Aux abords d’Ezer — le village de Dolchen.
Après le passage d’une vague de flammes, le village n’était plus qu’un champ de ruines, digne d’un champ de bataille.
« Nous n’avons finalement pas réussi à sauver la marque. »
« Le simple fait d’être en vie, c’est déjà une chance. »
« C’est vrai. »
Tandis qu’ils déblayaient les gravats, tous les villageois tournèrent les yeux dans la même direction.
« Sans cet homme, nous aurions… »
Et cet homme n’était autre que Cardin.
Il avait chassé ceux qui menaçaient le village et sauvé ses habitants des flammes. L’incendie était devenu trop violent pour qu’il puisse préserver la marque divine d’Elhaen, mais l’essentiel, à présent, était que les villageois avaient changé d’avis.
« Euh… Cardin, c’est bien ça ? »
Le doyen du village s’approcha prudemment de lui.
« Vous ne vouliez vraiment pas nous faire de mal ? »
« Je vous l’ai déjà prouvé par mes actes. »
La fermeté de Cardin embarrassa le doyen.
« Je sais… C’est juste que, même après l’avoir vécu moi-même, j’ai du mal à le croire… »
« J’ai fait tout ce que j’étais venu faire. »
Cardin écrasa du pied une braise qui couvait encore, puis ajouta :
« Chacun de vous est libre de penser ce qu’il veut du Roi démon. J’espère seulement que vous agirez avec sagesse, pour qu’il n’y ait plus à verser de sang. »
Sur ces mots, il récupéra son épée et s’éloigna.
« … Agir avec sagesse, qu’il dit. »
Le doyen poussa un faible gémissement.
« Je ne suis pas sûr que ce soit si simple. »
Malgré tout, quelque chose avait indéniablement commencé à changer.
♧
« Qu’est-il arrivé à Excalbren ? »
Après sa rencontre avec Yuru, Tia se rendit dans une forge de la capitale d’Ezer.
« Vous m’aviez dit que vous passeriez aujourd’hui, même si vous avez un peu de retard. »
Le forgeron, un colosse couvert de fourrure, répondit à sa question et désigna le fond de la forge.
« Les feux sont tous éteints aujourd’hui. J’ai rafraîchi la salle de repos pour que la chaleur ne dérange pas Votre Majesté. »
« Vous vous êtes donné du mal. »
Suivant son indication, Tia entra dans une petite pièce située au fond de la forge. Elle prit place à une table et le forgeron referma soigneusement la porte avant de s’asseoir en face d’elle.
« Votre Majesté… vous êtes sûre de vous ? »
« Que voulez-vous dire ? »
« Même si c’est une épée sacrée, Excalbren était l’arme de l’ancien Héros. Les gens pourraient se mettre à parler… et trouver indigne que vous la portiez. »
« Les gens ? »
Sa voix monta légèrement à la fin de la phrase, mais il était évident qu’elle avait parfaitement compris.
Que l’Épée sainte de celui qui était devenu le Roi démon se retrouve entre ses mains… Bien sûr, certains trouveraient cela de mauvais goût. D’autres iraient même jusqu’à soupçonner Excalbren d’avoir été souillée par le mal.
« En fait, je crois que cela produira l’effet inverse. »
Un doux sourire se dessina sur les lèvres de Tia, chose rare depuis la mort du Héros. À cet instant, sa beauté naturelle resplendit, et le forgeron ne put que la contempler avec admiration.
« L’effet… inverse, dites-vous ? »
« Si je m’en sers, je dissiperai les malentendus qui entourent Excalbren. »
En tant que Sainte, elle prouverait que l’épée n’était pas souillée.
« Mais, pour être honnête, cela m’est égal si je n’y parviens pas. »
« … Pardon ? »
« Tant que je peux manier le pouvoir de l’épée, cela me suffit. Si j’allie la puissance de la Sainte à celle d’une relique divine, je serai encore mieux préparée à affronter nos ennemis. »
« Eh bien, oui, c’est certain. Même si la situation est… ironique, rien ne vaut l’Épée sainte pour combattre le Roi démon. »
Tia inclina légèrement la tête. Ses cheveux dorés glissèrent et ondulèrent avec son mouvement.
« Le Roi démon n’est pourtant pas notre ennemi. »
Son air candide contrastait avec le poids de ses paroles.
« V-Votre Majesté… si ce n’est pas le Roi démon, alors qui… ? »
« Yaphenon a tenté de nous détruire. Et Krata l’a laissé faire. Alors, qui représente la menace la plus immédiate ? »
Le forgeron resta silencieux. La réponse était d’une évidence accablante, et pourtant…
En tant que sujet d’un pays étranger, il n’osait pas prononcer ce nom à voix haute.
« C’est absurde, n’est-ce pas ? »
Tia le fixa droit dans les yeux.
« Ezer est mon pays. Une terre gouvernée par Tia de Mezelef. Et la personne qui se tient devant vous, celle qui vous a demandé de reforger Excalbren, c’est moi. »
Sur ses ordres, le meilleur forgeron de la capitale avait confié l’épée aux nains de la forge coopérative.
« C’est moi qui en ai donné l’ordre. Alors pourquoi vous soucier de l’opinion des autres ? »
Le forgeron balbutia. Tandis qu’il cherchait ses mots, Tia s’adossa à sa chaise.
« Ce n’est rien. Si j’insiste davantage, ce serait cruel. Je comprends ce que le nom de “Lutan” évoque chez les gens. »
« V-Votre Majesté… »
« Mon ennemi, c’est Lutan. Pas le Roi démon. »
Le forgeron ne sut plus quoi répondre. Son visage exprimait le désespoir de quelqu’un qui cherchait à tout prix un moyen de sortir de cette situation.
— Il est arrivé !
Une voix bienvenue retentit dehors, et le forgeron saisit l’occasion de reprendre la parole.
« I-Il semblerait que l’objet soit arrivé ! »
Il se précipita à l’extérieur. Devant la forge, des nains déchargeaient justement une caisse en bois d’un chariot.
Petits comme des gnomes, les nains avaient pourtant une carrure trapue et puissante, digne de leur métier.
« R-regardez là-bas, c’est un nain ! »
« On dit qu’ils ne quittent jamais leurs forges, au fond des forêts… »
« A-attendez, ce ne serait pas… ?! »
Alors que les gens murmuraient, surpris par l’apparition inattendue des nains, ils aperçurent la femme qui sortait de la forge et poussèrent un cri de stupeur.
Tia.
L’Impératrice de Ezer s’était rendue en personne à la forge. En un instant, une foule se rassembla.
« V-Votre Majesté ! »
« La Sainte de la Victoire ! »
« Votre Majesté ! »
Tous affichaient une vive émotion. Tia tourna brièvement les yeux vers eux.
À l’époque de l’exécution de Clay…
Les habitants d’Ezer avaient été consumés par la colère. Ils avaient méprisé leur propre impératrice.
À leurs yeux, Ezer n’était qu’un vassal de la Sainte Alliance, et Tia n’était qu’une marionnette, un porte-voix chargé de répéter ses décrets.
Ils l’avaient autrefois méprisée, mais, depuis que Tia était devenue une Sainte, leur attitude avait changé.
Non… à vrai dire, ce changement avait commencé lorsqu’Ezer avait repoussé l’invasion de Yaphenon et montré les crocs à Krata.
Après avoir entrevu la puissance d’une « impératrice forte », les citoyens s’étaient soudain mis à la vénérer. Et ce n’était pas un simple respect pour leur souveraine.
Ils s’étaient mis à traiter Tia comme un être d’une tout autre nature.
Pathétique.
Tia affichait une expression indifférente.
Elle n’éprouvait aucun attachement pour les gens qui n’agissaient qu’en fonction de la loi du plus fort. Ils n’étaient qu’un public difficile à gérer, des idiots qui ne voyaient que ce qu’ils voulaient voir.
« Nous l’avons apportée. »
Le plus grand des nains s’avança pour parler au nom des autres.
« Nous ne vous aidons que cette fois-ci. Nous avons travaillé par pitié pour une épée sacrée qui avait perdu son maître. »
« Oui, je vous en suis reconnaissante. »
« Et désormais, portez vous-même l’épée. Nous avons veillé à ce que celui qui est devenu le Roi démon ne puisse plus l’invoquer. »
Les yeux du nain débordaient de colère et de chagrin.
« Je prie pour qu’une telle tragédie ne se reproduise jamais, Sainte. »
Ses paroles étaient teintées de l’espoir que les mêmes erreurs ne se répètent pas, mais Tia se contenta d’incliner légèrement la tête en signe de solennelle reconnaissance.
Clac.
Les nains ouvrirent le couvercle de la caisse en bois. À l’intérieur se trouvait l’épée sacrée : Excalbren.
« C-C’est… ! »
« L’Épée sainte ?! »
La foule retint son souffle lorsque la lame dorée et radieuse s’éleva d’elle-même.
« Sa Majesté a obtenu l’Épée sainte… ! »
La légende du Héros était étroitement liée à cette arme mythique. À présent qu’elle se trouvait entre les mains de Tia, il n’était pas étonnant que les habitants d’Ezer la regardent avec un espoir renouvelé.
Bien sûr, Excalbren restait une arme autrefois maniée par un Héros désormais considéré comme un traître à l’humanité. Certains auraient pu la trouver de mauvais augure.
Mais personne ne réagit ainsi.
Peut-être parce qu’elle me semble déjà m’appartenir…
Tia ne parvint même pas à rire amèrement lorsqu’elle s’avança vers Excalbren.
« Excalbren. »
À son appel, l’épée flotta doucement vers elle.
Sans être radicalement différente de sa forme d’origine, elle avait été remodelée pour lui convenir : une lame plus courte, un poids plus léger. Tout avait été adapté à ses besoins.
『Tia de Mezelef.』
Excalbren prit la parole.
『Êtes-vous prête à entrer en résonance ?』
La résonance, c’était le processus par lequel on accordait son pouvoir divin à celui de l’épée afin de la manier librement.
Malgré sa nouvelle forme, tous ses systèmes avaient à l’origine été conçus pour Clay.
« Je le suis. »
Tia tendit la main.
« Je vous prie de m’accorder aussi votre force. »
『Permission accordée.』
L’épée se dirigea vers sa main.
『Puissiez-vous guider vers le repos éternel la lumière souillée par les ténèbres.』
Clac !
Au moment où elle saisit Excalbren, un éclair aveuglant jaillit dans toutes les directions.
« Ah ! »
« Mes yeux… ! »
La foule cria et se couvrit les yeux pour se protéger de la lumière.
Seule Tia la contempla sans détourner le regard.
Ses yeux restèrent rivés sur l’éclat qui jaillissait d’Excalbren.
Sans ciller.
Pourtant, même elle ne put s’empêcher de froncer les sourcils.
『Endurez.』
Au début de la résonance, une douleur terrible la traversa.
『Je l’endurerai aussi.』
Elle souffrait.
Mais pas seulement à cause de la douleur physique.
Clay.
Les traces qu’il avait laissées dans Excalbren s’effaçaient ; le flux de pouvoir se restructurait pour s’accorder à elle.
Je mettrai ce regret de côté, pour l’instant.
Ce qui restait de lui n’avait pas d’importance.
Tant que tu seras là, à la fin, cela me suffira.
Si Clay pouvait lui-même revenir à ses côtés, rien de tout cela n’aurait d’importance.
« ! »
Un choc lui transperça le cœur comme un poignard et la fit tressaillir. Des vagues de lumière se propagèrent à plusieurs reprises.
La foule chancela sous la pression et recula.
FWOOUUUSH !
Puis la lumière dispersée reflua, se condensant dans la lame, qui brillait désormais d’un éclat intact.
« Haa… Haa… »
Tia tremblait et haletait. Mais, même dans cet état, elle ne lâcha pas l’épée.
Lorsque la foule commença à découvrir ses yeux et à recouvrer la vue, elle contempla de nouveau sa silhouette.
« C’est… »
« La Sainte… »
Deux ailes dorées et lumineuses avaient jailli dans son dos.
La résonance achevée, elle inspirait désormais autant de respect que l’épée elle-même.
『En effet.』
Excalbren laissa échapper quelque chose qui ressemblait à un soupir.
『Une manifestation digne de la sainteté.』
Même l’Épée sainte avait reconnu le résultat.
C’est donc fait.
Mais personne d’autre ne comprit ce qui s’était réellement passé.
À présent…
Ce qu’elle avait accompli n’était pas une simple résonance.
『!』
Comme si elle avait senti quelque chose, Excalbren tenta de parler.
Mais elle fut aussitôt réduite au silence.
Pas un mot ne lui fut permis.
Par la force.
Un pas.
Tia se tourna et leva l’Épée sainte — non pas pour la foule qui l’acclamait,
mais pour un seul homme.
(Fin du chapitre)