Chapitre 59
Chapitre 62
Nox était dans sa chambre.
Il avait empilé ses affaires dans un petit sac de toile, deux tuniques de rechange, ses bandes de poignets, son couteau, une gourde que Dolmur lui avait offerte le premier mois. Sa lance était fixée le long du sac par deux liens de cuir. La bougie, le drap, l’épée en bois posée contre le mur, tout le reste resterait.
Il regarda l’épée en bois.
Trois ans qu’il la traînait. Trois ans qu’Althar la lui avait taillée dans une bûche de saule sec, un soir, sans prévenir, pendant qu’ils dormaient à la belle étoile au sud d’Ignara. Tu apprendras à viser avec ça avant de toucher un vrai fer. Il avait gardé la phrase entière dans sa tête, mot pour mot, pendant des mois.
Où était Althar maintenant ? Que faisait-il ?
Il imagina le visage d'Althar s'il avait pu assister au massacre de ce matin. Son ancien mentor n'aurait pas eu de reproches. Il aurait sans doute hoché la tête avec cette satisfaction brutale qu'il affichait quand un coup était bien porté. Il aurait même probablement été fier de lui. Fier de voir que Nox ne s’embarrassait plus de pitié.
Il tourna le dos à l’épée.
Au revoir.
Il sortit sans la prendre.
Le couloir des chambres était plein. Des apprentis traînaient des sacs trop grands pour eux. Une femme du culte poussait un chariot chargé de couvertures roulées, manqua de renverser quelqu’un, s’excusa sans s’arrêter. L’odeur des cuisines remontait depuis l’aile sud, du pain qu’on cuisait à toute vitesse pour le voyage, du fromage qu’on emballait dans des linges. Nox, suivit le mouvement vers la sortie ouest, celle qui débouchait sur le replat rocheux.
Quand il arriva dans la grande halle, deux intendants étaient debout devant une table couverte de rations. Ils comptaient à voix basse, par paquets de dix, l’un cochait sur une tablette de bois, l’autre poussait les paquets vers les sacs ouverts à leurs pieds. Trois personnes faisaient la queue devant eux.
Nox chercha Pik et Oris du regard. La halle bourdonnait, la présence de chaque silhouette criait dans sa tempe, et il n’arrivait pas à les isoler dans le bruit. Il s’avança, plissa les yeux, essaya de filtrer.
— Ah. Je t’ai cherché partout, Nox.
Il tourna la tête.
Ossian.
Il avait un sac sur l’épaule, plus chargé que celui de Nox. Sa tunique de combat, pas celle de tous les jours. La cicatrice au front avait commencé à virer au violet, Cybèle l’avait recousue à la hâte.
— Moi, Halmar, et une vingtaine de personnes du culte, on part de notre côté. Tu nous serais d’une grande aide. Tu viens ?
Nox baissa les yeux sur le sol. La pierre était couverte de poussière battue par les pas. Il fixa un point entre ses bottes.
— Non, Ossian. J’ai promis à Pik et Oris de rester avec eux. Je suis désolé, vraiment, je…
— T’embête pas à te justifier. J’ai compris.
Sa voix avait changé d’un demi-ton, pas dur, plus las.
— Il t’a tout donné, tout, et c’est comme ça que toi, que Malphas, que tous, vous lui rendez la pareille.
Nox sentit la chaleur monter derrière ses yeux avant qu’il ait le temps de se l’interdire. Il aurait voulu répondre. Il aurait voulu dire ce n’est pas pareil pour moi que pour Malphas, ou je ne peux pas laisser Pik, ou n’importe quoi qui aurait défendu un cran de sa décision. Aucune phrase ne vint qui aurait pu tenir contre le silence d’Ossian.
Une larme glissa.
Il n’avait pas eu le temps. Depuis le dortoir, depuis la salle d’attente, depuis l’évacuation, il avait poussé Torn sur le côté à chaque fois qu’il s’était présenté dans sa tête. Il n’avait pas réalisé. Il ne réaliserait peut-être jamais complètement. Torn n’était plus là. Plus son sourire dans la salle d’entraînement. Plus sa voix quand il prononçait la prière. Plus la main qu’il posait sur l’épaule de Nox en disant que le Vide te guide, avec ce mélange de sérieux et de chaleur qu’il n’avait qu’à ces moments-là.
Et Nox, lui, se défilait.
Son cœur cria de changer d’avis. De prendre son sac, de suivre Ossian, de partir avec Halmar et les vingt autres, de chercher Torn dans une cathédrale qu’ils ne trouveraient peut-être jamais. De faire la chose qui aurait fait dire à Torn, si Torn avait pu voir, bien, petit.
— Je…
Il n’osait pas relever les yeux. La phrase ne sortait pas. Il sentait Ossian qui attendait, sans le presser.
Une voix arriva de derrière lui.
— Ossian. Le petit est le futur du culte. Laisse-le tranquille.
Veth.
Il avançait d’un pas qui paraissait plus fatigué qu’à l’ordinaire, sa canne frappant la pierre sans rythme régulier. Sa robe sombre tombait droit sur ses épaules voûtées. Ses cheveux blancs étaient mal coiffés, il avait dû préparer ses affaires sans s’occuper de lui-même.
— Tout le monde est touché pour Torn et son équipe, dit-il en arrivant à hauteur de Nox. Mais nous suivons les ordres comme nous l’avons toujours fait.
Ossian le regarda. Il ne contesta pas. Il n’avait jamais contesté Veth, et personne au culte ne le faisait sans en payer le prix d’une manière ou d’une autre.
— Je vois.
Sa voix partit dans les aigus une fraction. Il s’éclaircit la gorge.
— Si c’est comme ça, j’espère que vous mettrez tout le monde à l’abri. Je compte sur vous.
Il tendit la main à Veth. Veth la prit. Ils se la serrèrent une seconde de trop, et Nox vit dans le geste tout ce que Veth n’avait pas dit, qu’il ne reverrait probablement jamais Ossian, qu’il le savait, qu’il l’acceptait parce qu’il avait passé l’âge de discuter ce que les autres choisissaient de faire de leur vie.
Ossian se tourna vers Nox. Il ouvrit la bouche, la referma. Il finit par hocher la tête, sans rien dire, et il s’éloigna vers son groupe rassemblé près de la deuxième sortie.
Nox le regarda partir. Ossian s’arrêta deux fois en chemin, une fois pour embrasser une intendante sur le front, une autre pour serrer un homme contre lui, fort, longtemps. La femme essuyait ses yeux quand elle releva la tête.
Veth attendit qu’Ossian soit hors de portée pour reprendre la parole.
— Merci, Veth, dit Nox. Mais il a raison, tu ne penses pas. On abandonne Torn.
Veth posa une main sur l’épaule de Nox. Sa paume était sèche, légère, à peine présente.
— Non, Nox. Tu te trompes. Abandonner Torn, ce serait abandonner ce qu’il a construit. C’est-à-dire le culte. Tant que le culte est en vie, Torn sera parmi nous. Et puis on ne sait pas encore ce qui lui est arrivé. Crois-moi que Torn est tenace.
Il laissa échapper un petit rire, qui se perdit dans ses pensées avant d’arriver jusqu’à ses yeux.
— Très tenace, ajouta-t-il pour lui-même.
Nox hocha la tête sans répondre.
— Si tu cherches Pik et Oris, ils sont là-bas, à côté des cuisiniers.
Veth pointa du doigt l’angle nord de la halle. Nox suivit le geste, repéra Oris d’abord, plus grand que ceux autour de lui, puis Pik à côté qui parlait à quelqu’un que Nox ne voyait pas.
— Merci.
Veth s’éloignait déjà. Nox le regarda partir une seconde, puis traversa la halle.
Pik et Oris étaient effectivement près des cuisiniers, qui distribuaient les dernières rations chaudes, un quignon de pain rond et un morceau de fromage par personne, à manger maintenant parce qu’on ne s’arrêterait pas avant des heures. Pik mâchait déjà. Oris tenait son pain sans avoir commencé.
Et derrière eux, contre le mur, les parents de Pik.
Le père avait un sac de voyage à ses pieds, plus petit que celui de sa femme. Il vérifiait une boucle de cuir avec l’attention méthodique qu’il mettait à tout. La mère, elle, regardait Nox.
Elle ne dit rien quand il s’approcha. Elle suivit sa progression à travers la halle, du moment où elle l’aperçut jusqu’au moment où il arriva à hauteur de Pik. Pas un sourire, pas un signe de tête. Juste le regard, qui pesait.
Nox tourna la tête vers Pik.
— Tu m’as fait peur, dit Pik la bouche pleine. J’ai cru que t’allais partir avec Ossian.
— Pourquoi ?
— Je t’ai vu lui parler. De loin.
— Il m’a proposé mais j’ai dit non.
Pik le regarda. Il avala. Il ne posa pas plus de question.
Oris finit par mordre dans son pain.
— Ma mère t’aime bien, dit Pik à voix basse en désignant son épaule du menton.
— Ça se voit.
— Non, sérieux. Elle te déteste pas. Elle est juste persuadée que tout ce qui m’arrive est de ta faute.
— Je suis d’accord avec elle.
Pik leva les yeux au ciel. Mais il sourit en le faisant.
Oris se rapprocha d’un pas. Il avait fini son pain.
— Malphas va parler.
Nox tourna la tête. À l’autre bout de la halle, Malphas était monté sur une caisse de bois retournée, à côté de la grande porte ouest. Il attendait que le silence se fasse de lui-même, sans le réclamer. Au bout d’une minute, le bourdonnement de la halle finit par baisser.
Malphas leva la main.
— On part dans cinq minutes par la sortie nord. Toutes les équipes ensemble. La marche dure six jours. On suit le sentier de la rivière noire jusqu’au confluent, on bifurque à l’est au troisième jour, on remonte la passe de Velrin. Les intendants ont les détails.
Il marqua une pause. Il regarda la halle de gauche à droite.p
— On marche en silence dès qu’on est dehors. Pas de torches après la trappe. Les éclaireurs partent en premier, à dix minutes d’intervalle. Vous suivez votre chef de groupe et vous ne le perdez pas de vue. Quiconque s’écarte, on ne revient pas le chercher.
Personne ne réagit.
— Les blessés capables de marcher se mettent au milieu de leur groupe. Cybèle et ses aides circuleront. Pour les enfants, vous gardez vos enfants. Concernant les 200 captifs qui marcheront tout derrière, Dolmur, Veska, Gorin et Karven s’en occupent. Ils s’en sépareront aux portes de la prochaine ville, comme convenu, et nous rejoindront ensuite. C’est tout.
Il descendit de la caisse.
Le bourdonnement reprit, plus bas qu’avant. Des gens commençaient à se mettre en mouvement vers la grande porte. La mère de Pik s’avança, prit son sac, et passa devant Nox sans le regarder. Le père lui posa une main sur l’épaule au passage, un geste qui aurait pu être amical s’il avait été un peu plus appuyé, et qui ne l’était pas tout à fait.
Pik le vit. Il leva un sourcil à Nox.
Nox haussa une épaule.
Oris ramassa son sac.
— On y va.
Ils suivirent le mouvement.