Floc, floc.
Dans la jungle.
Progressant dans la boue sur le terrain détrempé, Lilien et les chevaliers de la Garde royale scrutaient prudemment les alentours.
Où est-il…
Lilien déglutit avec peine, le visage marqué par la tension.
Cinq cents.
Même si elle était moins forte que Rexton, elle avait amené cinq cents chevaliers. Un nombre vertigineux de gardes d’élite chargés de protéger l’Impératrice — désormais déployés ici.
Il suffit de le trouver. Juste le trouver…
Elle était anxieuse. Plus encore que pour la sécurité de Rexton, elle s’inquiétait d’avoir éloigné autant de troupes du côté de l’impératrice Tia.
Nous devons terminer la mission et rentrer au plus vite.
Pour l’heure, ils n’avaient aucun allié fiable.
De grandes puissances convoitaient Ezer, tandis que les membres dérangés de l’ancienne compagnie du Héros représentaient une menace constante et imprévisible.
Tia pouvait être attaquée à tout instant, cela n’aurait rien eu d’étonnant.
« Capitaine, si cela dure encore, nous devrons peut-être battre en retraite, dit son adjoint, les sourcils froncés par l’inquiétude.
— Même si c’est un ordre direct de Sa Majesté, nous avons retiré trop d’élites du front. Et si c’était une ruse de l’ennemi…
— Chut ! »
Lilien porta un doigt à ses lèvres.
Son adjoint s’interrompit aussitôt.
Là.
Lilien tourna les yeux vers un point au-delà des arbres. Des silhouettes indistinctes se dessinaient.
Clac !
L’adjoint suivit son regard et leva le poing. Aussitôt, les chevaliers derrière eux s’immobilisèrent.
Cling.
Le seul bruit qui troublait désormais le silence était le léger grincement des armures tandis que les chevaliers ajustaient leur posture. Même leur respiration s’était tue.
Un équipement adapté aux marais… Non, ils sont conçus pour défendre un palais, pas pour combattre en rase campagne.
Malgré leur statut d’élite, ces chevaliers avaient été formés pour un autre champ de bataille. Affronter des barbares dans un tel terrain était un fardeau.
Ils auraient pu retirer leur armure, mais tout ce qu’ils portaient avait été béni par la Sainte Alliance.
L’ironie voulait que cette bénédiction fût réconfortante dans une situation pareille. Même si elle venait désormais de l’ennemi, elle les protégeait toujours des lames ennemies.
Ils ne pouvaient pas s’en passer à la légère.
Cling !
Lilien brandit son épée.
Puis, sans un mot, l’abattit — et les chevaliers chargèrent d’un seul mouvement.
♧
Le Héros était le sauveur de l’humanité.
Et aussi son grand médiateur.
« Haaah, haaah… Khaahahaha ! »
Gagaro.
Le commandant de Yaphenon riait en regardant Rexton, commandant des Chevaliers royaux d’Ezer, couvert de blessures et peinant à rester debout.
« Regarde-toi, Rexton ! »
Il ouvrit grand les bras et lança :
« Ta défaite était scellée depuis le début ! »
Et c’était vrai.
Les Chevaliers royaux étaient au bord de l’effondrement. Ils avaient perdu leurs chevaux dans les marais et les soldats barbares, qui connaissaient parfaitement le terrain, les submergeaient.
Pris au dépourvu par une embuscade dans un environnement aussi défavorable, ils ne pouvaient plus se contenter d’invoquer cela comme excuse à leur défaite. C’était presque reconnaître leur échec.
Ridicule.
Si la troupe avait été pleinement préparée, cela ne serait jamais arrivé.
C’est surtout ma faute. J’aurais dû prévoir le coup.
Il aurait dû se méfier dès que Krata les avait laissés partir si facilement.
Ou peut-être que non…
Nul ne pouvait tout prévoir. Rexton se contenta d’esquisser un sourire amer.
« Qu’est-ce qui te fait rire, Rexton ? » gronda Gagaro en levant ses deux haches.
« Tu as moins de cent hommes, c’est ça ? »
« Si le Héros était encore en vie… »
Rexton eut un sourire en coin.
« Des vermines comme toi ne seraient pas en train de semer le chaos. »
Jadis, le Héros avait maintenu l’équilibre du monde. Par sa force, son honneur et son devoir.
Rexton regrettait cette époque, où tout se réglait au nom de cet homme.
« Cela dit… »
Il serra les dents et leva de nouveau sa lame imprégnée d’aura.
« Je ne suis pas venu geindre devant un ennemi. »
« Ha ! Tu veux encore faire le fier avant de crever… »
C’est alors que cela arriva.
Clang. Clang. Clang. Clang…
Un autre bruit d’armure retentit derrière eux — celui d’armures que les barbares ne portaient pas.
« ! »
Fiu ! Tchac !
« Gaaaah ! »
« Ughk ?! »
« U-Une embuscade… Ghk ! »
Lilien et la Garde royale surgirent par-derrière et encerclèrent les troupes de Gagaro comme une vague déferlante.
« Quoi ?! »
Le visage de Gagaro se crispa de rage lorsqu’il comprit que les forces d’Ezer les prenaient désormais en tenaille.
« Regarde devant toi, Gagaro. »
Clang !
Gagaro commençait déjà à faiblir après ce combat interminable.
Rexton le savait.
Clang ! Kaang !
Au milieu du chaos, Rexton se rua en avant et asséna coup sur coup à Gagaro. Le barbare se défendit en agitant ses deux haches et recula pas à pas, trébuchant presque.
Le voir jeter des regards affolés autour de lui pour comprendre la situation amusait presque Rexton.
Mais c’était le moment.
— Il reculera, croisera ses haches, puis frappera droit devant lui.
Un souvenir.
À l’époque où Rexton avait plaisanté sur l’impossibilité de mettre fin à un combat contre ces barbares qui ne cessaient de se battre, Clay lui avait donné un conseil.
— Ils viseront la cible la plus grande et la plus facile : le torse.
Clay lui avait expliqué que c’était un réflexe courant chez ceux qui maniaient deux haches lorsqu’ils perdaient leur sang-froid.
— Entre nous, commandant, c’est comme ça qu’on en finit.
Même cela faisait partie des efforts de Clay pour maintenir l’équilibre.
Rexton se rappela le sourire de Clay tandis qu’il levait son épée bien haut, droit devant lui.
Il visa la tête — juste au moment où Gagaro croisa ses haches et se jeta sur son abdomen.
« Gugh ! »
La longue lame transperça la gorge de Gagaro avant même qu’il comprenne ce qui se passait.
« G-Gghk ? »
Son expression vide et stupéfaite disait tout : il ne comprenait pas ce qui venait d’arriver.
Rexton, lui aussi, demeura figé.
— Ton escrime repose avant tout sur la précision, commandant.
Clay avait conçu cette parade pour la longue lame effilée de Rexton.
Non que Clay lui eût jamais demandé de tuer.
Boum.
Les deux haches de Gagaro tombèrent tandis qu’il s’agenouillait, toujours aussi déconcerté.
« … Haah. »
De l’audace — ou peut-être de l’inconscience.
Il n’y avait que cela pour expliquer cette victoire.
Poigne.
Quoi qu’il en soit, le duel était terminé.
Grâce à une technique apprise auprès des derniers vestiges du Médiateur.
« Allons-y. »
Après avoir arraché avec peine sa lame du cou de Gagaro, Rexton se détourna et s’avança vers la bataille qui faisait suite à sa victoire âprement gagnée.
♧
« Il était si fort que ça ? »
Barungenia.
Après que Clay fut descendu dans les souterrains avec Lin et Goltche, Cardin se tint auprès de Beatrice, assise à une table à thé, qui tuait le temps en silence.
« Si fort que ça ? »
Beatrice eut un petit rire à la question de Cardin, qui trahissait son ennui.
« Eh bien, je suppose que tu n’as jamais pu l’affronter à l’époque où il était le Héros. »
Cardin n’avait été que la Lame de l’ombre du Roi démon. Il n’était pas destiné à être envoyé au grand jour, encore moins à affronter le Héros de front.
« Il était fort. Vraiment. »
Même le Roi démon, considéré comme l’incarnation de tout le mal de ce monde, n’avait pu surpasser la puissance du Héros.
Clay était une énigme.
Simple orphelin élevé dans un coin perdu de la campagne, il possédait un pouvoir sacré qui éclipsait aisément celui des prêtres de haut rang. Son intégrité était inébranlable, au point de résister aux enchantements.
Doté d’un corps qui semblait façonné pour l’héroïsme, il ne fléchissait jamais sur le champ de bataille. Chacun de ses coups d’épée était si vif et si décisif qu’il faisait même paraître les démons aussi fragiles que des mottes de boue.
Tout ce qui se dressait sur son chemin était abattu sans pitié.
Les démons le craignaient. L’enviaient. Certains le vénéraient même davantage que le Roi démon.
« J’aurais aimé que tu puisses le voir de tes propres yeux. »
Son aura était peut-être différente, désormais, mais…
« Sa force tenait davantage d’un pouvoir divin que d’une simple puissance. »
À son léger sourire, Cardin déglutit avec peine.
Un pouvoir divin… hein.
Elle n’avait jamais employé ce terme. Pas même après avoir été témoin de la puissance accablante du Roi démon.
Du moins, pas à sa connaissance.
À quel point ai-je été ignorant ?
Il avait vécu dans l’ombre du Roi démon, veillant sur le dernier refuge de l’armée lorsqu’elle avait atteint le bout du chemin.
Il connaissait la réputation du Héros, mais ne l’avait jamais éprouvée de ses propres sens — et cette lacune le troublait à présent.
Je serai à ses côtés, désormais. J’aurais dû mieux me renseigner.
Son ignorance l’avait rendu impoli.
Son manque de confiance l’avait poussé à douter.
Ce n’est qu’après avoir croisé le fer avec Clay qu’il avait compris que cet homme dépassait les limites des humains ordinaires.
Mais la force seule ne suffirait pas à mener l’armée du Roi démon.
Ce que Beatrice venait de lui révéler — la présence imposante du Héros —, voilà ce dont ils avaient vraiment besoin, à présent.
« … J’espère en faire l’expérience moi-même. »
C’était tout ce qu’il pouvait dire. Et comme si ses paroles avaient été entendues, il n’aurait pas longtemps à attendre pour voir l’autorité de Clay à l’œuvre.
Boum. Boum. Boum. Boum !
De lourds pas résonnèrent dans le couloir de pierre, comme des rochers qui fracassaient la roche. Puis une gargouille poussa les portes et fit irruption dans la pièce.
『Agent du Sombre !』
« Hum ? »
Beatrice s’interrompit, sa tasse à mi-chemin des lèvres, et se tourna vers le chef des gargouilles, Goe, qui criait avec précipitation.
『Catastrophe ! Ce que nous redoutions… c’est arrivé !』
Une catastrophe.
Sans attendre d’explications, Beatrice se leva.
« C’est dehors ? »
『Oui.』
« Combien sont-ils ? »
『Un seul. Mais le nombre n’a aucune importance.』
Beatrice inclina légèrement la tête.
« Alors quoi ? »
『L’arme du Sombre est venue chercher son maître.』
Le silence tomba sur la pièce.
« Une arme… ? »
Cardin écarquilla les yeux et regarda Beatrice. Elle posa, elle aussi, sa tasse sur la table avec un calme délibéré.
« On dirait que notre pause thé est terminée. »
Elle soupira et se mit en marche.
« Ne faisons pas attendre cet enfant perdu. »
♧
Barungenia.
À l’extérieur de la forteresse, dans la plaine désolée devant les portes, d’innombrables gargouilles s’étaient rassemblées et murmuraient à voix basse.
『On disait qu’elle était brisée.』
『Et pourtant, elle est revenue.』
『Le spectre monstrueux du Sombre…』
Ce qui se trouvait devant elles, c’était une épée.
Une lame démoniaque, entièrement baignée de noir.
L’arme la plus puissante du Roi démon. L’étendard même qui avait jadis exalté l’armée du Roi démon.
Et celle qui la tenait, le bras ballant et la pointe de l’épée reposant sur le sol, était une silhouette solitaire, ombre projetée par la lame elle-même.
Ses cheveux noirs ondulaient comme de l’encre. Seuls ses yeux rouge cramoisi rompaient la monotonie, fixant droit devant eux.
— Où est mon maître ?
Mais son maître n’existait plus en ce monde.
『Le Sombre…』
『Il a disparu.』
Les gargouilles murmuraient, le visage crispé.
『Il ne reste plus personne qui puisse te manier.』
— Kyaaaaaaaah !
Soudain, des larmes de lumière rouge coulèrent des yeux de l’arme.
Crac !
Une fissure irrégulière fendit la lame démoniaque.
Elle était venue jusqu’ici, son corps brisé tenant à peine en un seul morceau, pour retrouver son maître.
— KYAAAAAH !
Le désespoir.
Un chagrin écrasant, suffocant, se déversa tandis que l’être hurlait.
Un seul homme, qui se tenait au sommet de toute magie, avait pu commander une entité maudite pareille.
Et maintenant qu’il avait disparu, il ne restait personne pour comprendre sa véritable nature.
BOOOUM !
L’être cessa soudain de hurler et planta la lame dans le sol.
『Graaagh !』
Une secousse se propagea, projetant des dizaines de gargouilles dans les airs, parmi les éclats de terre.
— Rendez-le-moi. Mon…
Il poussa un hurlement.
— Rendez-le-moi !!
« Il fallait vraiment que tu débarques au moment où il faut garder son calme. »
Une voix retentit.
L’arme tourna la tête vers la personne qui venait de parler.
« Ne t’inquiète pas. Tu n’es pas la seule à avoir besoin de quelqu’un à tes côtés. »
Beatrice.
Découvrant ses crocs, elle soutint le regard de l’arme.
« Clay aura besoin de bien plus que de l’Épée sainte, après tout. »
(Fin du chapitre)