L’issue était déjà décidée.
« Aaargh ! »
Les soldats de Yaphenon furent taillés en pièces, écrasés et réduits en bouillie sous les armes des démons.
« Épargnez-moi ! »
« Kyaaaah ! »
La scène n’avait rien à envier à l’enfer sur terre.
Utor, lui aussi, chargea Clay, résolu à ne pas mourir ainsi.
« Meurs, traître à l’humanité ! »
Mais son poing n’atteignit jamais Clay.
Clac.
Clay lui lança la hache en croissant.
« Prends-la. »
Le geste était humiliant, mais Utor s’en moquait et s’empara de la hache.
« Aaargh… ! »
Sans l’Origine de la Prière, la hache en croissant n’était qu’une arme à l’apparence recherchée. Furieux d’en avoir la preuve, Utor la brandit à l’aveuglette.
Et soudain…
« Guh. »
Il s’effondra à genoux.
Une profonde blessure, laissée par l’arc d’une lame démoniaque, lui avait déjà entaillé le corps.
« Sans l’Origine de la Prière, tu n’es qu’une bête édentée », ricana Clay en le toisant. « C’est pour ça que je t’avais prévenu. Je t’avais dit de ne pas trop compter sur cette prière. »
« S-Salaud… » Utor cracha du sang, les yeux écarquillés de rage. « Tu as renié ta voie. Elhaen ne te pardonnera jamais ! »
« Je ne crois pas que ce soit à toi de me dire ça, toi qui ne crois même pas vraiment aux dieux. »
Clay brandit sa lame démoniaque et balaya le champ de bataille du regard.
Tout était fini.
Menée par Geshkafor, l’armée démoniaque avait écrasé les forces de Yaphenon dans un assaut terrifiant.
À présent, tous les regards se tournèrent vers Clay, le roi qui les avait conduits sur ce champ de bataille et leur avait offert la victoire.
« Utor. »
Clay prit la parole.
« Je connais déjà la réponse, mais je veux quand même te poser une question. »
« Q-Quoi… ? »
« Même avant ma mort… tu croyais que j’avais trahi l’humanité ? »
À cette question, Utor resta interdit.
Puis…
« Keuk… Kekekeke ! »
Il éclata soudain de rire et ouvrit grand la bouche.
« C’est maintenant que tu me demandes ça ?! Qu’est-ce que ça peut faire, maintenant ?! »
« Réponds quand même. »
« Je n’en sais rien ! » se moqua Utor. « Ta mort ne me concernait pas ! Tu as été condamné à l’issue d’un procès en bonne et due forme, puis exécuté ! Je n’avais qu’à diriger mon pays ! Pourquoi aurais-je remis en question le cas de quelqu’un qui avait déjà été jugé et reconnu traître ?! »
Clac.
Ce furent ses derniers mots.
La bouche qui avait crié avec tant d’assurance se tut.
Sa tête roula au sol.
« … Tu aurais quand même dû y réfléchir. »
Clay abaissa la lame démoniaque qu’il venait de brandir et détourna les yeux de la tête tombée à terre.
Dans le silence qui suivit, il ne resta que les démons, qui le regardaient, les yeux brillants d’une lueur sinistre. Au milieu de cette satisfaction sans retenue, Clay laissa poindre un léger sourire.
« Victoire. »
Il leva son épée et cria :
« Nous avons gagné ! »
L’hésitation qui se lisait dans les yeux des démons abasourdis s’évanouit. Un à un, ils levèrent leurs armes et rugirent.
« Nous avons gagné, aaaargh ! »
« Nous les avons taillés en pièces ! »
« On l’a fait ! »
Tous les regards convergèrent vers Clay.
« C’est grâce au Roi démon ! »
« Notre ère est de retour ! »
« Vive le Roi démon ! »
Des acclamations tonitruantes s’élevèrent.
« Vive le Roi démon ! »
Au milieu de ce vacarme, Clay leva les yeux vers le ciel et poussa un long soupir.
« Comme il se doit. »
Voilà les louanges qu’il aurait dû recevoir depuis longtemps.
« J’en profiterai. »
Sa voix grave se posa comme la neige au milieu des rugissements.
♧
« Comme prévu. »
L’armée alliée d’Ezer.
Un soldat elfe qui avait rejoint leurs rangs s’approcha de Yelena et lui fit son rapport.
« L’armée du Roi démon a rejoint la bataille. Nous avons également confirmé la mort d’Utor. »
Une unité de poursuite avait suivi les forces d’Utor en retraite et transmis ces informations par signaux aux soldats postés ici.
À cette annonce, Yelena garda le silence.
« Y a-t-il autre chose… ? »
Elle posa la question avec prudence. Le soldat déglutit avant de répondre.
« Oui. Le commandant de l’armée du Roi démon a été identifié comme étant l’ancien Héros. Mais je suppose qu’il faut maintenant l’appeler le Roi démon. »
Il avait personnellement mené l’armée du Roi démon et écrasé Utor.
Clay…
L’obscurité envahit le regard de Yelena. Elle s’efforça de reprendre son souffle. C’était elle qui l’avait fait sortir du Château du Roi démon.
Elle lui avait dit que s’il voulait profiter de la guerre entre Ezer et Yaphenon pour s’emparer de quelque chose, il n’avait qu’à le faire.
Et pourtant, malgré tout… Yelena ne pouvait qu’éprouver un profond désespoir.
C’est moi qui l’ai rendu comme ça.
Tout n’était pas sa faute. Ce n’était pas elle qui avait accusé Clay de conspirer avec le Roi démon.
Mais malgré tout…
Elle serra les poings.
Accablée par la culpabilité, elle ne put que s’agripper fermement au col de son vêtement.
« Yelena. »
Tia s’approcha et prit la parole.
« Parlons un instant. »
Yelena acquiesça. Tia la conduisit dans un endroit calme, puis reprit :
« Tu as écrit à Clay dans mon dos, n’est-ce pas ? »
« Q-Quoi ? »
« Ne t’inquiète pas. Je ne suis pas là pour te demander des comptes. » Tia soupira. « Je comptais lui écrire moi-même, de toute façon. Quand j’ai appris que tu l’avais déjà fait, je n’ai rien dit. »
« Comment as-tu… »
« Je sais à quel point les elfes sont méticuleux quand il s’agit de garder un secret. Mais Yelena, tu le sais aussi. Tu n’es pas dans ton état normal. »
Tia soutint le regard de Yelena et lui demanda :
« C’est toi, n’est-ce pas ? Celle qui a dit que le Roi démon n’était pas mort de la main de Clay. »
« ! »
Les yeux de Yelena s’écarquillèrent de stupeur et elle se figea.
Tia se pencha vers elle et lui murmura à l’oreille :
« C’était évident. Quand le Château du Roi démon s’est effondré et que tout le monde fuyait, tu as été la dernière à en sortir. Ce qui veut dire… qu’à ce moment-là, tu étais la seule à pouvoir savoir si le Roi démon était encore en vie. »
Le Roi démon avait été retrouvé mort plus tard, mais pas au même endroit.
Cette incohérence avait éveillé les soupçons. Elle prouvait que le Roi démon n’était pas mort sur-le-champ. Et ce fait était devenu un élément de preuve essentiel, alimentant l’accusation selon laquelle Clay l’avait délibérément laissé en vie.
« À cause de ce que tu as dit, Clay s’est retrouvé acculé. Comme tu savais que ce serait le cas. »
« N-Non, ce n’est pas vrai. » Yelena secoua la tête, la voix tremblante. « Je… j’ai seulement raconté au prêtre ce que j’avais vu, quand il m’a demandé ce qui s’était passé. Si le Roi démon s’était échappé, il fallait le capturer à nouveau. C’est tout. Je le jure. »
« Hmm. » Le visage de Tia se glaça. « Tu es sûre de ne pas l’avoir formulé ainsi exprès, pour que ça puisse servir de preuve ? »
« N-Non ! Jamais ! Ce n’est pas ça ! Je le jure ! »
« Ne te mets pas dans un état pareil. »
Tia baissa les yeux et poussa un profond soupir.
« Je sais que ce n’était pas ton intention. »
Si elle avait voulu le piéger, elle ne s’y serait pas prise aussi négligemment.
« Je dis seulement… qu’on ne peut plus rien y changer. »
Clay avait été jugé et condamné à mort. Il avait été exécuté, puis enterré. Quelles qu’aient été les intentions de chacun, rien de ce qui s’était passé ne pouvait être défait.
« Je ne suis pas là pour te reprocher ce que tu as fait. Ni ce que tu feras à l’avenir, si c’est pour Clay. »
Clay ne pourrait jamais redevenir le Héros qu’il avait été. Pour ceux qui avaient jadis été ses compagnons, il ne restait que les regrets, l’angoisse et un profond désespoir.
Mais c’était à eux de porter ce fardeau, conséquence inévitable de l’avoir abandonné à son sort.
« N’essaie pas de porter ça toute seule. Nous sommes tous dans le même bateau. »
Tia prit les mains de Yelena dans les siennes. La tête baissée, Yelena se mordit les lèvres, tandis que la douce chaleur de Tia enveloppait ses mains.
Goutte à goutte.
Les larmes assombrirent le sol à l’endroit où tombait l’ombre de Yelena.
Sans montrer à Tia son visage baigné de larmes, elle murmura :
« Merci, Tia. Vraiment… merci. »
Le soulagement.
Sa tension retomba enfin et son corps s’affaissa.
« Votre Majesté. »
Alors que Tia la regardait en silence, Lilien, la capitaine de la Garde royale, s’approcha pour lui faire son rapport.
« L’armée du Roi démon semble se diriger vers la capitale de Yaphenon. »
« La capitale ? »
« Oui. Ils ont l’air de vouloir intégrer Yaphenon à leur territoire. »
À ces mots, Tia se tut et fixa le vide. Lilien observa son air pensif, visiblement déconcertée.
Alors, Tia donna brusquement un ordre :
« Lilien, prépare-toi à partir pour Marfane immédiatement. »
« … Pardon ? Pour Marfane ? »
La bataille venait à peine de s’achever. Ils devaient encore évaluer la réaction de Krata. Partir directement pour Marfane, maintenant, serait bien trop risqué.
« Votre Majesté, enchaîner les opérations militaires est trop dangereux. Si Marfane apprend ce qui est arrivé à Yaphenon, ses dirigeants pourraient rallier Krata et le reste de la Sainte Alliance. »
« Je le sais. Mais nous n’allons pas nous battre. »
Tia se tourna vers Lilien.
« Nous prétendrons chercher de l’aide auprès de nos alliés après avoir été attaqués par Yaphenon. Bien sûr, puisque nous emmenons des troupes, Marfane ne saura pas comment réagir. C’est exactement ce genre de temps perdu dont nous avons besoin. »
« Votre Majesté, vous ne voulez tout de même pas dire… »
L’armée du Roi démon avait besoin de temps. Même si elle tuait le roi et marchait aussitôt sur le cœur de Yaphenon, tout pouvait s’écrouler si les autres nations de l’Alliance intervenaient trop vite.
Tia cherchait donc à gagner du temps pour permettre à l’armée du Roi démon d’affermir sa position à Yaphenon.
« On pourrait mal interpréter nos intentions. »
Lilien déglutit.
« Si l’on nous voit coopérer avec l’armée du Roi démon, nous courons à notre perte. »
« Lilien. »
Tia parla d’un ton ferme.
« Je suis la Sainte. »
Une sauveuse à l’égal du Héros.
« Celle qui est apparue précisément lorsque le Héros est tombé. »
Du point de vue d’un observateur extérieur, la raison de l’apparition de la Sainte ne pouvait être plus évidente.
« Ils penseront que je suis destinée à affronter le Héros devenu Roi démon. »
Le moment choisi à lui seul raconterait toute l’histoire.
« Même Krata hésitera à s’en prendre à moi. À moins d’être stupides, ils essaieront de me rallier à leur cause. »
« Je… je vois. »
« Alors, ne t’inquiète pas pour les malentendus, pour l’instant. Prépare le départ. Si nous tardons davantage, nous risquons de perdre toute occasion d’agir. »
La voix de Tia était pleine d’assurance. Pourtant, Lilien ne parvenait pas à se résoudre à accepter ce qu’elle entendait.
Si Sa Majesté dit vrai… alors ce n’est pas un simple malentendu.
C’était un fait.
Tia était déjà, en réalité, alliée à Clay.
« Votre Majesté… »
Alors que Lilien hésitait, ne sachant que répondre, Tia prit les devants.
« Lilien. Nous allons nous servir de l’armée du Roi démon. »
Lilien la regarda, stupéfaite. Tia lui adressa un doux sourire qui dissimulait ses véritables sentiments.
« Alors, ne te méprends pas. Ce n’est qu’un numéro d’équilibriste pour assurer notre survie. Compris ? »
Le malaise qui lui oppressait la poitrine faillit lui échapper, mais le sourire de Tia, tranchant comme une lame, lui coupa la parole.
« … Oui. »
Au bout du compte, ce fut tout ce qu’elle put dire.
(Fin du chapitre)