Clang ! Clang ! Clang !
Le martèlement résonnait dans la salle de la forge.
Reforger.
Prendre Syltanaro, déjà achevée en tant qu’épée, et la tremper de nouveau dans les flammes et la douleur.
« La première forge est achevée depuis longtemps. Il ne reste plus que l’agonie qui te transformera. Cette refonte te mènera à la perfection. »
Fondue puis reforgée encore et encore, Syltanaro laissa échapper un profond gémissement.
『AaaaaAAAH !』
Mais son cri fut vite couvert par le hurlement perçant de Naiad.
『C’est chaud ! TROP CHAUD !』
« Ô Esprit suprême, pourquoi endures-tu cette souffrance ? »
Altanato ne cessa pas de marteler tandis qu’il posait sa question.
« Est-ce pour être reconnue comme ne faisant qu’un avec l’arme ? »
『Bien sûr !』
hurla Naiad.
『Pourquoi serais-je là, sinon ?! Tout est de ta faute !』
« Tu n’étais pas obligée de venir. »
marmonna Altanato, d’un ton égal.
« Tu aurais pu éviter tout ça en ne mettant pas les pieds dans un lieu où de telles lois doivent être respectées. Tu devais bien savoir quelque chose de cet antique forgeron. »
『Arrête de me rappeler mon âge !』
Ffffft !
Altanato saisit Syltanaro avec des pinces, et la vapeur siffla dans l’air.
« La trempe. »
Ses yeux brillèrent.
« Tu comptes devenir l’eau qui trempera cette épée ? »
『La seule eau qu’il y a ici, c’est celle qui suinte de ces grottes.』
Naiad serra les dents.
『Rien n’est plus pur que l’eau que je crée.』
« Je vois. »
Altanato tourna son regard vers Clay, assis non loin.
« Tu ne bronches pas. Pas même quand ton épée hurle d’agonie. Ni quand un vieux forgeron comme moi apparaît et te révèle son art. »
« Ça veut juste dire que tu attendais depuis longtemps. »
Clay soutint lentement le regard d’Altanato.
« Si ce n’était pas le cas, tu ne dormirais pas dans une grotte en attendant un visiteur. »
« Qu’entends-tu par là ? »
« Je respecte simplement cette attente. »
Pour le laisser savourer l’instant après une veille aussi interminable.
« J’ai entendu dire que toutes les plus grandes armes que tu as forgées pour les dieux anciens ont été détruites par Elhaen. »
« … »
« Ce qui veut dire que ça n’a aucune importance, pas vrai ? »
S’il pouvait désormais forger une lame qui ne se briserait pas…
« Alors mon histoire, ou la question du bien et du mal, tout ça n’a pas vraiment d’importance. »
Si Elhaen devait redescendre un jour et qu’il existait ne serait-ce qu’une infime chance que l’épée l’atteigne…
« Alors tu n’aurais pas d’autre choix que de prêter ta force. »
Altanato était si vénéré qu’on murmurait qu’il était presque divin. Et pourtant, il était imparfait.
Jamais il n’avait véritablement dépassé le concept du « meilleur » forgeron.
C’était intolérable à ses yeux.
« Tu as raison. »
Altanato acquiesça.
« Les armes existent pour protéger leur maître. Avoir passé des âges à forger pour que tout soit réduit en morceaux par une force primordiale, c’est quelque chose que je ne pourrais jamais accepter. »
« Tout cela a-t-il été vain ? »
« Non. C’était de la fureur. »
Ses sourcils se dressèrent comme des flammes.
« Naître grand et franchir la douleur sans effort, sans jamais être mis à l’épreuve, ce n’est pas juste. Cela défie l’ordre. »
« Ne pourrait-on pas dire que c’est justement l’ordre des choses ? »
« Pas selon le mien. »
Altanato fixa Clay droit dans les yeux.
« Dans mon monde, non. »
Forger, reforger, aiguiser…
Une lame ne pouvait naître qu’après avoir enduré les flammes, été noyée dans l’eau et martelée comme une cloche.
« Pour un forgeron comme moi, c’est ça, la vérité. Et si ce ne l’est pas ? Alors j’en ferai la vérité. »
Ce n’était peut-être pas ainsi que le monde fonctionnait réellement, mais Clay avait plus que jamais besoin de croire en quelque chose de ce genre.
« Je suis heureux de t’avoir rencontré, Altanato. »
Clay parla à voix basse.
« Parce qu’en ce moment, j’ai besoin du fruit de ta vérité. »
Clang ! Clang ! Clang !
Altanato continua de marteler, tandis que son rire résonnait dans la salle comme le tonnerre.
« C’est le plus beau souhait qu’un forgeron puisse entendre. »
La refonte se poursuivit. Puis, soudain…
Les cris de Naiad s’interrompirent.
Syltanaro, elle aussi, cessa de gémir.
« Clay, c’est bien ça ? »
Ayant achevé le martelage et la trempe, Altanato se tenait désormais immobile, le regard posé sur Clay.
« Sais-tu manier une lame forgée de ma main ? »
« Tu as laissé des écrits. »
« Bien. Parce que je n’ai pas le temps de t’enseigner. »
Son corps, semblable à un vase d’argile mal cuit, se mit à se fissurer et à s’effriter.
« Je n’en attendais pas moins de toi. »
La silhouette d’Altanato commença à s’effondrer.
« Mais que le monde se souvienne…
Ma lame était la meilleure.
Et moi, le plus grand des forgerons. »
Crac !
La fin de celui qui avait depuis longtemps dépassé le terme naturel de sa vie…
Il ne resta bientôt que de la poussière.
Là où Altanato s’était tenu, il ne restait que Syltanaro, sa lame gravée de sa signature, imprimée dans l’acier comme un sceau.
« Je te le promets. »
Clay leva une nouvelle fois l’épée dans sa main.
« Ton nom entrera dans l’histoire. »
♧
Darval, une cité minière de Donon.
À présent, les machines magiques d’extraction avaient cessé leur travail. Tous les regards étaient tournés vers la silhouette cramoisie qui s’avançait vers la cité.
« Merde… »
Les mineurs empoignèrent leurs outils en jurant.
« C’est quoi, ce truc ?! »
« Vous voulez dire qu’il est arrivé ici en se frayant un chemin dans le sang ?! »
« On dit que la moitié de Donon est déjà tombée ! »
Darval se trouvait au cœur de Donon. Si le monstre était déjà là, cela signifiait que la moitié du pays avait été envahie.
« Bon sang, comment on est censés l’arrêter ?! »
Bien que Darval fût une cité, elle n’avait pas de force militaire propre.
Elle n’en avait jamais eu besoin : située au centre du pays, elle était entourée de partenaires commerciaux pacifiques.
La plupart des nations voisines importaient les minerais de Donon, tandis que Donon comptait sur elles pour les raffiner. Une relation fondée sur des besoins mutuels.
Mais…
« AAAAAAH ! »
« Par pitié, que quelqu’un nous aide ! »
Personne n’était préparé à affronter un tel ennemi.
« P-Protégez la cité ! »
Pourtant, même lorsque le monstre cramoisi commença à ravager la cité, les mineurs ne s’enfuirent pas.
Ils se ruèrent sur lui, brandissant leurs outils.
Parce que cet endroit était leur foyer.
『Comme c’est touchant.』
Le Seigneur du Sang, Vlad, murmura en vidant un autre homme de son sang.
『C’est pratique, quand ils se rassemblent tous d’eux-mêmes comme ça.』
Que les gens s’enfuient ? Ce n’était pour lui qu’une nuisance.
Vlad avança en projetant de côté un cadavre vidé de son sang. Puis il en saisit un autre, le vida à son tour et le jeta. Encore et encore, à chaque pas, il arrachait la vie et l’espoir à la foule en fuite.
Grrrr…
Soudain, un grondement parcourut l’air.
『Hmm ?』
Une porte apparut dans le ciel.
« Q-Qu’est-ce que c’est que ça ?! »
Les gens, qui s’éparpillaient dans la terreur pour échapper au massacre, levèrent les yeux, stupéfaits.
Screeeee—
La porte, formée de lances entrelacées, commença lentement à s’ouvrir.
『……』
Vlad observa la scène en silence, jusqu’à ce que quelqu’un surgisse de la porte.
Un homme, seul.
Une cape noire. Une épée débordant de Magia.
Il descendit par la porte ouverte et atterrit calmement au sol.
Boum…
Il se posa avec maîtrise : à la dernière seconde, il avait manifestement amorti la force de l’impact.
Pourtant, la puissance qui l’habitait rayonnait toujours. Ses yeux cramoisis se fixèrent sur Vlad.
« L-Le Roi démon… ! »
Ironie du sort, ce furent les civils paniqués qui le reconnurent les premiers.
« C’est vraiment le Roi démon ! »
« Les rumeurs étaient donc vraies ? Beatrice a transformé le cadavre du Héros en Roi démon ?! »
« Pourquoi ce monstre est-il apparu ici, parmi tous les endroits possibles… ?! »
Bien qu’ils eussent jadis désespéré à la mort du Héros, ils n’accueillirent pas celui qui se tenait devant eux.
À leurs yeux, le Héros était mort. Ce n’était qu’une coquille vide…
Un monstre.
『Roi démon.』
Le sourire hérissé de Vlad s’élargit.
『En effet.』
Il ouvrit grand les bras, comme pour accueillir Clay.
『En effet !』
Pour lui, le sang des êtres puissants était le plus délicieux des mets.
『Tu es ma nourriture.』
Il désigna Clay.
『Tu combleras ma faim.』
« Désolé de te décevoir. »
Clay resserra sa prise sur son épée, Syltanaro.
« Mais j’ai toujours préféré dévorer les autres. »
Frrt !
Clay bondit en avant.
Vlad réagit en abattant son épée de sang.
CLANG !
『Quelle sottise.』
Vlad para l’Épée démoniaque et fouetta aussitôt Clay de sa lame sanglante.
『Mon épée évolue sur un plan bien différent de celui d’un acier aussi grossier.』
Il n’avait pas tort.
L’épée de sang se liquéfia en plein mouvement, se glissa derrière la garde de Clay, puis se solidifia de nouveau en une lame.
Floc !
Les défenses de Clay ne lui servaient pas à grand-chose.
Face à une épée qui changeait d’état à volonté, il était peu à peu repoussé.
『Pourquoi es-tu donc ici ?』
Vlad se moqua de lui.
『Tu croyais me devancer ? Frapper le premier, sachant que je venais de toute façon te chercher ?』
La lame de sang effleura l’épaule de Clay.
『On dirait que tu ne comprends même pas ce que je suis.』
C’était un monarque qui gagnait en puissance à chaque goutte de sang. Un dieu de la guerre, nourri par le sacrifice des autres.
『Roi démon… Quel titre fascinant.』
L’épée de sang appuya plus fort.
『Un roi qui protège les démons… et maintenant, une simple poche de sang que je vais vider.』
Pendant ce temps, la foule observait la scène, complètement déconcertée.
« Q-Qu’est-ce qui se passe ? »
« Ils se battent. »
« Mais pourquoi ici… ?! »
Personne ne pouvait leur répondre.
Puis elle apparut.
Flah.
Une douce lueur bleue.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
« Q-Quoi ? »
« C-C’est… ?! »
Une petite silhouette se révéla, baignée d’une lumière irréelle.
L’un des Rois des esprits, représentant l’ordre naturel du monde.
Naiad.
« N-Naiad ! »
« Le Roi des esprits est là ! »
« Elle est venue nous sauver ! »
Les gens pleurèrent de soulagement et acclamèrent son arrivée, convaincus que leur salut était venu.
Mais Naiad ne les regarda pas.
Au lieu de cela, elle ouvrit la bouche et prononça des paroles tout à fait inattendues.
« Je ne suis pas venue vous sauver. »
Puis vinrent les mots qui les figèrent sur place.
« Je suis venue voir l’homme qui n’a toujours pas réussi à vous oublier, même après que vous l’avez abandonné. »
« N-Naiad… ? Qu’est-ce que tu veux dire… ? »
Les murmures confus commencèrent à s’élever, jusqu’à ce que les gens suivent son regard.
Ses yeux étaient braqués sur Clay.
Elle désignait clairement celui qu’elle était venue voir.
« Qui est en train de vous sauver, en ce moment ? »
Sa voix ondula dans l’air, comme une pierre tombée dans un lac immobile.
(Fin du chapitre)