Finalement, Yuru disparut après avoir prononcé ces mots.
RAAAAAARGH !
Il ne resta que le monstre, qui rugissait de rage.
『… Mon seigneur ?』
Syltanaro interpella Clay, qui fixait toujours l’endroit où Yuru avait disparu.
RAAAGH !
『Mon seigneur !』
Ce ne fut que lorsque le monstre chargea de nouveau, les deux bras lancés en avant, que Clay finit par décoller les pieds du sol.
Frouuush !
Il se glissa de justesse entre les bras tendus du monstre, pivota dans les airs et lui trancha le cou.
Ghh— ?!
Clay atterrit tandis que le monstre titubait, la main plaquée sur la gorge.
Yuru n’était plus là pour le soigner. La créature blessée ne put que reculer en vacillant, avant de finir par tomber à genoux.
BOUM !
Comme prévu, ses jambes cédèrent les premières. Son immense corps bascula lentement au sol.
BOOOOUM !
Un nuage de poussière jaillit dans les airs.
À cette vue, Syltanaro retint son souffle. Clay avait pris un risque et frappé au moment idéal. Son courage et sa précision étaient stupéfiants.
« Incroyable. »
Même après l’apparition inattendue d’une ancienne compagne, il n’avait pas perdu son sang-froid.
« Mais c’était forcément… »
Un instant plus tôt, celle qui s’était adressée à Clay n’était autre que l’Archimage de la Tour Bleue.
« Elle n’était pas comme ça, avant. »
Syltanaro connaissait bien sûr Yuru. Elle l’avait côtoyée dès l’époque de l’ancien Roi démon et se souvenait parfaitement de ce qu’elle était alors.
À l’époque, Yuru n’avait pas eu le courage de s’avancer ainsi. Son regard n’était pas habité par cette obsession qui l’animait désormais.
« Enfin… ce n’est pas à moi de m’en inquiéter. »
Son changement ne concernait pas Syltanaro — du moins, tant qu’il ne commençait pas à affecter Clay.
« Mais lui, il reste calme. »
Syltanaro croyait que Clay se concentrait tranquillement sur ce qu’il avait à faire.
« … Ah. »
Elle avait à moitié raison.
Mais aussi à moitié tort.
Clay laissa échapper un léger soupir et fronça quelque peu les sourcils.
« Elle est devenue plus forte. »
Yuru semblait plus forte à chacune de leurs rencontres. C’était presque comme si elle avait pris sa transformation en Roi démon pour une épreuve personnelle et s’était perfectionnée en la traversant.
« Non… c’est encore autre chose. »
Quand il lui avait tranché la capuche un peu plus tôt, Clay avait compris quelque chose.
Elle avait délibérément laissé une ouverture.
« Elle va devenir une vraie plaie si ça continue. »
Il avait toujours connu son talent, mais n’avait pas prévu une telle progression. Elle approchait déjà du sommet de l’art magique.
Qui aurait pu prédire qu’elle irait encore plus loin ?
Un pas. Un pas.
Il avait bien des choses en tête, mais pour l’heure, une autre priorité s’imposait. Clay chassa ses pensées parasites et s’approcha du monstre à terre.
« Je ne dois pas me laisser distraire. »
Yuru n’avait pas renoncé à lui. Son obsession persistante le poursuivait. Se laisser happer par elle maintenant serait dangereux.
« Tant de Magia… »
Le cadavre du monstre brillait d’un violet profond. Il avait dévoré une quantité inouïe de mana corrompu.
『Mon seigneur, là…』
À la voix de Syltanaro, Clay tourna les yeux vers le cou du monstre.
À demi enfoui dans le sang, un anneau commençait à apparaître, luisant faiblement.
« L’Anneau de Luanac. »
Un artefact autrefois porté par le dieu de l’ombre Luanac, né de la Source noire. Il pouvait emmagasiner toutes sortes de pouvoirs.
Il était particulièrement efficace pour stocker la Magia et très convoité, même parmi les démons supérieurs.
« Alors, il l’avait. »
Il avait envoyé des démons chercher l’Anneau de Luanac, mais ils n’en avaient trouvé aucune trace. Il comprenait maintenant pourquoi.
Pourtant, si Yuru ne l’avait pas récupéré, rien ne garantissait qu’il l’aurait trouvé lui-même.
« S’il était resté là, ils auraient pu le déplacer ailleurs. »
Quand l’armée du Roi démon s’était mise en marche, Yaphenon aurait déplacé ses artefacts stratégiques pour les mettre à l’abri en prévision de la guerre.
Ce n’était pas une simple supposition. Clay l’avait vérifié lui-même dans les stratégies militaires qu’il avait étudiées à l’époque où il était Héros.
« À l’exception de la Prière de l’Origine. »
De cet artefact-là, il avait été certain qu’Utor le garderait auprès de lui jusqu’au bout.
Et il avait eu raison. C’était ainsi qu’il avait fini par récupérer la Prière de l’Origine.
« Syltanaro. Reculez. »
À l’ordre de Clay, Syltanaro reprit forme humaine et s’éloigna.
Clay lui jeta un regard, puis s’avança jusqu’au corps du monstre et tendit la main gauche vers sa gorge.
Crac !
Comme s’il arrachait une racine profondément enfouie, Clay saisit l’anneau et le tira d’un coup sec.
Zzzzzzzzzz !
Tout à coup, la Magia absorbée des autres monstres de la forêt se rua dans sa main, telle une fournaise en pleine éruption.
« Kh ! »
« Mon seigneur ! »
« N’approchez pas ! » Clay tendit l’autre main pour empêcher Syltanaro d’avancer.
« C’est à moi de l’endurer ! »
Grrr…
Le sol trembla comme en plein séisme.
Clay serra les dents et força l’anneau à son index gauche.
« ! »
La Magia contenue dans l’anneau se déversa dans son corps.
C’était comme si de l’eau, dévalant un lieu élevé, l’inondait tout entier.
« Ghh ?! »
Le choc fit chanceler Clay. Son cœur s’emballa et le sang se mit à battre dans ses veines comme le tonnerre.
« À ce point… ? »
Ce n’était pas un simple cadeau.
« Yuru… cette femme… »
Avait-elle attendu ici uniquement pour lui donner cette Magia ?
Même l’anneau faisait partie de l’« emballage ».
Grésillement !
Il avait l’impression d’avoir passé à son doigt un anneau chauffé dans la lave. Une douleur fulgurante l’envahit. La bouche entrouverte, il se concentra entièrement sur la nécessité de tenir bon.
Enfin…
Haletant, haletant…
Tout s’arrêta.
« Mon seigneur ! »
Syltanaro courut vers lui.
« Vous allez bien ?! »
Haletant… haletant…
Reprenant son souffle, Clay releva la tête.
« Oui. »
À cet instant, il sentit une sorte de pression.
« Yuru… que deviens-tu ? »
C’était peut-être plus proche de l’effroi.
♧
« Dame Yelena. »
À Ezer…
Les elfes occupaient une aile isolée du palais impérial, transformée en résidence provisoire.
« On raconte que le Seigneur du Sang est apparu à Yaphenon. »
Un soldat elfe venu faire son rapport à Yelena, qui était restée dans le bureau, poursuivit :
« Nous ignorons les détails, mais si le Seigneur du Sang a refait surface, tout le continent pourrait être en danger. Nous devrions commencer les préparatifs sans tarder… »
Le soldat s’interrompit au milieu de sa phrase.
Yelena fixait le dessous du bureau d’un regard vide, sans réagir.
« Dame Yelena ? »
Il l’appela de nouveau, mais elle ne bougea pas.
Le soldat soupira discrètement et quitta la pièce.
« Alors ? »
« Comme toujours. Pas un mot. »
À la question d’un autre garde posté à l’entrée, le soldat poussa un nouveau soupir.
« Elle doit savoir à quel point le Seigneur du Sang est dangereux. Mais je ne crois pas qu’elle se soit remise de la culpabilité liée à ce qui est arrivé au Héros. »
« Hmph, voilà qui est fâcheux. »
« Je vais d’abord signaler l’apparition du Seigneur du Sang à Sa Majesté l’Impératrice de Ezer. Dame Yelena lui répond au moins un peu. »
Le soldat allait quitter l’aile quand…
Un pas. Un pas.
L’impératrice Tia d’Ezer approcha, escortée par quelques gardes.
« Vous venez de parler à Yelena, je suppose ? »
Elle s’adressa au soldat elfe dès qu’elle le vit sortir de l’aile annexe.
« Comment va-t-elle ? Elle se repose bien ? »
« Eh bien… »
Pris au dépourvu par cette visite inattendue, le soldat se ressaisit rapidement. Il comptait de toute façon lui parler.
« Elle se repose… mais je ne sais pas si elle va bien. »
« Je vois. »
« … Pardon ? »
« Je vais aller lui parler moi-même. »
« Ah… Votre Majesté ! »
Le soldat l’interpella d’urgence.
« Le Seigneur du Sang est apparu à Yaphenon ! »
« Je vois. »
« Oui, alors… Attendez, quoi ? »
Le soldat cligna des yeux, déconcerté par la réaction calme de Tia, puis inspira brusquement.
« V-Votre Majesté, le Seigneur du Sang est un dieu ancien ! Cela signifie qu’un être scellé s’est échappé ! »
« Je sais. »
« Alors, nous devons agir immédiatement… ! »
« J’ai dit… »
Tia plongea son regard dans le sien.
« Que je le savais, n’est-ce pas ? »
« … ! »
Son expression n’avait pas changé, mais la force de son regard réduisit le soldat au silence.
« Alors… »
Avec un léger sourire, Tia se retourna et reprit sa marche. Le soldat ne parvint pas à l’arrêter et resta là, stupéfait.
« Votre Majesté. »
Dans le couloir de l’aile annexe, Lilien, capitaine de la Garde royale, prit la parole.
« Il semblerait que l’avertissement de l’Empereur Lutan au sujet de l’apparition du Seigneur du Sang à Yaphenon était fondé. »
« En effet. Nos propres renseignements l’ont confirmé, et voilà que les elfes disent la même chose. »
Tia eut un rire sans joie.
« À ton avis, pourquoi Lutan nous a-t-il prévenues ? »
Les tensions désagréables entre Ezer et Krata venaient tout juste de s’exacerber. Et pourtant, Lutan avait envoyé une nouvelle lettre officieuse pour leur transmettre cette information.
« En tout cas, cela ne fait que confirmer qu’il est lui-même impliqué. »
Un doigt posé pensivement sur ses lèvres, Tia plissa les yeux.
« Ah. »
Puis un sourire rusé se dessina sur son visage.
« Je comprends, Lutan. Tu veux me rappeler que tu tiens toujours les rênes, n’est-ce pas ? »
Si le Seigneur du Sang se dirigeait vraiment vers le Roi démon, comme Lutan l’avait écrit, cela signifiait qu’il disposait encore d’armes redoutables.
« Lui-même compris, bien sûr. »
Même s’il avait l’allure d’un vieillard, il y avait une raison pour laquelle Lutan pouvait se permettre tant d’arrogance.
Et Tia ne niait pas que cette raison fût convaincante.
Lutan pouvait à juste titre être qualifié d’homme le plus puissant du monde.
« Même s’il n’a jamais affronté le Héros directement. »
Perdue dans ses pensées, Tia se retrouva bientôt devant la chambre de Yelena.
Toc, toc.
« Dame Yelena, Sa Majesté… »
« Ce n’est rien. »
Tia leva la main pour interrompre Lilien et s’avança elle-même.
Elle ouvrit la porte et découvrit Yelena, assise là, le regard vide, sans réaction.
« Yelena. »
En entendant son nom…
Yelena releva lentement les yeux.
« … Tia. »
« Je t’avais dit de bien te reposer, non ? »
Tia s’approcha d’elle et se mit à sa hauteur.
« Si tu veux suivre Clay tandis qu’il emprunte une autre voie, tu dois avoir la force de ne pas te laisser distancer. »
« ! »
Les yeux de Yelena s’écarquillèrent.
« J-Je suis désolée. J’ai encore agi stupidement… »
« Ne te reproche rien, Yelena. »
Tia tendit la main et lui effleura doucement la joue.
« Tu es juste… une âme à plaindre. »
Le simple fait d’avoir appartenu au groupe du Héros l’avait entraînée dans toute cette histoire. Tia tenta de la réconforter.
« Mais maintenant, il faut que tu te ressaisisses. »
Dans son regard sombre, indigne d’une sainte, Tia murmura :
« Nous devons reprendre Clay, même s’il nous faut dévorer ce continent pour y parvenir. »