Le palais royal de Hanumayer.
Le roi Selvaro était assis à son bureau, le regard vide fixé droit devant lui.
« Selimia… »
Sa sœur cadette — sa seule famille.
Il avait vécu en le croyant. Mais toutes ces années de certitude avaient été balayées par elle en un instant.
— Répugnant.
— J’ai assez longtemps joué le jeu de tes petites histoires de famille, non ?
— Je suis indépendante, maintenant. Je n’ai plus besoin de faire semblant d’être la gentille fille. Alors fiche-moi la paix, maintenant.
Un élancement.
Ces mots résonnaient encore dans son esprit. Selvaro ne put que se prendre le visage entre ses grandes mains.
« Je trouvais ça étrange. »
Selvaro avait affronté d’innombrables ennemis qui menaçaient Hanumayer. Il possédait un instinct particulier — un sixième sens qui lui permettait de reconnaître ceux qui n’étaient pas humains, ou, plus précisément, ceux dont les intentions étaient impures.
Cet instinct l’avait déjà alerté au sujet de Selimia. Pourtant, chaque fois, Selvaro avait préféré le nier. Sentir que quelque chose clochait chez sa propre sœur ? Il avait mis cela sur le compte d’une perte de vigilance.
« J’ai été… tellement stupide. »
C’était le prix à payer.
Le prix d’avoir détourné les yeux de la vérité.
Pourtant, Selvaro ne parvenait pas à traiter Selimia comme si elle n’avait jamais existé.
Même si tout n’avait été qu’une comédie, elle avait longtemps vécu à ses côtés comme sa sœur. Dans un royaume comme Hanumayer, où le roi ne pouvait compter sur personne, elle était devenue sa seule famille.
Il ne pouvait tout de même pas le nier, à présent. Selvaro se leva.
« Je vais la ramener. »
Voilà la conclusion à laquelle il était parvenu après mûre réflexion.
Alors que la situation sur le continent évoluait à toute allure, s’aventurer dans la forteresse du Roi démon, où la tempête grondait, revenait à accepter d’innombrables sacrifices. Et pourtant, il fit son choix.
Un choix pour lui-même.
Clac !
C’est alors que cela se produisit.
Quelqu’un ouvrit la porte de son bureau.
« V-Votre Majesté ! Pardonnez cette intrusion ! Mais à la frontière… ! »
À cet instant, Selvaro sentit un frisson lui parcourir tout le corps. Ce n’était pas l’incartade du serviteur qui faisait battre son cœur à toute vitesse, mais quelque chose de bien plus grave.
« La Witch des Champs de neige est apparue ! »
À ces mots, Selvaro se précipita dehors. Avant que ses vassaux aient pu le retenir, il enfourcha sa monture de glace dans les écuries.
Le cheval de glace galopa à travers les champs enneigés. Un trajet qui aurait pris des jours sur une monture ordinaire ne lui prit qu’une journée : il glissait sans effort sur le givre.
Ainsi, sous la nuit qui rendait les champs enneigés plus froids encore, Selvaro arriva au mur frontalier. Il en gravit le sommet — et la vit de ses propres yeux.
« Ah. »
Elle était là, celle qu’il n’avait jamais pu se résoudre à laisser partir.
« Selimia. »
La Witch des Champs de neige.
Autrefois considérée par tous comme sa sœur, désormais perçue comme un monstre, elle leva les yeux vers lui.
« Selvaro. »
Mais sa voix n’avait rien de froide ni de cinglante, contrairement à celle dont elle l’avait congédié.
« Je suis revenue. »
Ces quelques mots suffirent à donner à Selvaro l’envie de se jeter du haut du mur pour courir vers elle. Les soldats autour de lui le retinrent aussitôt.
« Votre Majesté ! »
« Ce n’est plus votre sœur ! »
« Elle est sûrement venue vous tromper ! »
En effet, d’un point de vue raisonnable, ses actes ne pouvaient passer que pour une tromperie. Selimia l’avait insulté et était partie.
Mais…
« Elle avait peut-être ses raisons. »
S’il y avait une raison qu’elle ne pouvait pas révéler… alors il n’y avait que lui qui pouvait la sauver.
« Je dois y aller. »
« Votre Majesté ! »
« Je dois y aller ! »
Le regard glacé de Selvaro se posa sur les soldats qui le retenaient.
« C’est ma sœur. »
Même si c’était un mensonge, il était prêt à se laisser berner. Sa vie n’avait de toute façon jamais eu grande importance.
Il n’avait vécu que pour débarrasser le Nord de ses monstres.
Prendre soin de sa sœur avait été la seule chose qui donnait un sens à sa vie.
Grrrr !
Maintenant que ce sens lui revenait de lui-même, il n’avait aucune raison de le rejeter. Selvaro poussa à deux mains le portail bruyant et s’avança vers Selimia.
« Selimia. »
« … »
« Est-ce que tu vas bien ? »
Selimia avait le visage fermé. Elle se tenait là, les lèvres serrées, comme si on l’avait forcée à venir. Puis, enfin, elle prit la parole.
« Je ne suis pas ta sœur. »
« … Je vois. »
« Pourtant, je ne suis venue que pour une seule raison. »
À Selvaro, décontenancé, Selimia révéla une amère vérité.
« Seigneur Clay l’a voulu. »
Le Roi démon — Clay — lui en avait donné l’ordre.
« Il m’a dit de revenir et de te traiter comme ma famille. Non… exactement comme ma vraie famille. »
Elle soutint directement le regard de Selvaro.
« Et il a dit que tu saurais exactement comment t’acquitter de cette dette. »
Une coercition terrifiante.
Selvaro laissa échapper un rire amer, à peine audible.
« Et si je refuse de te reprendre ? Pourquoi es-tu revenue, alors ? »
« Peut-être que je ne suis pas ta seule famille, mais toi, tu n’en as pas d’autre que moi. »
« Je pourrais t’accueillir à nouveau, et tu pourrais me planter une épée dans le dos. »
« Je n’ai pas l’intention de mourir, mais tout le monde sait que tu ne ferais pas ça. »
Selimia désigna la main de Selvaro.
« Pas avec cette main-là. »
La main de Selvaro — non, son bras — tremblait violemment, comme pris de convulsions. Il ne parvenait même pas à tenir son épée correctement.
« Il est donc vraiment devenu le Roi démon. »
Clay essayait à présent de le maîtriser par un moyen auquel il n’aurait jamais eu recours à l’époque où il était Héros.
« Tu ne le feras pas ? »
Selimia parla à voix basse.
« Ça devient lassant. Si tu n’as aucune raison de le faire, je n’ai plus besoin de te traiter comme ma famille. »
« … »
« Décide-toi. »
Elle le pressait de prendre une décision insupportable dans l’instant.
« Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Selvaro ouvrit la bouche pour répondre… puis la referma.
Selimia avait clairement déjà prêté allégeance au Roi démon. Elle était venue ici en son nom.
« C’est injuste. »
Selvaro avait toujours été réputé pour être l’immuable Saint de l’Épée du Nord, que rien ne pouvait ébranler. Il ne convoitait ni richesse ni gloire.
Il ne gaspillait jamais ses forces et ne s’adonnait pas au luxe. Tout le monde disait que rien ne pouvait faire vaciller un homme pareil.
Pourtant, personne n’avait jamais su…
Qu’en dépit de toute sa force, Selvaro pourrait céder son royaume bien trop facilement.
« Selimia. »
Il entrouvrit ses lèvres tremblantes.
« Je… »
Sa décision tomba en silence, enfouie sous la neige qui s’abattait.
« Oui. »
En entendant sa réponse, Selimia soupira doucement. Puis elle joignit les mains avec soin et s’approcha de lui.
Ses yeux dénués de toute émotion se levèrent vers le visage de Selvaro.
« Grand frère. »
Selimia prononça ces mots avec un léger sourire.
♧
« Tout s’est passé comme le Roi démon l’avait prédit. »
À son retour, Cardin vint aussitôt faire son rapport à Clay.
« Des gens sont venus effacer la Marque d’Elhaen. Nous les avons repoussés devant les habitants du coin. »
« Je vois. Beau travail. »
« Merci. »
Cardin inclina la tête.
Clay l’observa en silence un instant, puis reprit :
« Tia était là ? »
« Pardon ? »
« Je parle de l’Impératrice de Ezer. »
« Ah ! »
Cardin répondit aussitôt.
« L’Impératrice de Ezer n’était pas présente. D’après les circonstances, il semblait que seule la Garde royale d’Ezer était sur place. »
« Je vois. » Clay détourna le regard de Cardin. « Tu as bien travaillé. Je te donnerai d’autres ordres si besoin, mais pour l’instant, va te reposer. »
« Oui, monsieur. »
Une fois Cardin parti, Clay s’assit à son bureau et pressa ses doigts contre le coin de ses yeux.
« Dois-je m’en réjouir… ? »
Tia aurait pu agir en personne pour s’emparer de la Marque d’Elhaen — si elle avait tenu à entrer en contact avec Elhaen coûte que coûte.
« Je suppose qu’elle n’était pas à ce point désespérée. »
Peut-être voulait-elle minimiser le risque de se dévoiler. Malgré tout…
« Elle n’aura pas beaucoup d’occasions d’entrer en contact avec Elhaen. »
Si les marques pouvaient être gravées à volonté, Elhaen en serait apparue avec plusieurs à la fois.
Mais le fait qu’elle n’en ait gravé qu’une, et à un endroit aussi imparfait, signifiait que même pour Elhaen, c’était sa limite.
« Roi démon. » Syltanaro, qui avait pris forme humaine, lui demanda à ses côtés : « Vous n’avez pas l’air bien. Même si la Marque a été retirée, quelque chose vous tracasse encore ? »
« Ce n’est rien », répondit Clay dans un léger soupir. « C’est juste que je n’arrive toujours pas à comprendre clairement ce que Tia pense. »
« Roi démon. » Syltanaro reprit la parole avec prudence. « Puis-je vous poser une question au sujet de Tia de Mezelef ? Si cela vous gêne, je n’insisterai pas. »
« Tu es curieuse de quelque chose ? »
« Oui. Un peu curieuse. En fait, très curieuse. »
Clay tourna les yeux vers Syltanaro.
« Je ne pensais pas que ça t’intéressait à ce point. Vas-y, je t’écoute. »
« Était-elle… très proche de vous, Roi démon ? »
La question était vague… et pourtant, elle touchait à quelque chose de profond.
« Eh bien… »
Ses paupières baissées voilaient en partie les yeux de Clay.
« Je croyais que nous étions proches. »
Malgré leurs rangs différents, Tia était devenue son amie. Rien que cela était déjà bien inhabituel. Ils avaient flâné ensemble dans les jardins du palais, partagé des repas, paressé étendus dans l’herbe.
Leurs souvenirs renfermaient d’innombrables fragments de ces instants. Pas un moment précis, mais une fresque continue, commencée autrefois : entre eux, il avait indéniablement existé un lien — on ne pouvait appeler cela autrement.
Du moins, c’est ce que Clay avait cru.
« Mais pour Tia, ça ne semble pas avoir été tout à fait pareil. »
Même lorsqu’on se disait amis, le poids de ce mot pouvait varier énormément d’un cœur à l’autre. C’était pourquoi, au bout du compte, Clay avait tant souffert.
« Pour vous, était-elle… »
Syltanaro commença une question, puis s’interrompit.
« Non, oubliez. »
« … Syltanaro. »
Clay la regarda déglutir avec difficulté.
« Si jamais tu la croises, mieux vaudrait ne pas l’affronter directement. »
« Vous vous inquiétez pour moi ? »
« Oui. »
Syltanaro ferma un instant les yeux avec force, comme si elle se préparait à l’offenser par ses paroles.
« Quand je vous ai demandé son nom, tout à l’heure, j’ai compris en voyant votre expression. »
« Tia était mon amie d’enfance, Syltanaro. » Clay parla d’une voix basse. « Cela signifie que la partie la plus lumineuse de mon passé est liée à elle. »
Les souvenirs ne pouvaient s’effacer, et les habitudes ancrées dans le corps étaient parfois impossibles à maîtriser.
« Si je ne tranche pas moi-même ce lien, je ne m’en libérerai peut-être jamais. »
Et ce serait un enfer de plus pour lui.
« Alors ne t’inquiète pas trop. S’il le faut, je lutterai contre ça — je briserai moi-même cette laisse. Je sais mieux que quiconque que je le dois. »
Ces mots lui ayant éclairci les idées, Clay se leva.
« Nous aurons bien des conversations à partir de maintenant. Si tu veux savoir autre chose, profite du temps qui s’offre à toi. »
Il avait du travail.
« Si c’est tout, allons-y. »
Syltanaro s’inclina et le suivit tandis que Clay sortait. Ils parcoururent le vaste couloir et finirent par arriver dans une immense salle.
« Le Roi démon entre ! »
À cette annonce, les personnes assises autour de la grande table se levèrent.
Beatrice, Athanasia, Geshkafor et d’autres figures de premier plan observèrent Clay prendre place en bout de table.
« À présent, je vais vous exposer notre prochain plan. »
À son signal, chacun reprit sa place et tourna les yeux vers lui. Il commença.
(Fin du chapitre)