« Merde, tout le monde, reculez ! »
« L-le sol gèle ! »
« Aaaah ! »
Le Nord.
Au milieu des démons qui fuyaient en panique, une seule personne avançait nonchalamment.
« Encore un peu de patience. »
Selimia contemplait la terre glacée avec ravissement.
« Bientôt, j’aurai préparé un endroit rien que pour lui. »
Crac !
Les démons en fuite se mirent à geler, les uns après les autres.
En passant parmi eux, Selimia se remémora sa rencontre avec le Héros, Clay.
Il avait percé son identité à jour. De toute évidence, elle aurait dû être une cible à éliminer.
Même si Selvaro la protégeait, Clay était l’homme qui portait l’espoir de tout le continent. Il incarnait la volonté de la Sainte Alliance, et personne n’avait le pouvoir de s’opposer à lui.
Et pourtant, il ne l’avait pas attaquée.
Pourquoi ?
« … Parce qu’il m’a reconnue comme sa seule compagne. »
Hormis Selvaro, Clay avait été le seul à se montrer bon envers elle.
Sans même connaître les détails de sa malédiction, tous les membres de la famille royale trouvaient son comportement étrange : elle ne pouvait jamais s’éloigner au-delà d’un certain périmètre.
Naturellement, ils évitaient de s’approcher d’elle.
À part lorsqu’on leur ordonnait de l’escorter, personne ne passait de temps à ses côtés.
Ce qu’elle avait éprouvé alors, c’était une solitude absolue.
Et ce n’était pas seulement parce que personne ne lui tenait compagnie.
C’était une solitude profonde, née du fait qu’il n’existait personne capable de comprendre véritablement son secret.
Selvaro ne s’était jamais rendu compte que ce qu’elle désirait, c’était un partenaire.
Elle voulait vivre en aimant quelqu’un, mais son corps était trop fragile et, de peur de devenir un fardeau pour son frère, elle s’était rendue seule dans les champs de neige.
Ce désir avait défini tout ce qu’elle était devenue.
« Il me l’avait promis. »
Elle avait eu l’impression que Clay avait deviné sa solitude.
Il s’était montré tendre avec elle et lui avait promis qu’ils marcheraient ensemble.
Quand le Roi démon serait mort, avait-il dit, il pourrait tout faire pour elle.
Selimia lui avait alors demandé : tout ?
Quand il avait hoché la tête, elle lui avait demandé de devenir son compagnon.
Il s’était contenté de sourire.
Il ne lui avait pas répondu, mais elle avait compris le sens de ce sourire.
« Il ne pouvait pas le dire à voix haute. »
Parce que Selvaro les observait.
Clay lui avait répondu par ses actes plutôt que par des mots.
« Peut-être que mon frère voulait voir le Héros mourir. »
Il avait toujours cherché à l’enfermer dans une cage dorée. Il haïssait la Sainte Alliance. Peut-être aurait-il préféré voir Clay disparaître.
C’était quelque chose qu’elle ne pourrait jamais lui pardonner.
Si cela n’avait pas été son frère, elle n’aurait pas hésité. Mais le dernier lien familial qui les unissait l’avait retenue.
Ce n’était que cela.
Grondement…
Alors, elle sentit le sol trembler.
« … Hum ? »
Quelque chose chargeait au loin.
En regardant de plus près, elle distingua des démons montés sur des bêtes quadrupèdes qui ressemblaient à des taureaux.
« Ils veulent donc se battre ? »
Fiuu !
Des flèches fusèrent dans le ciel.
Elles retombèrent en pluie, imprégnées de Magia — assez puissantes pour transpercer la pierre.
Thud ! Crac, crac, crac !
Des flèches innombrables se plantèrent dans le pergélisol.
Chacune fit voler des éclats de glace.
Au milieu de la poussière et des débris, Selimia fronça les sourcils.
« Vulgaire. »
Elle n’était même pas amusée à l’idée qu’ils croient pouvoir l’arrêter ainsi.
Boum !
Elle frappa le sol du pied.
Sous l’effet du choc, une énergie glaciale jaillit et se condensa en une forme unique —
RAAAARGH !
— un Dragon de glace : Freezing.
« Va leur dire. »
Bien qu’il ne fût qu’une enveloppe dépourvue d’âme, Freezing puisait dans son pouvoir et rugissait comme une bête enragée.
« Dis à ces insectes de déguerpir. »
À son ordre, Freezing s’éleva dans les airs et fit pleuvoir des éclats de glace.
Les démons qui chargeaient furent frappés et se brisèrent en morceaux comme du verre.
« Bon sang ! »
Celui qui esquivait de justesse les éclats de glace en hurlant n’était autre que le démon cornu.
« Comment on est censés l’approcher, bordel ?! »
Après avoir insulté Clay, il avait été contraint de prendre la tête de l’assaut. À présent, voyant les autres tomber un à un, il blêmit.
« C’est un véritable monstre ! »
Il avait affronté d’innombrables bêtes par le passé.
Mais, à vrai dire, il n’avait jamais compris ce qu’étaient vraiment un Héros ou un Roi démon.
À présent, il comprenait.
« Gahk ?! »
« Gyaah ! »
Alors que les cris des mourants retentissaient sur le champ de bataille gelé, le démon cornu regarda derrière lui.
Il vit le Faucheur noir.
Désormais Roi démon, Clay avançait lentement.
« Merde… »
Il n’y avait aucune retraite possible.
Désespéré, il hurla :
« Allons-y ! Cette salope qui est venue dévorer le Nord… On va l’abattre ici et maintenant ! »
Entraînés dans sa folie, les démons chargèrent avec lui.
Et le résultat…
« Guh… gahk. »
Ce fut une défaite totale.
Des membres arrachés, des têtes manquantes, des corps écrasés en deux.
Au milieu d’un champ couvert de démons brisés, le démon cornu se redressa péniblement sur le sol glacé en crachant du sang.
« B-bordel… »
Le combat avait été sans espoir.
Avant même de pouvoir approcher, ils avaient été abattus comme des insectes et écrasés par la glace.
Crac, crac…
Clay s’avança, ses bottes crissant doucement dans la neige.
« Je te félicite. » Clay baissa les yeux vers le démon cornu et reprit : « Tu n’es pas totalement inutile. »
« Hum… quoi ? »
« J’ai dit que je te laissais vivre. »
Ses yeux, pareils aux profondeurs d’un abîme, se posèrent sur le démon cornu.
« Alors ne dis plus jamais de sottises. »
Un pas…
Tandis que Clay s’éloignait, le démon cornu déglutit à sec.
Ce n’était pas qu’une punition.
Clay lui enseignait la loi la plus élémentaire du Territoire démoniaque.
Si tu es incapable de reconnaître celui que tu dois suivre…
Tu meurs.
Même les démons, qui vivaient en sauvages, plus proches de l’instinct primitif que de la civilisation, ne méconnaissaient pas l’importance d’une hiérarchie fondée sur la force.
« … Clément, hein. »
Même s’ils en connaissaient l’existence, les démons ne ressentaient que rarement le poids de cette hiérarchie sans en faire eux-mêmes l’expérience.
Clay leur avait accordé une « chance », chose étrangère aux démons.
« Je te suivrai. »
Jusqu’alors, aucun démon n’avait eu un tel comportement.
Et c’était précisément pour cela que le démon cornu comprit :
Clay avait la capacité écrasante de reconstruire les démons et de les mener à nouveau.
Il était impitoyable, mais ne gaspillait pas ce qui pouvait se révéler utile.
KAAAW !
Freezing, qui avait écrasé les démons de l’avant-garde, survola Clay, prêt à attaquer de nouveau… puis s’arrêta brusquement.
Crac !
Il referma la mâchoire et brisa le morceau de glace qu’il avait dans la gueule, puis se posa doucement à côté de Clay.
« Tu essaies de faire la paix, maintenant ? »
demanda Clay à voix basse en observant Freezing.
Mais la bête ne répondit pas.
Elle tourna simplement la tête vers une femme qui venait de loin.
Clay suivit son regard et la vit distinctement.
La femme connue sous le nom de Sorcière des Champs de neige s’approcha, sa silhouette se dessinant peu à peu.
« Ah… »
Elle soupira, ravie.
« Tu es vraiment vivant… »
« … Selimia. »
« Oui ! Tu te souviens de moi ! »
Son visage s’illumina de joie.
Mais Clay lui répondit avec calme, d’un ton glacial.
« Si tu es ici, c’est que le véritable Freezing est mort. »
« Hein… ? » Les yeux de Selimia s’écarquillèrent à ces mots.
« Oui. Je le savais déjà. »
Clay savait que Freezing la liait et bridait son pouvoir.
« Mais j’ai laissé les choses en l’état. »
À l’époque, il n’avait pas su quel parti prendre.
Même après avoir parlé avec elle, il ne pouvait pas simplement conclure qu’elle était une Sorcière des Champs de neige malveillante.
Il ne pouvait pas non plus garantir qu’elle ne le deviendrait pas une fois libérée de ses chaînes ; il avait donc laissé le problème à ce royaume.
« Du point de vue du Héros, c’était la mauvaise décision. J’aurais dû déterminer le bien et le mal et régler ça comme il fallait. »
Mais il ne l’avait pas fait.
Parce qu’il ignorait quel était le bon choix.
« Je ne savais pas alors que mon avenir prendrait cette tournure. Ce n’est donc peut-être pas étonnant que j’aie choisi de ne rien faire. »
« Tu savais… et tu m’as quand même laissée là-bas ? » Le visage de Selimia perdit toute joie. « Tu aurais pu me libérer… »
« Tu avais tes raisons de ne rien me dire, n’est-ce pas ? » La voix de Clay était basse. « Tu ignorais comment je réagirais… en apprenant que tu n’étais pas tout à fait humaine. »
Elle ne lui avait rien révélé parce qu’elle ne savait pas comment il réagirait.
« En ce sens, tu as toujours été quelqu’un de très émotif, Selimia. »
Clay l’avait respectée pour cela — du moins, à l’époque.
« Je voulais protéger ton cœur. »
C’est pourquoi il écoutait ce qu’elle lui disait, lui adressait des paroles gentilles et cédait à ses caprices.
« Mais celle que tu es devenue… ce n’est pas ce que j’espérais voir. »
« … ! »
Selimia tressaillit, surprise.
Clay poursuivit :
« Bien sûr, moi aussi, j’ai changé. À présent, la question est de savoir si tu peux être une Calamité qu’on peut maîtriser. »
« Tu veux utiliser mon pouvoir ? »
« Si possible. »
Mais si elle désirait retrouver l’ancien Clay… cette part de lui avait déjà disparu.
« Alors, Selimia, qu’en penses-tu ? »
À en juger par ce qu’elle faisait à présent, elle n’avait clairement plus toute sa raison.
Mais cela ne signifiait pas nécessairement qu’elle préférait ce Clay à celui d’autrefois.
Elle pouvait encore poursuivre le Héros qu’il avait été.
« … Monsieur Clay. »
Enfin, après un bref silence, elle prit la parole.
« J’ai été surprise… et reconnaissante d’apprendre que vous étiez toujours en vie. »
Elle porta les mains à sa poitrine.
« Si vous m’aviez libérée plus tôt, peut-être n’auriez-vous pas subi une telle humiliation. Mais… je ne voulais pas non plus vous montrer qui j’étais vraiment. Mon frère voulait aussi que je reste une humaine ordinaire. »
« … »
« Mais j’ai compris quelque chose trop tard. Ce n’est pas que vous n’arriviez pas à décider ce que j’étais. En réalité… »
Ses yeux étincelèrent.
« Vous saviez que je vous ressemblais trop, et c’est pour cela que vous ne pouviez pas me laisser partir. Contrairement à vous, qui pouviez vous mentir à vous-même, je me serais abattue sur le monde sans attendre, en tant que Calamité. »
« Me mentir à moi-même… ? »
« Oui. Regardez-vous, Monsieur Clay. Vous êtes devenu une magnifique Calamité, n’est-ce pas ? »
Elle gloussa doucement.
« C’est vrai. Vous avez toujours été fait pour moi. Il n’y a pas d’autre explication : nous étions destinés à devenir ainsi, ensemble. »
« Si tu le dis. »
« Alors venez avec moi, Monsieur Clay. »
Elle tendit la main.
« Je vais vous guider, maintenant. Vers un berceau que personne d’autre ne peut atteindre. Vers l’empire que je vais bâtir. »
« Je ne peux pas faire ça. »
Clay secoua la tête.
« Je ne suis pas une Calamité. Je suis l’Apocalypse. »
Il était la révélation annoncée à ceux qui avaient trahi tout ce qu’il était.
« Toi aussi, tu dois devenir une annonciatrice de la fin. C’est tout ce que je te demande. »
« Ce n’est pas tout à fait la même chose que la promesse que vous m’avez faite, Monsieur Clay. »
Une tempête de neige tourbillonna autour d’elle.
« Ce monde n’appartient qu’à nous. »
« Je suis désolé, mais j’ai désormais une autre mission. Et si tu ne peux pas la suivre… »
Clay tira l’Épée démoniaque, Syltanaro, de sa taille.
« Alors tu devras quitter mes terres, Selimia. »
« Cette épée… ! »
Le visage de Selimia se déforma violemment. « Lâche-la. Tout de suite. »
« Elle est à moi. »
Crac !
Selimia serra les deux poings.
« Alors, je n’ai pas le choix. »
Un froid mordant l’enveloppa.
« Si je veux quelque chose, maintenant… je le prendrai de force. »
Elle fit un pas en avant —
vers Clay.
(Fin du chapitre)