Chapitre 58
Aeris se déployait sur plusieurs étages.
C'était la première chose qu'on découvrait en arrivant ici. Au sol, la ville ordinaire : rues pavées de pierre claire, maisons basses serrées les unes contre les autres, marchés bruyants où l'on vendait du pain, du tissu, des outils. Une cité d'apparence presque banale, si l'on oubliait de lever les yeux.
Au-dessus, c'était autre chose. Des plateformes flottantes suspendues à des hauteurs variables, certaines larges comme des places, d'autres réduites à de simples appartements. Le Souffle d'Aera les portait toutes. Les bâtiments importants y siégeaient : les places commerçantes de prestige, les églises, les loges nobles, les ambassades. Tout en haut, hors de portée du regard depuis le sol, l'arène. Le bâtiment le plus élevé d'Aera, suspendu si loin qu'on ne le distinguait que les jours sans nuage.
Pour qui venait d'ailleurs, il fallait du temps pour s'habituer à cette ville qui regardait en l'air. Theresa avait passé ses trois premiers jours à confondre les façades, quel toit appartenait à quel bâtiment, lequel flottait, lequel était au sol. Les habitants, eux, ne se posaient pas la question. Beaucoup montaient et descendaient en sautant, un bond court depuis une terrasse, une retombée maîtrisée sur le sol. La plupart portaient une écriture mineure d'air dès l'enfance, pas un don de vol, juste de quoi alléger une chute. Ici, c'était aussi banal qu'une paire de bottes.
Theresa et Raphaël marchaient au sol.
Ils tournèrent à l'angle d'une place et trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Une plateforme de pierre blanche, posée à même le pavé, ronde, à peine plus large qu'une chambre. Au centre, gravé directement dans la pierre, un sigle complexe parcouru d'une lueur grise pâle qui pulsait lentement, à la cadence d'une respiration. Une écriture simple d'air probablement gravée depuis longtemps, peut-être des décennies.
Un seul garde se tenait à côté, les mains croisées dans le dos. Il jeta un regard aux gardes derrières Theresa, puis à Theresa elle-même, et inclina la tête sans poser de question.
— Marché des écritures, dit-il simplement.
C'était l'unique destination de cette plateforme. Theresa hocha la tête et monta. Raphaël la suivit. Les deux gardes derrière, l'un à droite, l'autre à gauche.
Au moment où le dernier pied toucha la pierre, le sigle s'éclaira d'un coup. La lueur grise devint plus dense, plus blanche, et la plateforme s'éleva sans à-coup, glissant vers le haut. Juste un mouvement vertical net, régulier, qui rendait la ville en dessous plus petite à chaque seconde.
Theresa garda les yeux sur l'horizon. Aera s'étalait maintenant comme une carte vivante, ses plateformes flottantes dérivant à différentes hauteurs au-dessus d'une ville qui paraissait, vue d'ici, plus calme et plus dense qu'au niveau de la rue. À une centaine de mètres sur sa gauche, une autre plateforme descendait, occupée par une famille noble qui rentrait peut-être de l'ambassade de Nerevia. La femme noble regarda Theresa au passage et inclina la tête. Theresa lui rendit le geste.
L'ascension prit moins d'une minute. La plateforme se posa contre la place suspendue avec la même douceur qu'elle avait montée, sans frottement, sans bruit. Le sigle se mit en veille, sa lueur retombant à la lente pulsation d'attente. Theresa descendit.
Le marché aux écritures de prestige s'étendait devant elle. Une vaste place dallée de pierre blanche, ouverte sur le ciel d'un côté et bordée d'un garde-corps bas qui donnait directement sur le vide. Des étals en rangées régulières, chacun avec son tissu sombre tendu, ses pages flottant au-dessus à hauteur d'œil. Pas le tumulte des marchés du sol, ici on parlait à voix basse, on inclinait la tête, on faisait commerce de pages qui pouvaient changer le destin d'un combattant ou d'une famille. Les marchands se redressaient à l'approche de la délégation, certains s'inclinaient, d'autres détournaient les yeux comme on détourne les yeux d'une lumière trop forte. Theresa sentit du mana partout, à différents niveaux, certains stables, d'autres irréguliers. La plupart des écritures ici étaient des écritures d'air majeures ou simples, utiles à Aera, sans intérêt pour son grimoire. Elle continua à marcher.
La lumière sur cette place avait quelque chose de différent. Le soleil tombait du haut, normal, mais la mer de nuages en contrebas renvoyait sa propre clarté vers le ciel, plus douce, presque laiteuse, ce qui éclairait la place par en dessous autant que par au-dessus. Les ombres étaient légères. Les visages, sans contraste dur. Tout paraissait moins lourd qu'au sol.
— Une écriture passive majeure d’élément neutre qui permet de résister aux altérations d’états, dit Raphaël à voix basse à côté d'elle.
— Je sais ce que je cherche.
Elle n'était pas agacée. Il vérifiait, comme toujours.
— Et tu marchandes pas trop. T'es pas obligée de tout payer plein tarif mais ne te donne pas l'air de compter tes pièces. Ça se sait dans la semaine.
Theresa lui jeta un regard de côté.
— Merci, mère.
Il sourit. C'était le genre de sourire qu'il n'avait qu'avec elle, un peu plus jeune que son âge.
Un étal attira son attention sans qu'elle sache d'abord pourquoi.
Il était plus bas que les autres. À hauteur de hanche, pas à hauteur de poitrine. Les pages flottaient au-dessus du tissu sombre dans une géométrie moins ordonnée que les autres marchands. Theresa s'arrêta.
Le mana sur ces pages-là ne venait pas d'Aera. Du feu mineur, du feu simple, deux pages qu'elle identifia comme de la terre, une à la lueur étrange qu'elle ne sut pas placer. Pas d'air. Pas une seule page d'air sur tout l'étal.
Elle regarda le vendeur.
Un homme dans la trentaine, plutôt grand, le genre de carrure fine qui tenait par la marche plutôt que par les muscles. Ses cheveux étaient bruns avec une teinte plus claire au sommet, défaits sur le front. Quand son regard croisa celui de Theresa, il inclina la tête, brièvement, ni trop bas ni trop court. La déférence exacte du marchand qui sait à qui il parle et qui ne joue pas à plus qu'il n'est.
— Votre Altesse. Quelque chose en particulier ?
— Vos pages ne sont pas d'Aera.
— Non. Je travaille sur les routes du sud. Dolmira, Ignara.
Il fit un geste qui désignait l'ensemble de l'étal.
— Les écritures d'air, le marché en est plein. Personne ne se déplace pour en acheter ici. Ce qui se vend bien à Aera, c'est ce qui vient d'ailleurs. Du feu, surtout. Les gens d'ici n'en voient jamais.
Theresa hocha la tête.
Derrière le marchand, légèrement en retrait, une fille était assise sur le dos d'un grand chien à la fourrure noire et épaisse. L'animal devait faire deux mètres, peut-être un peu moins, et il restait parfaitement immobile. La fille semblait avoir l'âge de Theresa, ou un peu moins. Cheveux longs, noirs, attachés sans soin. Peau claire, marquée par un climat qui n'était pas celui d'ici. Des yeux bruns sombres, posés sur elle.
Elle ne s'était pas levée à son approche. Elle ne s'était pas inclinée. Elle regardait, simplement, comme si Theresa était un objet d'intérêt parmi d'autres et pas plus important que le reste.
Pas d'insolence. Theresa connaissait l'insolence, il y en avait beaucoup à la cour de Voltara. Ça, c'était autre chose. Une absence d'effort. La fille avait décidé en arrivant à Aera qu'elle s'inclinerait pour les gens qui le méritaient, et elle n'avait pas mis Theresa dans cette catégorie.
Theresa soutint son regard une seconde. La fille ne baissa pas les yeux.
Derrière elle, le garde de droite avait dû noter, parce qu'il fit un demi-pas en avant. Theresa leva la main, deux doigts, sans se retourner. Le garde recula.
— Je cherche une passive neutre qui permet de résister aux altérations d’états, les brulures plus particulièrement, dit Theresa en revenant au marchand.
L'homme leva les sourcils brièvement. Le mouvement disait intéressant, mais il ne posa pas la question. Il savait contre qui elle allait se battre dans deux jours. Tout le monde le savait.
— J'ai ce qu'il faut.
Il défit une attache sous l'étal et fit monter une page qui avait été rangée à part. Pas exposée à la vue commune. Elle s'éleva lentement, ses sigles bleus stables, la lueur régulière.
— Modérée, précisa le marchand. Pas une immunité. Vous tenez plus longtemps avant de brûler ou de succomber à un poison ou autre. Ne vous mettez pas dans une flamme en croyant que vous y survivrez.
— D'où vient-elle ?
— Ignara. Un porteur de la garde provinciale, mort dans un éboulement il y a deux mois. Sa famille a vendu son grimoire au lieu de le passer à un enfant. Ça arrive.
Il dit cela sans jugement. Pour lui, c'était une donnée commerciale. Pour Theresa, c'était la même histoire qu'elle entendait à chaque fois qu'elle achetait une page, et chaque fois elle se demandait si elle finirait un jour par s'y faire.
— Combien ?
Il donna un prix. Plus élevé que ce qu'une majeure aurait coûté à Voltara. Mais on était à Aera, et les pages neutres valaient deux fois plus cher.
Theresa ne marchanda pas. Raphaël à côté d'elle ne bougea pas non plus.
— Vendu.
Le marchand inclina la tête, sans surprise. Il avait jaugé qu'elle paierait. Raphaël sortit la bourse, compta, posa les pièces sur le tissu. Le marchand vérifia d'un coup d'œil et sortit le couteau de cuivre du rituel.
— Vous voulez l'absorber maintenant ou plus tard ?
— Maintenant.
Le marchand fit un signe à sa fille. La fille tira sur les rênes du chien d'un demi-doigt, l'animal recula d'un pas, libérant l'espace derrière l'étal. Theresa s'avança.
Elle s'entailla l'index sans hésiter, s'accroupit sur la pierre et traça un cercle avec le bout en sang de son doigt.
La page se courba, glissa contre la poitrine de Theresa, et s'enfonça dans le tissu, puis dans la peau. La lumière des sigles passa à travers son torse une fraction de seconde. Theresa sentit l'écriture se loger en elle, prendre sa place parmi les autres, s'aligner. Pas de douleur. Une chaleur brève, et puis plus rien, c'était fait.
Elle resta accroupie une seconde de plus. Elle se redressa.
— Merci.
— Bonne finale, Votre Altesse.
Il l'avait dit avec une mesure parfaite. Ni encouragement, ni provocation. Juste une phrase qu'on dit à quelqu'un qui va se battre.
Theresa s'écarta de l'étal. Raphaël lui emboîta le pas. Les gardes se replacèrent.
Elle avait fait trois pas quand la voix de la fille la rattrapa.
— Vous allez gagner.
Theresa s'arrêta.
Elle se retourna lentement. La fille n'avait pas bougé du chien. Elle ne souriait pas.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Je dis ce que je sais.
— Et tu sais quoi ?
La fille la regarda encore une seconde. Puis elle haussa une épaule, à peine.
— Vous êtes plus forte que lui
Theresa la regarda un moment de plus.
— Comment tu t'appelles ?
— Sira.
— Et lui ?
— Mon père. Rhaem.
Theresa hocha la tête.
— Bonne route, Sira.
— Bonne route, Votre Altesse.
Theresa repartit. Elle ne se retourna pas. Mais elle entendit derrière elle, sans la voir, la voix du marchand qui disait à sa fille quelque chose qu'elle ne saisit pas, et la voix de la fille qui répondait, calmement, sans baisser le ton, je sais.