Si. »
« Depuis vendredi ? »
« Apparemment. »
« Mais il nous a fait tout un discours sur l'état du piano ! »
« Je sais. »
Nao s'appuya contre le mur.
« Il a même dit que l'établissement devrait investir dans du meilleur matériel ! »
Emi sourit.
« Je sais aussi. J'étais là. »
Nao secoua la tête.
« C'est extraordinaire. »
« Attends, c'est pas terminé. »
« Comment ça ? »
« Jun a décidé que le problème venait de sa baguette. »
Nao ferma les yeux.
« Non… »
« Il a changé de baguette. Puis de tabouret. Puis il a demandé à Fumiya de déplacer le métronome. »
« Pourquoi le métronome ? »
« Je n'en ai aucune idée. »
Nao riait maintenant franchement.
Emi attendit qu'elle se calme.
« Et le plus drôle, c'est que Fumiya ne s'est jamais énervé. Il lui expliquait simplement, à chaque fois, que le rythme était incorrect. »
« Pauvre Fumiya. »
« Au bout d'un moment, Jun a enfin accepté de recommencer depuis le début. »
« Et ? »
« Il a réussi. »
Nao releva la tête.
« Sérieusement ? »
Emi hocha la tête.
« Oui. Ils ont joué le morceau en entier. C'était même plutôt beau. »
Nao sourit.
« Ça, j'aurais aimé l'entendre. »
« Moi aussi, j'étais contente d'être passée. »
« Et Jun ? »
« Il a déclaré que le piano avait finalement décidé de coopérer. »
Nao éclata de rire une nouvelle fois.
Emi se mit à rire avec elle.
Pendant quelques secondes, elles restèrent toutes les deux près de la fenêtre, incapables de reprendre leur sérieux.
Puis Nao essuya le coin d'un œil.
« Il est vraiment impossible. »
« Un peu. »
« Mais il a continué jusqu'à réussir ? »
« Oui. »
Nao réfléchit.
« C'est bien, quand même. »
Emi hocha la tête.
« C'est ce que je voulais te raconter. Il plaisante tellement qu'on oublie parfois qu'il travaille sérieusement quand quelque chose lui tient à cœur. »
Nao regarda son amie.
« Tu sais, tu aurais pu me raconter ça dans le train. »
« J'aurais dû écrire une dizaine de messages. »
« Tu aurais pu m'envoyer un vocal. »
« Pendant que j'étais en cours ? »
« Détail technique. »
Emi lui donna une petite tape sur le bras.
« Viens manger. »
Elles se dirigèrent vers les escaliers.
« Au fait », reprit Nao, « pourquoi tu voulais pas le raconter devant tout le monde ? »
« Parce que Jun nous aurait interrompues vingt fois pour corriger les détails. »
Nao réfléchit.
« C'est vrai. »
« Et il aurait encore accusé le piano. »
« Ça aussi. »
Elles descendirent en riant.
La pause méridienne durait suffisamment longtemps pour permettre aux élèves de manger, de discuter et, pour les plus motivés, de participer à quelques activités avant la reprise des cours.
Le réfectoire occupait une grande salle au rez-de-chaussée d'un bâtiment annexe.
Ses fenêtres donnaient sur une petite cour intérieure. Des tables rectangulaires étaient disposées en plusieurs rangées, et un comptoir permettait aux élèves de récupérer leur repas.
Ceux qui apportaient leur déjeuner pouvaient également s'installer dans une partie de la salle.
Nao et Emi retrouvèrent Mio, Aya et Sora près de l'entrée.
Sora leva les yeux vers elles.
« Vous avez fini votre réunion secrète ? »
Nao sourit.
« Oui. »
« Et alors ? »
« C'était confidentiel. »
Emi la regarda.
« Nao. »
« Quoi ? »
« Je viens de te dire que ça ne l'était pas. »
« Laisse-moi profiter de ce moment. »
Mio rit doucement.
Aya désigna une table libre près des fenêtres.
« On s'installe là ? »
Tout le monde acquiesça.
Ils récupérèrent leurs repas, puis s'assirent.
Nao ouvrit la boîte préparée par son père.
Du riz, des légumes, quelques morceaux de poulet et une petite portion d'omelette occupaient différents compartiments.
Sora se pencha immédiatement.
« Ton père cuisine toujours autant ? »
« C'est un déjeuner normal. »
« Il est meilleur que le mien. »
Nao regarda son plateau.
« T'as même pas commencé à manger. »
« Je le sais déjà. »
« C'est impressionnant. »
Mio ouvrit sa propre boîte.
Aya sortit une petite bouteille de thé.
Emi disposa soigneusement ses baguettes à côté de son repas.
Pendant quelques minutes, ils mangèrent en discutant de la matinée.
Sora imita le ton du professeur de mathématiques lorsqu'il avait interrogé Nao.
Elle lui lança une serviette en papier.
Il l'attrapa au vol.
Puis la conversation dériva vers les devoirs, les examens et les activités prévues pour la semaine.
Ce fut Mio qui changea finalement de sujet.
« Au fait, Nao, tu as terminé ton manga ? »
Nao releva immédiatement la tête.
« Ashita no Joe ? »
« Oui. »
« Évidemment ! »
Sora soupira.
« Ça y est. »
Nao le regarda.
« Quoi ? »
« Rien. »
« T'as dit quelque chose. »
« J'ai juste reconnu le début d'une conférence. »
Aya sourit.
« C'est si bien que ça ? »
Nao posa ses baguettes.
« Aya. »
« Oui ? »
« C'est exceptionnel. »
Sora leva les yeux au plafond.
« Nous y voilà. »
Nao l'ignora.
« Déjà, faut comprendre que c'est pas simplement un manga sur la boxe. Enfin, évidemment que la boxe est importante, mais ce qui rend l'histoire incroyable, c'est surtout la manière dont les personnages évoluent. »
Aya l'écoutait avec intérêt.
« C'est ancien, non ? »
« Oui ! La publication a commencé à la fin des années soixante. Et franchement, ça se ressent parfois dans les dessins, mais pas forcément dans le mauvais sens. Il y a une énergie incroyable. »
« C'est de Tezuka ? » demanda Emi.
« Non, le scénario est d'Asao Takamori, et les dessins sont de Tetsuya Chiba. »
« Tu connais même les auteurs par cœur », remarqua Sora.
Nao lui adressa un regard.
« Tu connais les compositions de plusieurs équipes de football depuis vingt ans. »
« C'est différent. »
« Pourquoi ? »
« Parce que c'est du football. »
Nao se tourna vers Mio.
« Tu vois ce que je dois supporter ? »
Mio sourit.
« Je vois surtout que tu vas oublier de manger. »
Nao reprit une bouchée de riz.
Puis continua presque immédiatement.
« Le truc avec Joe, c'est qu'au début, tu pourrais croire que c'est juste un gamin insupportable. Il est arrogant, impulsif, il provoque tout le monde… »
« Ça me rappelle quelqu'un », murmura Sora.
Nao lui donna un coup de pied sous la table.
« Aïe ! »
« Et puis », poursuivit-elle, « tu commences à comprendre ce qu'il cherche vraiment. Enfin, pas toujours, justement. Lui-même ne le sait pas forcément. »
Aya hocha la tête.
« Ça, c'est intéressant. »
« Et il y a une vraie progression dans sa relation avec les autres. Notamment avec Danpei et… »
« Nao », l'interrompit Mio.
« Quoi ? »
« Fais attention. »
« À quoi ? »
« Aux révélations. »
Nao cligna des yeux.
« J'ai rien révélé. »
« Pas encore. »
« Mais je parle juste des personnages. »
« Tu as dit exactement la même chose la dernière fois. »
Sora se redressa.
« C'est vrai. »
Nao fronça les sourcils.
« Quand ? »
« Quand tu nous as raconté un autre manga », répondit Mio. « Tu as commencé par expliquer le contexte, puis tu as raconté un combat entier. »
« C'était nécessaire ! »
« Tu as même expliqué comment il se terminait. »
« Pour que vous compreniez pourquoi il était important. »
Mio posa ses baguettes.
« Mais justement, on aurait peut-être aimé le découvrir en lisant. »
Nao ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Elle réfléchit.
« … D'accord. »
Sora sourit.
« Victoire de Mio. »
« C'est pas une compétition. »
« C'est ce que disent toujours les perdants. »
Aya éclata de rire.
Nao soupira.
« Très bien. Je vais parler uniquement des thèmes. »
Mio sourit.
« Merci. »
« Alors, déjà, la solitude… »
Sora baissa la tête vers son repas.
« Nous sommes perdus. »
Nao continua malgré tout.
Elle parla de la façon dont la boxe pouvait devenir un langage pour des personnages incapables d'exprimer leurs sentiments autrement. Elle évoqua la pauvreté, l'orgueil, l'amitié, la rivalité et le désir de donner un sens à sa propre existence.
Cette fois, elle évita soigneusement les événements précis.
Aya lui posa plusieurs questions.
Emi intervint lorsqu'elles commencèrent à discuter de la différence entre l'ambition et l'obsession.
Mio, qui connaissait déjà une partie de l'histoire, apporta quelques nuances.
Sora écouta plus longtemps qu'il ne l'aurait admis.
Puis il demanda :
« Et tu penses vraiment que ça me plairait ? »
Nao s'arrêta.
« À toi ? »
« Oui. »
Elle réfléchit sérieusement.
« Je pense que oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que tu aimes les personnages qui refusent d'abandonner, même quand ils prennent de mauvaises décisions. »
Sora la regarda.
« C'est étonnamment précis. »
« Je te connais. »
Il sourit.
« Bon. Je lirai le premier tome. »
Nao leva les deux mains.
« Victoire ! »
Mio secoua la tête.
« Tu vas lui envoyer cinquante messages pour savoir où il en est. »
« Absolument pas. »
Emi la regarda.
Nao hésita.
« … Peut-être trois. »
« Par chapitre ? » demanda Aya.
« Vous êtes vraiment toutes contre moi aujourd'hui. »
« Contre toi à quoi ? »
Reina venait d'apparaître derrière Nao.
Elle tenait son plateau d'une main et un petit dessert de l'autre.
Kaede la suivait, l'air légèrement résigné.
« À rien », répondit Mio.
Reina regarda les places disponibles.
« Parfait. On peut s'asseoir ? »
« Bien sûr », répondit Aya.
Reina posa son plateau.
Kaede s'installa à côté d'elle.
« De quoi vous parliez ? » demanda Reina.
« De mangas », répondit Sora.
« Encore ? »
Nao croisa les bras.
« C'est un sujet parfaitement respectable. »
« J'ai jamais dit le contraire. »
Reina ouvrit son dessert.
Puis elle observa les baguettes posées sur la table.
Un sourire apparut sur son visage.
Kaede le remarqua immédiatement.
« Non. »
Reina tourna la tête.
« Quoi ? »
« Je connais cet air. »
« Quel air ? »
« Celui que tu prends quand tu vas proposer une idiotie. »
Reina posa une main sur sa poitrine.
« Tu me blesses. »
« Tant mieux. »
Reina se tourna vers les autres.
« J'ai un jeu. »
Sora sourit.
« Ça commence bien. »
« C'est très simple », expliqua Reina. « Chacun doit citer un objet présent sur cette table. Celui qui répète un objet déjà nommé perd. »
Nao regarda la table.
« C'est tout ? »
« Oui. »
« C'est nul. »
« Tu as peur de perdre ? »
Nao se redressa.
« Absolument pas. »
Kaede soupira.
« Voilà. Elle t'a eue. »
Reina sourit.
« Je commence. Une bouteille. »
Aya réfléchit.
« Une trousse. »
Mio regarda autour d'elle.
« Une boîte à déjeuner. »
Sora répondit :
« Une serviette. »
Emi désigna son verre.
« Un gobelet. »
Nao observa la table.
« Un manga. »
Reina fronça les sourcils.
« Il n'y a pas de manga sur la table. »
Nao désigna le sac de Mio.
Un volume dépassait légèrement d'une poche.
« Si. »
« Il est dans le sac. »
« Mais il dépasse sur la table. »
« Ça ne compte pas. »
Nao croisa les bras.
« Tu viens de dire les objets présents sur la table. »
« Oui, mais il faut qu'ils soient entièrement dessus. »
Kaede posa lentement ses baguettes.
« Tu viens d'inventer cette règle. »
« Pas du tout. »
« Si. »
« Elle était implicite. »
« Reina. »
« Quoi ? »
« Arrête de tricher. »
Reina prit un air profondément offensé.
« Je ne triche jamais. »
Sora éclata de rire.
« C'est probablement ton plus gros mensonge de la semaine. »
Reina réfléchit.
« Bon. Nouvelle règle. »
Kaede ferma les yeux.
« Évidemment. »
« Maintenant, les objets doivent commencer par la même lettre que le prénom de celui qui les cite. »
Nao regarda Reina.
« Pourquoi ? »
« Pour augmenter la difficulté. »
« Et ton objet ? »
« Un repas. »
Kaede la fixa.
« C'est pas un objet. »
« Ça dépend de la définition. »
« Non. »
« Tu es très négative aujourd'hui. »
Mio riait doucement.
Aya essayait de suivre les nouvelles règles.
Emi avait renoncé à comprendre.
Sora, lui, semblait décidé à participer uniquement pour voir jusqu'où Reina irait.
« Sora », dit-il. « Serviette. »
« Accepté », répondit Reina.
« Aya », dit Aya. « Assiette. »
« Accepté. »
« Mio… » Mio regarda autour d'elle. « Mandarine ? »
« Accepté. »
Nao sourit.
« Nao. Nourriture. »
Reina leva un doigt.
« Refusé. »
« Pourquoi ? »
« C'est trop général. »
« Tu viens d'accepter repas ! »
« C'était avant le changement de règle. »
Kaede se leva légèrement de sa chaise.
« Je vais te jeter par la fenêtre. »
Reina éclata de rire.
« Tu vois ? C'est pour ça que je t'aime bien. »
Kaede se rassit.
« Je sais. C'est épuisant. »
Le jeu continua encore plusieurs minutes.
À chaque fois que Reina semblait sur le point de perdre, une nouvelle précision apparaissait miraculeusement dans les règles.
Finalement, Emi posa calmement ses baguettes.
« Reina. »
« Oui ? »
« Tu as perdu quatre fois. »
« C'est une interprétation. »
« Non. »
« On peut débattre. »
« Non plus. »
Reina regarda les autres.
« Je propose un vote. »
Kaede leva immédiatement la main.
« Qui pense que Reina a perdu ? »
Toutes les mains se levèrent.
Y compris celle de Reina.
Un silence suivit.
Puis elle sourit.
« Parfait. J'ai donc gagné le vote à l'unanimité. »
Nao posa son front sur la table.
« Je la déteste. »
Kaede soupira.
« Bienvenue dans mon quotidien. »
À plusieurs tables de là, Jun Asakura expliquait la campagne de Russie avec un enthousiasme qui aurait été plus approprié à un général préparant personnellement l'invasion.
« Le problème, c'est pas simplement le froid ! »
Daichi le regardait avec une expression de fatigue croissante.
« J'ai jamais dit que c'était simplement le froid. »
« Si ! »
« J'ai dit que les soldats avaient froid ! »
« Mais c'est une simplification énorme ! »
Jun repoussa son plateau.
« Il faut prendre en compte les distances, les lignes de ravitaillement, les décisions stratégiques et l'état des troupes avant même l'arrivée de l'hiver. »
Tōma continuait de manger tranquillement.
« Il a raison », remarqua-t-il.
Daichi se tourna vers lui.
« Toi aussi ? »
« Sur ce point, oui. »
Jun désigna Tōma avec satisfaction.
« Merci ! »
Daichi leva les yeux au plafond.
« Pourquoi vous connaissez autant de choses inutiles ? »
Tōma prit une bouchée de riz.
« C'est toujours mieux que de ne rien connaître du tout. »
Jun éclata de rire.
Daichi se tourna lentement vers Tōma.
« Répète. »
« Tu m'as entendu. »
« Tu cherches les problèmes ? »
« Non. Je mange. »
Daichi leva le poing, sans véritable intention de frapper fort.
Avant même que son bras ne parte, Tōma inclina légèrement le buste sur le côté.
Le poing passa dans le vide.
Daichi resta immobile.
Jun ouvrit de grands yeux.
« Comment t'as fait ? »
Tōma reprit tranquillement ses baguettes.
« Quoi ? »
« Tu l'as esquivé avant qu'il bouge ! »
Daichi fronça les sourcils.
« C'était de la chance. »
Tōma haussa les épaules.
« Si tu veux. »
Daichi fit mine de recommencer.
Tōma recula sa chaise d'une dizaine de centimètres.
Le deuxième coup s'arrêta dans le vide.
Jun éclata de rire.
« Il voit l'avenir ! »
« Je vois surtout son épaule bouger », répondit Tōma.
Daichi croisa les bras.
« C'est pas juste. »
« Quoi ? »
« Tu sais toujours ce que je vais faire. »
Tōma réfléchit.
« Tu pourrais essayer de faire quelque chose de surprenant. »
« Comme quoi ? »
« Réfléchir avant d'agir. »
Jun manqua de s'étouffer.
Daichi se leva à moitié.
« TŌMA ! »
« Assieds-toi », répondit celui-ci. « Tu vas renverser ton repas. »
Daichi regarda son plateau.
Puis se rassit.
Tōma sourit à peine.
Jun, lui, riait toujours.
Plus loin, Yui et Misaka discutaient de leur entraînement de volley-ball.
« Tu viens jeudi ? » demanda Yui.
Misaka hocha la tête.
« Normalement. »
« Normalement ? »
« J'ai peut-être une activité après les cours. »
« Encore ton truc d'astronomie ? »
« C'est pas un truc. »
Yui sourit.
« D'accord. Ton activité scientifique extrêmement importante. »
Misaka lui donna un petit coup d'épaule.
« Exactement. »
Elles discutèrent ensuite des exercices prévus pour leur prochain entraînement.
Yui voulait améliorer ses réceptions.
Misaka estimait qu'elles devraient travailler davantage leurs déplacements collectifs.
À une autre table, Rika venait de terminer son dessert.
Elle regarda autour d'elle.
Son attention s'arrêta brièvement sur Itsuki Maeda.
Il mangeait seul, près d'une fenêtre, avec un manga posé à côté de son plateau.
Ses écouteurs reposaient autour de son cou.
De temps en temps, il tournait une page, puis reprenait son repas.
Rika fronça légèrement les sourcils.
« Il lit toujours, lui. »
Chiharu suivit son regard.
« Qui ? »
« Maeda. »
« Ah. »
Nanami regarda à son tour.
« C'est vrai. »
Rika prit une gorgée d'eau.
« Je crois que je l'ai jamais vu sans un manga. »
« Il travaille aussi », répondit Chiharu.
« Je sais. »
« Et il aide parfois à la boutique de ses parents. »
Rika hocha la tête.
« Ah oui ? »
« Je l'ai déjà vu derrière le comptoir. »
Rika observa encore Itsuki quelques secondes.
Puis elle se retourna vers ses amies.
« Bon, vous venez samedi ou pas ? »
La conversation changea aussitôt de sujet.
Itsuki tourna une nouvelle page.
Il n'avait rien remarqué.
Lorsque la pause méridienne prit fin, les élèves regagnèrent progressivement leurs salles.
L'après-midi commença par une séance d'éducation physique.
Le gymnase se trouvait derrière le bâtiment principal, séparé de la cour par un petit passage couvert.
À l'intérieur, plusieurs terrains de badminton avaient été installés.
Des filets traversaient la salle.
Des paniers de volants étaient disposés près du mur.
Le professeur, monsieur Tanabe, attendait les élèves avec un sifflet autour du cou.
« Aujourd'hui, nous allons travailler les déplacements et les échanges. Ensuite, vous ferez des matchs courts. »
Daichi leva immédiatement la main.
« Monsieur, on peut choisir nos adversaires ? »
« Plus tard. »
« Et si on a déjà quelqu'un en tête ? »
« Vous attendrez. »
Tōma, derrière lui, murmura :
« Il va défier Yui. »
Daichi se retourna.
« Comment tu sais ? »
« Prémonition. »
Jun éclata de rire.
Après l'échauffement, les élèves se répartirent sur les terrains.
Nao récupéra une raquette.
Elle la fit tourner dans sa main, puis rejoignit Mio.
« Tu veux jouer avec moi ? »
Mio hocha la tête.
« D'accord. »
« Je te préviens, je suis plutôt bonne. »
« Je sais. »
« Donc ne retiens pas tes coups. »
Mio sourit.
« D'accord. »
Elles commencèrent par quelques échanges simples.
Nao envoyait le volant au fond du terrain.
Mio le renvoyait sans difficulté.
Elles alternèrent les coups longs et les amortis, augmentant progressivement la vitesse.
Nao remarqua rapidement quelque chose.
Mio se déplaçait très bien.
Elle ne courait pas inutilement.
Elle semblait presque toujours se trouver au bon endroit avant que le volant n'arrive.
Ses gestes étaient précis, sans être spectaculaires.
Nao envoya un coup plus rapide.
Mio recula d'un pas, leva sa raquette et renvoya le volant dans l'angle opposé.
Nao se précipita.
Trop tard.
Le volant toucha le sol.
Elle resta immobile.
Puis regarda Mio.
« … Attends. »
Mio cligna des yeux.
« Quoi ? »
« Depuis quand tu joues comme ça ? »
« Comme quoi ? »
« Comme ça ! »
Mio sourit timidement.
« Je joue parfois avec mon frère. »
Nao regarda le terrain.
Puis son amie.
« Ton frère est champion du Japon ou quoi ? »
Mio éclata de rire.
« Non ! »
« Alors explique-moi ! »
« J'ai juste l'habitude. »
Nao plissa les yeux.
« D'accord. »
Elle se plaça derrière la ligne de service.
« On fait un match. »
Mio hésita.
« Maintenant ? »
« Oui. Onze points. »
« D'accord. »
Nao leva sa raquette.
« Et cette fois, je joue sérieusement. »
Mio sourit.
« Moi aussi. »
Le premier échange fut long.
Nao servit court.
Mio renvoya au fond.
Nao recula, frappa en diagonale, puis avança rapidement pour récupérer un amorti.
Elle réussit à surprendre Mio avec un coup près du filet.
Un point.
« Voilà ! »
Mio sourit.
« Bien joué. »
Le deuxième échange fut beaucoup plus court.
Mio envoya le volant dans un angle que Nao n'eut même pas le temps d'atteindre.
Un partout.
Nao fronça les sourcils.
Elle recommença.
Pendant plusieurs minutes, les deux filles jouèrent avec une concentration croissante.
Nao était loin d'être mauvaise.
Elle possédait de bons réflexes, une coordination correcte et suffisamment d'endurance pour maintenir des échanges rapides.
Mais Mio semblait toujours disposer d'une solution supplémentaire.
Lorsque Nao attaquait, elle défendait.
Lorsque Nao reculait, elle avançait.
Lorsqu'un échange paraissait équilibré, elle trouvait soudain un angle différent.
À huit points contre six, Nao réussit un amorti particulièrement précis.
Mio arriva trop tard.
Nao leva le poing.
« Oui ! »
Mio sourit.
« Joli. »
« Merci. »
Puis elle reprit le service.
Quelques échanges plus tard, le score affichait onze à sept.
Pour Mio.
Nao resta au milieu du terrain, les mains sur les hanches.
« … C'est une plaisanterie. »
Mio baissa légèrement sa raquette.
« C'était serré. »
« Pas assez. »
« Tu joues bien. »
Nao la regarda.
« Tu essaies de me consoler ? »
« Non ! »
« Si. »
Mio rit.
Nao pointa sa raquette vers elle.
« Revanche. »
« Déjà ? »
« Immédiatement. »
Une voix retentit derrière elles.
« Vous avez terminé ? »
Yui venait de s'approcher.
Elle portait sa raquette sur l'épaule.
Misaka la suivait.
Nao se retourna.
« Oui. Enfin, non. Je réclame une revanche. »
Yui regarda Mio.
« Qui a gagné ? »
Mio hésita.
« Moi. »
« Combien ? »
« Onze à sept. »
Yui sourit.
« Pas mal. »
Nao croisa les bras.
« Merci de respecter ma douleur. »
Misaka éclata de rire.
Yui observa Mio.
« Tu veux jouer contre moi ? »
Mio regarda Nao.
« Ça te dérange ? »
Nao secoua la tête.
« Non. Je veux voir ça. »
Yui entra sur le terrain.
Elle prit immédiatement une position plus basse, les jambes légèrement fléchies.
Mio se plaça en face d'elle.
Le match commença.
Dès les premiers échanges, Nao comprit que le niveau venait de monter.
Yui frappait plus fort.
Ses déplacements étaient plus explosifs.
Elle attaquait dès qu'une occasion se présentait, obligeant Mio à défendre avec une précision impressionnante.
Mais Mio tenait bon.
Elle compensait la puissance de Yui par une lecture remarquable des trajectoires.
À plusieurs reprises, elle réussit à ralentir le jeu, puis à surprendre son adversaire.
Nao suivait le volant des yeux.
« Mais c'est quoi, cette classe… »
Misaka sourit.
« Yui s'entraîne beaucoup. »
« Ça, j'avais remarqué. »
Le score resta serré.
Six partout.
Puis huit partout.
Yui réussit un smash que Mio ne put renvoyer.
Neuf à huit.
Mio égalisa avec un amorti.
Neuf partout.
Les deux derniers échanges furent rapides.
Yui remporta le premier.
Puis le second, après avoir forcé Mio à reculer avant de placer le volant près du filet.
Onze à neuf.
Yui abaissa sa raquette.
« Bien joué. »
Mio reprit son souffle.
« Toi aussi. »
Elles se sourirent.
Nao s'approcha immédiatement.
« Bon. »
Yui tourna la tête.
« Quoi ? »
« Je viens de comprendre quelque chose. »
« Quoi ? »
« Je suis entourée de monstres. »
Misaka éclata de rire.
Mio secoua la tête.
« Nao… »
« Non, non. C'est officiel. »
Yui sourit.
« Tu veux essayer contre moi ? »
Nao la regarda.
Puis regarda le terrain.
Puis Mio.
Mio avait perdu contre Yui.
Mio venait de la battre assez nettement.
Il n'était donc pas particulièrement difficile de prévoir ce qui allait suivre.
Nao réfléchit quelques secondes.
« Tu vas probablement me massacrer. »
« Probablement », répondit Yui.
« Tu pourrais au moins mentir. »
« Tu préfères que je mente ? »
« Non. »
Yui fit tourner sa raquette dans sa main.
« Alors ? »
Nao posa son sac près du mur.
Resserra ses cheveux.
Puis entra sur le terrain.
Elle se plaça derrière la ligne de service.
Un sourire déterminé apparut sur son visage.
« Allez. Une partie. »