« Gagaro. »
Dans la jungle, Rexton, commandant des Chevaliers royaux d’Ezer, se tenait debout, ayant perdu son cheval lors de l’embuscade.
Il respirait par saccades. Ses larges épaules se soulevaient à chaque inspiration et retombaient à chaque expiration.
« L’empereur Utor de Yaphenon t’a-t-il donné cet ordre en personne ? »
Il planta son regard dans celui de Gagaro, le général de Yaphenon qui avait abattu son cheval.
« Keuk… Qui sait ? »
Gagaro était le guerrier le plus redouté de Yaphenon. Il obéissait aux ordres, quels qu’ils fussent, et passait pour le deuxième homme le plus fort après Utor.
« Quel qu’ait été l’ordre, ça ne change rien : tu mourras ici, aujourd’hui. »
Rexton resserra sa prise sur son épée.
« Utor cherche à dévorer Ezer… »
Les Chevaliers royaux étant absents depuis longtemps à la demande de Krata, la sécurité de Tia était déjà menacée.
« Et voilà que ces sauvages s’y mettent aussi… »
La trahison de Yaphenon plongerait Ezer dans un péril encore plus grand. Rexton gronda, puis lança un ordre à ses hommes encore debout.
« Même s’il ne doit en rester qu’un, sortez d’ici ! Il faut que vous portiez cette nouvelle à Sa Majesté ! »
Yaphenon avait mobilisé une force immense pour capturer les chevaliers d’Ezer. Comme seuls des pays alliés se trouvaient à proximité, il n’avait pas été difficile d’acheminer autant de soldats jusqu’ici.
Ceux qui avaient flairé le piège et tenté de s’interposer avaient probablement été écrasés sans attendre. Rien que d’y penser faisait bouillir le sang de Rexton.
« Vous autres, sauvages, ne savez que profiter de la bonne volonté d’autrui ! »
Son rugissement résonna tandis qu’il fusillait Gagaro du regard.
« Je mettrai un terme à tes viles ambitions ! »
Des oiseaux messagers avaient déjà été lâchés, mais les archers de Yaphenon les avaient tous abattus. Il n’avait pas d’autre solution : il lui faudrait survivre et porter lui-même la vérité à destination.
« Très bien, Rexton. »
Gagaro leva ses deux haches avec un sourire en coin.
« Moi, Gagaro, j’ai longtemps regretté de ne pas avoir pu affronter le Héros au combat. Je réglerai cette vieille rancune pendant cette guerre. »
Le Héros.
Jadis acclamé comme le sauveur de l’humanité, il avait fini exécuté comme serviteur du Roi démon.
Rexton l’avait autrefois admiré. Mais après avoir assisté à sa fin déshonorante, il n’avait plus ressenti qu’un amer sentiment de vide.
Et voilà que ce nom, lancé avec désinvolture par cette brute, ne faisait qu’attiser sa rage.
« Tu ne mérites pas de porter une arme, bête. »
Frouuush !
Une puissante aura bleue embrasa l’épée de Rexton.
« Je t’enterrerai dans ce marécage. »
« Essaie donc, si tu en es capable ! »
Gagaro puisa dans la malédiction gravée sur ses haches.
Les deux lames brillèrent d’un rouge sang, comme si elles avaient été trempées dans le sang d’innombrables victimes.
CRAC !
Leurs armes s’entrechoquèrent dans une explosion d’étincelles assourdissante.
♧
« Quelque chose ne va pas. »
L’impératrice Tia d’Ezer marmonna, le visage préoccupé.
« Pourquoi n’avons-nous pas de nouvelles de Rexton ? »
Il tenait les rapports en très haute estime. Même avant d’arriver, il aurait dû envoyer plusieurs messagers. Pourtant, cela faisait un moment qu’ils n’avaient rien reçu.
« … C’est étrange, en effet. »
La capitaine de la Garde royale, Lilien, acquiesça.
« D’après son dernier itinéraire connu, il aurait dû entrer dans la zone de jungle. Vu son tempérament, il aurait envoyé des rapports dès qu’il en serait sorti. »
Mais aucun message n’était arrivé.
« Il a peut-être rencontré un problème dans la jungle. »
« … »
Le visage de Tia s’assombrit.
« Pourquoi rien ne se passe-t-il jamais comme prévu ? »
Elle se tourna directement vers Lilien.
« Lilien, Rexton a toujours envoyé des rapports réguliers au cas où une situation de ce genre se présenterait, n’est-ce pas ? »
« Oui. Je le pense. »
« Alors, nous n’avons qu’une seule chose à faire. »
Ils ne pouvaient pas se permettre de perdre Rexton. Ce n’était pas un chevalier ordinaire : sa valeur était incomparable.
« Il est plusieurs fois plus fort que Lilien. »
Parfois trop droit, il n’en restait pas moins un serviteur loyal, prêt à donner sa vie pour Ezer.
« Nous devons le secourir, coûte que coûte. »
Tia donna ses ordres.
« Lilien, rassemble les troupes et fouille le dernier endroit d’où nous avons reçu des nouvelles de Rexton. »
« Votre Majesté… »
Lilien hésita, l’inquiétude assombrissant son visage.
« Y a-t-il un problème ? »
La voix de Tia s’éleva légèrement. Lilien répondit à contrecœur :
« Est-il sage de déplacer nos forces alors que nous ignorons ce que la Tour bleue pourrait faire ? »
Les relations entre Tia et Yuru s’étaient déjà dégradées. Leur rupture complète ne datait pas de longtemps.
Si la Tour bleue attaquait alors que les défenses d’Ezer étaient affaiblies, les conséquences pourraient être catastrophiques.
« Tout ira bien. J’ai pris mes dispositions. »
« Vos dispositions… ? »
Clac.
À cet instant, la porte du bureau royal grinça en s’ouvrant.
« … »
Une elfe entra, vêtue de haillons et le visage creusé par l’épuisement.
Dans son dos était attaché l’arc divin, Mesaropit. Son éclat d’autrefois s’était terni à force d’épreuves.
« Dame Yelena… ? »
Lilien eut le souffle coupé en la voyant. Mais Yelena ne lui prêta aucune attention et s’avança lentement vers Tia.
« Je suis désolée. Pardonne-moi. Je suis désolée. Pardonne-moi… »
Son regard était vide, ses pas incertains et ses mots formaient une litanie brisée.
Alarmée, Lilien s’avança par réflexe.
« A-attendez, dame Yelena ! »
Yuru avait déjà manifesté son hostilité à l’égard de Tia. Leur relation s’était complètement brisée depuis peu.
Rien ne garantissait que Yelena ne suivrait pas la même voie.
« Lilien, dit doucement Tia, tout va bien. »
« … Pardon ? »
« Yelena n’est pas comme Yuru. »
Tia plongea son regard dans les yeux vides de Yelena.
« N’est-ce pas, Yelena ? »
Elle ne l’avait pas dit ouvertement, mais Tia le savait. D’après les divers indices qu’elle avait réunis, Yelena avait au moins plusieurs centaines d’années.
À cet âge, même sans être une sage, elle ne pouvait guère agir à la légère.
Elle était brisée, à présent, mais cela ne changeait rien : c’était une elfe.
Et les elfes ne trahissaient jamais leurs serments.
« Les elfes ne rompent pas leurs pactes. Cela, c’est certain. »
Yelena avait prêté serment à la famille royale d’Ezer au nom de son peuple.
Un accord mutuel visant à éliminer les ennemis désignés par l’un ou l’autre camp.
Ce pacte était un gage de gratitude, Ezer ayant envoyé des troupes détruire une faction criminelle qui avait tenté de réduire la Forêt des Elfes en cendres.
Ironie du sort, les mages de la Tour bleue avaient également prêté main-forte à l’époque.
Pourtant, c’était la famille royale d’Ezer, et non la Tour, qui avait scellé le pacte.
Avec le recul, la Tour bleue avait probablement considéré cela comme une bévue stupide.
« Yelena, je veux que tu protèges Ezer pendant que nos troupes seront absentes. »
« … »
« Je sais que les elfes que tu peux appeler depuis la forêt sont peu nombreux. Je ne te demande pas l’impossible. Mais toi, tu peux au moins empêcher qu’un désastre ne s’abatte sur nous. »
L’Elfe de la Forteresse.
Son pouvoir, qui lui permettait de protéger un petit nombre d’elfes, s’était révélé précieux pour sauver ses compagnons à l’époque où elle faisait partie du groupe du Héros.
« Si seulement… si seulement je pouvais être pardonnée… »
Les yeux de Lilien s’écarquillèrent en entendant Yelena marmonner, perdue dans ses pensées brisées.
« Votre Majesté, dame Yelena… »
« Je sais, Lilien. »
Tia se tourna vers elle.
« Mais le pacte des elfes est gravé dans leur esprit. Tu comprends ce que cela signifie. »
Même si l’esprit se brisait, le serment demeurait, gravé dans l’inconscient.
À moins d’avoir une volonté plus forte pour le supplanter, elle suivrait ce pacte avant toute chose.
« Cela suffira pour l’instant. »
« … Entendu. »
Lilien déglutit péniblement et jeta un regard à Yelena.
Elles ne pouvaient rien faire de plus.
Pour sauver Ezer, elles avaient besoin de la puissance de cette grande elfe.
« Alors, prépare-toi comme il se doit, Lilien. »
Lilien hésita un instant, puis s’inclina et quitta le bureau.
« PardonClay, pardon de t’avoir laissé mourir, pardonpardonpardon… »
« … »
Yelena tremblait et marmonnait avec terreur ; Tia, elle, joignit les mains très fort.
« Yelena. »
Ses propres mains tremblaient aussi.
« Tu as de la chance. »
En voyant Yelena ainsi brisée, Tia murmura avec amertume :
« Même si tu perds la raison… tu peux continuer à vivre. »
Contrairement à elle, contrairement à quelqu’un qui ne pouvait jamais échapper à la douleur. Tia ne pouvait que serrer les dents et endurer.
« Clay… »
Elle tenta de reprendre à son compte les excuses incohérentes de Yelena, mais ses lèvres restèrent closes.
♧
« Hah… haah… »
Nael.
La plus grande guerrière du peuple-bête, qui avait trouvé Clay, se tenait à présent couverte de sang, la rage braquée sur Beatrice, l’une des Quatre Généraux du Roi démon.
« Espèce de misérable larbin du Roi démon… ! »
Le sang continuait de couler de ses blessures, infligées par le poignard du Dragon de feu. Elles refusaient de se refermer facilement.
« Bon sang. »
Même son pouvoir de guérison ne suffisait pas à régénérer son corps assez vite.
Nael détourna les yeux de Beatrice pour les poser sur Clay.
« C’est le lavage de cerveau. Voilà la clé. »
Elle n’était pas venue pour tuer Beatrice.
Aussi fort qu’elle en eût envie, seule comptait la possibilité de récupérer Clay indemne.
« Il faut que je trouve un moyen. N’importe lequel. »
Elle n’avait pas besoin de l’emporter au combat. Il lui suffisait de le ramener.
« Clay, je te sauverai. Je te le jure. »
Elle serra les dents.
« Oh ? Tu n’as déjà plus de forces ? »
Nael ignora la raillerie de Beatrice.
Elle concentra toute son attention sur Clay, qui se tenait non loin.
FROUUSH !
Elle s’élança vers lui.
« Clay, tiens bon. »
C’était peut-être inutile, mais elle le lui dit quand même.
Frouush !
Évitant Beatrice qui fondait sur elle, Nael bondit à nouveau.
Elle atterrit à quelque distance, puis repartit en emportant Clay avec elle.
« Il faut juste que je m’éloigne assez ! Si j’arrive à fuir… ! »
Elle creusa l’écart.
Le lavage de cerveau ne cessait pas toujours lorsqu’on s’éloignait, mais…
Nael en était sûre.
« Impossible qu’un fer à marquer de lavage de cerveau supplante celui des prêtres, déjà imprimé sur Clay ! »
Pour maintenir un lavage de cerveau à distance, le fer à marquer devait être extrêmement puissant.
Mais les prêtres avaient déjà marqué Clay.
Un deuxième fer ne prendrait pas. Le fer à marquer divin agissait comme un lien indestructible et bloquait toute autre influence.
Cela signifiait qu’aucune Magia, aucune magie étrangère ne pouvait se maintenir dans le corps de Clay.
Le lavage de cerveau auquel il était soumis devait donc être limité : un effet sensoriel, qui n’agissait qu’à courte portée.
« Encore un peu… ! »
Si elle parvenait à lui rendre conscience, même Beatrice ne pourrait pas les arrêter…
CLAC !
« … Hein ? »
Soudain, la main de Clay lui saisit la base de la queue.
Son point le plus vulnérable.
(Fin du chapitre)