Après avoir dérobé toutes les reliques et les avoir absorbées dans son corps, Yelena s’était isolée quelque temps dans une grotte.
« … C’est fait. »
Les reliques s’étaient enfin parfaitement intégrées à son corps. Elle ne ressentait plus la moindre étrangeté. À présent, leur pouvoir répondait à sa volonté.
Elle se leva et sortit, où l’attendaient les elfes qui l’avaient suivie.
Les elfes.
Bien qu’ils eussent fait de la mystérieuse forêt leur base actuelle, ils n’avaient pas de véritable patrie. Pas de lieu de naissance. Pas d’origine.
Un jour, ils avaient simplement décidé d’y vivre. Rien de plus, rien de moins.
Pour eux, survivre était tout. Après avoir traversé d’innombrables âges, leurs émotions s’étaient émoussées : il ne leur restait aucune volonté propre.
Seul subsistait l’instinct collectif. Ils élisaient un chef et suivaient sa volonté. C’était la manière la plus simple de vivre sans fardeau, sans réfléchir.
Vivre selon la volonté d’un seul, c’était ne jamais avoir à penser par soi-même.
Et, par conséquent…
« J’ai quelque chose à vous dire. »
Ils se laissaient désormais mener aveuglément par leur cheffe : Yelena.
« Avez-vous toujours l’intention de me suivre ? »
Même lorsqu’ils l’avaient élue cheffe, elle n’avait rien fait. Elle n’en avait pas eu besoin.
Elle avait vécu bien trop longtemps. Plus rien ne l’amusait. Elle avait même oublié son propre âge. C’était le Héros qui l’avait tirée de cette torpeur intemporelle.
Le Héros, Clay, était quelqu’un qui ne s’arrêtait jamais.
Un être totalement différent d’elle, qui avait vécu dans l’immobilité.
Il lui avait fait découvrir un monde qui n’avait rien à voir avec le sien.
Une conviction ardente. Le battement de cœur d’une âme vivante.
Il avait été à la fois doux et farouche, lui rappelant les émotions qu’elle avait enfouies depuis longtemps. Il vivait en sachant exactement ce que signifiait être lui-même.
Pour Yelena, qui ne vivait que pour préserver son peuple, il avait été la seule preuve qu’elle était en vie.
Mais elle avait anéanti tout cela…
Par devoir. Accablée par la responsabilité de préserver sa race, elle lui avait tourné le dos.
« Enfin, je vais faire ce que je n’ai pas pu faire autrefois. »
Elle avait d’abord quelque chose à régler.
« C’est pourquoi je renonce à mon rôle de cheffe des elfes. »
Cela ne signifiait pas qu’ils seraient à l’abri. Ils avaient déjà commis des crimes ensemble.
Mais…
« Ce que je vais faire ensuite sera d’une tout autre ampleur. »
Cette fois, elle voulait au moins respecter leur libre arbitre. Son désir de lui présenter ses excuses lui était profondément personnel.
Elle avait déjà échoué à faire le bon choix pour le groupe. Si elle faisait ensuite un choix égoïste qui les entraînait tous dans l’abîme, il ne resterait plus rien.
« Alors, je vous demande de rentrer. »
C’était sa décision définitive.
« … Nous ne partirons pas. »
Mais les elfes, une fois encore, refusèrent de désobéir à sa volonté.
« Nous suivons notre cheffe. »
« Peu importe la décision. »
« En tant qu’elfes, nous agissons comme un seul être et assumons ensemble nos responsabilités. »
Avaient-ils oublié que suivre la volonté de leur cheffe n’était qu’un moyen d’assurer efficacement la survie du groupe ?
En les voyant, eux qui ne souhaitaient que se plier à sa volonté, Yelena sentit quelque chose d’étrange monter en elle.
Était-ce…
De la colère ?
Une émotion inconnue. Ces derniers temps, elle se noyait dans les émotions.
Le chagrin. La rage. Le désespoir.
Des sentiments enfouis dans le passé lui griffaient à présent le cœur. Ça faisait mal. Oui… elle ne pouvait plus supporter cette douleur.
« Dans ce cas, je vais vous faire connaître clairement ma volonté. »
Elle parla doucement.
« Je confie votre sort à Clay. »
Elle ne leur demandait pas de lui pardonner. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il dirige les elfes à sa place.
« Si vous vous moquez de ce qui vous arrivera, allez donc le retrouver. »
Et si, en chemin, ils changeaient d’avis et choisissaient un autre avenir, cela lui conviendrait aussi.
« Faites vos propres choix. »
Yelena se mit en marche.
« Quant à moi, je ferai le mien. »
Les elfes ne purent que rester là, à la regarder s’éloigner, hébétés.
♧
« Yelena ne reviendra pas. »
Palais royal d’Ezer.
Assise sur son trône, Tia murmura :
« Nous n’avons plus reçu un mot de sa part depuis le rapport annonçant qu’elle avait vaincu un Chevalier gardien. »
Lilien se tenait devant elle, l’air préoccupé.
Les agissements de Yelena étaient devenus parfaitement mystérieux. Et, avec les elfes à ses côtés, tout le groupe avait pour ainsi dire disparu.
« Dois-je organiser une équipe de recherche ? »
« Non. » Tia secoua la tête. « Nous savons toutes les deux ce qu’elle compte faire. »
« … Vous voulez dire que son objectif est… ? »
« Elle va s’en prendre à l’Empereur Lutan, seule. »
« Quoi ?! »
Lilien ouvrit de grands yeux.
« Elle va défier Krata toute seule ?! »
« Oui. À moins qu’elle n’emmène tous les elfes avec elle. »
« C’est pratiquement courir à l’extermination. Nous devons l’arrêter… »
« Nous ne le pouvons pas. » Tia soupira. « Tu as oublié ce que Yelena possède ? »
« Hein ? »
« La branche de l’Arbre-monde. »
À proprement parler, Yelena possédait un arc fabriqué à partir d’une branche de l’Arbre-monde, mais cette distinction n’avait pas d’importance.
« La branche d’un Arbre-monde qui n’a pas perdu son pouvoir peut guider son porteur jusqu’aux lieux où ses racines s’étendaient autrefois. »
L’Arbre-monde de la mystérieuse forêt était en réalité un jeune arbre issu du fruit de l’Arbre-monde originel, Yggsilrad.
Yggsilrad avait autrefois poussé dans la capitale de Krata. On disait qu’il était mort pour des raisons inconnues. Le jeune arbre détenait désormais son pouvoir.
« Mais, Votre Majesté… une branche d’un jeune arbre peut-elle vraiment guider quelqu’un jusqu’à l’endroit où se dressait autrefois Yggsilrad ? »
« Je l’ignore. » Et pourtant, Tia en était sûre. « Mais, Lilien, Yelena m’a dit quelque chose un jour. »
« Qu’a-t-elle dit… ? »
« Elle a dit : “Allons-y ensemble.” »
Elle avait parlé d’utiliser son arc pour retourner à l’endroit où Yggsilrad avait autrefois poussé.
« Elle a dit que son arc était la seule branche de l’Arbre-monde de la mystérieuse forêt qui avait conservé son pouvoir après avoir été coupée. Elle m’a aussi dit avoir vérifié qu’il pouvait la guider jusqu’au lieu où se trouvait Yggsilrad à l’origine. »
« C’est… c’est vrai ? »
« On dit que les elfes peuvent même parler aux Arbres-mondes. Je doute qu’elle ait menti. Je pense que Yelena ne l’a simplement jamais dit à voix haute, mais cet arbre de la mystérieuse forêt est bel et bien Yggsilrad. Son âme a dû passer dans le jeune arbre. »
Yelena pouvait donc tout à fait être transportée directement dans la capitale de Krata.
« Quoi qu’il en soit, j’ai refusé. »
Tia laissa échapper un rire amer, presque imperceptible.
« Elle n’aurait peut-être pas pu emmener plus d’une personne. Se précipiter là-bas sans réfléchir aurait pu aggraver les choses. »
« … Votre Majesté. »
« Cela te tourmente, Lilien ? »
Tia baissa les yeux vers Lilien.
« Si je ne l’arrête pas maintenant, on pourrait croire que j’approuve ce que Yelena s’apprête à faire. »
« Votre Majesté, vous ne pouvez pas affronter Lutan sous l’effet de vos sentiments personnels. Je comprends que vous en vouliez à Krata de nous avoir abandonnés, mais la situation de Clay est une tout autre affaire. »
« … »
Tia ne répondit pas.
À la place, elle se leva, saisit l’épée posée près de son trône — Excalbren — et descendit les marches, l’arme à la main.
« J’ai essayé de ne pas me laisser submerger par mes sentiments personnels. Je te l’ai même expliqué ainsi. »
« Alors… »
« Mais ce n’était qu’une comédie. »
Elle esquissa un faible sourire.
« Tu le sais aussi, n’est-ce pas ? Tu sais à quel point je suis émotive, au fond. »
Quand Clay avait été exécuté, elle s’était effondrée.
Rien n’aurait pu la préparer à cela, ni la raison ni les plans ne lui auraient permis d’y résister. Ce fut un effondrement causé par un chagrin profond, essentiel, par quelque chose d’indéniable, même si elle s’efforçait de le nier.
« Tu n’as personne comme ça, Lilien ? Quelqu’un avec qui tu as passé toute ta vie depuis l’enfance… et qui est mort avant toi ? »
« Votre Majesté… »
« À cause de mon titre, j’ai contribué à le faire tuer. »
Même si cet aveu venait bien tard, elle sentit un petit poids quitter ses épaules.
« J’aurais peut-être mieux fait d’être aussi franche que Yuru. Même si, au bout du compte, elle semble avoir perdu la raison. »
« Vous êtes… différente, Votre Majesté. »
« Non. Je ne le suis pas. »
Les yeux de Tia tremblèrent violemment.
« Je n’ai pas pu l’être. J’ai essayé d’être différente, mais je n’y suis pas arrivée. Au bout du compte, j’ai tout perdu. Je n’ai même pas pu récupérer son corps. Je ne sais même plus pourquoi j’ai fait ça. »
« Vous l’avez fait pour Ezer. »
« Alors maintenant, je dois faire quelque chose pour moi. »
Ses lèvres se tordirent légèrement.
« Sinon, je risque de devenir folle comme Yuru. »
L’Épée sainte, Excalbren, se mit à luire.
Cette lumière dorée n’avait rien de divin. Elle semblait sinistre.
« Je crois que je suis prête, maintenant. J’ai eu de la chance : j’ai hérité de l’Épée sainte et je me suis habituée à la manier. Il est sans doute temps que je passe à l’action. »
À ces mots, Lilien regarda Excalbren.
Même en l’entendant dire ça… elle ne réagit pas.
Excalbren était une Épée sainte. Une Épée d’âme, qui abritait un esprit.
Si elle ne pouvait vraiment pas accepter que Clay devienne le Roi démon… alors pourquoi… ?
Son silence était troublant.
Et pourtant, Tia ne semblait pas s’en inquiéter le moins du monde, comme si elle s’y était attendue depuis le début.
« Tu te demandes pourquoi Excalbren reste silencieuse ? »
Elle lut les pensées de Lilien sans peine.
« Excalbren est conçue pour céder le contrôle absolu à sa propriétaire. Même si elle ne dit rien, l’âme qu’elle renferme est entièrement soumise à la volonté de celle qui la manie. »
C’était pour cela qu’elle n’avait même pas essayé de prendre contact avec Clay après qu’il était devenu le Roi démon.
« Si elle faisait une erreur, son âme pourrait être dévorée. Mais comme je n’ai pas succombé, elle a dû penser que j’étais à l’abri. Elle s’est trompée, bien sûr. »
« V-Votre Majesté, vous êtes une sainte ! Vous n’avez pas besoin de réprimer l’épée ainsi… »
« Je ne souhaite pas recevoir de conseils. »
Le regard de Tia se glaça.
« Lilien, pourquoi fais-tu comme si tu n’avais rien fait ? Est-ce par culpabilité ? »
C’étaient Lilien et ses chevaliers qui avaient incendié la région où était apparue la Marque d’Elhaen.
« Ou bien te répètes-tu que tu n’as fait qu’obéir aux ordres ? »
Lilien ne put répondre.
Elle ne savait plus quoi dire.
« Tu n’as qu’à suivre mes ordres. Après tout ce que j’ai enduré, j’ai enfin compris. »
Tia tendit la main vers Lilien.
« Pourquoi quelqu’un cherche toujours à conquérir le monde. »
Qu’il s’agisse du Roi démon ou de quelqu’un d’autre…
« Il y a des choses qu’on ne peut accomplir qu’en possédant tout. »
Elle avait changé.
Non, elle changeait depuis longtemps déjà ; ce n’est que maintenant qu’elle l’admettait et l’acceptait.
« Alors prends ma main. Et profitons-en ensemble. »
Le monde que nous étions censées avoir.
Sur ces mots, Tia ne vit Lilien que lever les yeux vers elle, le regard plein d’inquiétude.
(Fin du chapitre)