« Krata a accepté de nous rendre nos Chevaliers royaux. »
Les paroles de Tia firent écarquiller les yeux de Lilien.
« Krata l’a fait ? »
« Oui. »
Jusqu’à présent, Krata avait réquisitionné les Chevaliers royaux d’Ezer sous prétexte d’un « déploiement temporaire », sans jamais les rendre.
Ils avaient disposé à leur guise des chevaliers d’élite d’une autre nation.
« Ils ont dû décider que les Chevaliers royaux nous seraient nécessaires pour la guerre sainte. »
« Je vois… C’est un soulagement. »
Tandis que Tia poursuivait ses explications, Lilien laissa échapper un discret soupir.
Au moins, cette fois, ils nous les rendent…
Demander à Ezer de participer à une guerre sainte sans lui rendre ses chevaliers était absurde ; mais Krata avait déjà fait bien pire.
Même quand Ezer avait supplié Krata de lui rendre ses chevaliers, expliquant que la sécurité de sa capitale se dégradait sans eux, celle-ci avait fait la sourde oreille.
Mais… est-ce vraiment une bonne nouvelle ?
Les Chevaliers royaux incarnaient l’alliance de coopération entre Ezer et la Sainte Alliance.
Que Krata les rende si soudainement et si hâtivement… difficile de ne pas s’en méfier.
« Tu te poses les mêmes questions que moi, Lilien. »
Tia observa l’expression de Lilien et parla à voix basse.
« Ils nous renvoient nos chevaliers sans nous apporter la moindre aide. Tout le monde le voit : si la situation tourne mal, ils sont prêts à nous abandonner. »
« Votre Majesté, nous ne pouvons pas simplement donner à Krata ce qu’elle veut. »
« Et si nous refusons ? »
À la question de Tia, Lilien déglutit péniblement.
« Eh bien… cela leur donnerait simplement une raison de nous attaquer ouvertement. »
Ezer n’était pas le plus grand pays de la Sainte Alliance, mais ses gisements de pierres magiques, utilisées pour fabriquer des artefacts, étaient riches.
Non seulement ces pierres étaient de grande qualité, mais les techniques de raffinage d’Ezer étaient à la pointe — un savoir-faire que Krata avait déjà assimilé en envoyant ses propres ingénieurs.
« Ils nous ont pris nos techniques ; maintenant, ils voudront peut-être aussi s’emparer de nos mines. »
« C’est… » Lilien serra les dents. « Votre Majesté, nous ne pouvons pas laisser faire ! »
« Non. Que nous cédions ou que nous refusions, nous serons les seuls à en souffrir. Il est donc temps de préparer une riposte. »
Le visage de Tia s’assombrit.
« Clay aussi a accepté de faire ce qu’ils voulaient… »
Et au bout du compte, cela ne lui avait rien apporté. On ne lui avait même pas accordé un instant de répit.
Grincement.
Ses ongles raclèrent le bureau, produisant un son strident, pareil à un cri.
« Lilien. »
Une émotion soudaine et suffocante s’empara de Tia. Comme prise de peur, elle se hâta de parler.
« Nous ne pouvons pas rester les bras croisés en attendant le retour des Chevaliers royaux. Ils pourraient courir un danger sur le chemin du retour. Je vais mobiliser la Garde royale ; commencez les préparatifs, je vous prie. »
« Votre Majesté, vous allez bien ? »
Lilien eut l’air alarmée en voyant Tia haleter, les pupilles dilatées.
Mais Tia ignora son inquiétude et poursuivit.
« La Garde royale ne suffira pas à elle seule. Je trouverai d’autres moyens de les renforcer. »
« Votre Majesté… »
« C’est tout. Vous pouvez disposer. »
Tia leva la main pour congédier Lilien.
« … »
« Ne restez pas plantée là. Allez-y. »
Lilien fixa un instant la main tremblante de Tia, puis s’inclina.
« À vos ordres. Je me tiens prête. Faites-moi appeler à tout moment. »
Une fois Lilien partie, Tia, désormais seule, haleta.
« Huf… Huf… »
Elle se prit la poitrine et baissa la tête.
« … Je n’avais pas le choix. »
Elle murmura ces mots comme pour se réconforter. Mais les battements affolés de son cœur ne ralentirent pas.
Clay… devait-il vraiment mourir ?
Si tout devait en arriver là, peut-être sa mort n’avait-elle servi à rien.
Elle se posa la question, mais ne trouva pas de réponse. Il ne lui restait que cette certitude : à l’époque, elle n’avait pas eu d’autre choix.
Aurait-elle pu choisir autrement, si elle avait eu la chance de revenir dans le passé ?
Mais rien que d’imaginer cette possibilité rendait sa douleur présente insupportable.
« Je… »
Sa vision se brouilla.
CRAC !
Tia s’effondra sur le côté.
♧
Les Chevaliers royaux d’Ezer, qui rentraient à présent chez eux, traversaient la jungle à la frontière sud de Marfane.
Cling, cling.
À chaque pas, les lourdes armures qui protégeaient leurs chevaux s’entrechoquaient.
Même avancer est épuisant.
Le capitaine Rexton soupira en observant ses subordonnés épuisés.
Je me demande si Sa Majesté va bien…
La saisie des Chevaliers royaux d’une nation étrangère par Krata était sans précédent — et ils n’avaient pas eu le moindre égard pour la sécurité de Tia.
Depuis le départ des Chevaliers royaux, les nobles de la capitale n’avaient fait que gagner en ambition. Selon les rumeurs, ils levaient secrètement des armées privées à l’insu de l’impératrice.
Était-ce vraiment dans l’intérêt du pays ?
S’il s’agissait de rétablir la sécurité dans la capitale, affaiblie par l’absence des Chevaliers, il pouvait le comprendre. Mais il doutait que leurs intentions fussent si désintéressées.
Non… Pour l’instant, il nous faut simplement traverser cet endroit.
La jungle formait une sorte de rempart entre Krata et ses pays voisins. Elle n’était pas idéale pour déplacer de grandes troupes, mais c’était le chemin le plus rapide pour regagner Ezer.
Et puis…
Nous ne devrions pas rencontrer d’ennemis ici.
Des rumeurs sur des monstres dans la jungle circulaient, mais ce n’étaient que des rumeurs.
Il n’y avait aucun ennemi ici.
Du moins, c’est ce qu’ils croyaient.
Fschhk !
À peine le sifflement de l’air tranché retentit-il qu’un chevalier, qui avait ôté son casque un instant, porta les mains à sa gorge et tomba de cheval.
« À l’embuscade ! »
Un cri retentit tandis qu’une pluie de flèches s’abattait depuis les arbres.
« ! »
Rexton dégaina aussitôt son épée et dévia une flèche qui fonçait droit sur lui.
Mais qu’est-ce que… ?!
Il n’avait pas le temps de rester abasourdi. Tout en repoussant les flèches qui n’en finissaient pas de pleuvoir, Rexton beugla à ses chevaliers :
« À terre ! Abritez-vous derrière vos chevaux ! »
Impossible de repérer d’où venaient les flèches. Ils devaient d’abord se regrouper.
Floc !
Les chevaliers sautèrent de leurs montures et se servirent de leurs chevaux cuirassés comme de boucliers.
Ting ! Tiiing !
Les lourdes armures des chevaux étaient enchantées et plus résistantes que celles des chevaliers eux-mêmes. Les flèches rebondissaient sans leur faire de mal.
« Archers ! »
Les archers de la Garde, montés à cheval, se mirent rapidement à couvert derrière les montures.
« En losange ! »
Sur l’ordre de Rexton, ils poussèrent les chevaux pour former un losange défensif.
« Ripostez ! »
Crac !
Les archers bandèrent leurs arcs, y insufflèrent leur aura et tirèrent.
FWOUSH !
Leurs flèches jaillirent comme des éclairs.
Argh !
« Gaaah ! »
Les assaillants cachés dans les broussailles hurlèrent lorsque les flèches les frappèrent.
À droite !
Rexton remarqua que le flanc droit faisait moins entendre de cris.
« Enfoncez leurs lignes à droite ! Les autres, en formation triangulaire ! »
Le reste de la Garde remonta en selle et forma un coin sur la droite.
« Chargez ! »
En tête.
Rexton prit la tête du triangle et chargea au galop.
« Hue ! »
Les voilà.
Il abattit son épée.
Clang !
Il frappa un soldat armé d’un arc ; l’aura lui trancha le corps et le projeta au loin.
« Haaah ! »
Rexton poursuivit sa charge, abattant chaque ennemi en vue. Les archers le suivirent au grand galop.
Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ?!
Même emporté par l’élan de la charge, Rexton ne pouvait dissimuler sa stupeur.
Pourquoi portent-ils l’armure de Yaphenon… ?!
Les soldats qu’il avait abattus portaient l’armure de Yaphenon.
Craignant un malentendu, Rexton cria :
« Nous sommes la Garde royale d’Ezer ! Soldats de Yaphenon, cessez immédiatement le feu ! »
Sa voix résonna au milieu du chaos, assez fort pour effrayer les petits animaux cachés dans les broussailles.
Mais les troupes de Yaphenon ne réagirent pas. Comme s’ils n’avaient rien entendu, ils poursuivirent leur assaut.
Que se passe-t-il ?!
Et alors —
Quelqu’un bondit vers lui en faisant tournoyer deux haches.
CLANG !
Par réflexe, Rexton leva son épée et bloqua les deux haches à la fois.
« Ça faisait longtemps, Rexton. »
« ! »
Suspendu dans les airs, l’homme parla d’un ton détaché. Rexton le reconnut.
Gagaro… !
À cet instant, il comprit —
Ce n’était pas un accident.
♧
Barungenia.
À l’entrée du Château du Roi démon interdit, une légende vivante posa le pied dans les gorges Noires.
« … »
Nael.
Elle plissa le nez, puis releva la tête.
« C’est puissant. »
L’odeur était forte.
Mais ce n’était pas celle de Clay.
C’était un résidu brûlant, comme calciné.
La piste de Clay s’arrêtait ici — remplacée par autre chose.
Beatrice.
Nael connaissait la propriétaire de cette odeur sans avoir besoin de confirmation.
Elle avait entendu dire que Beatrice avait emporté le corps de Clay. Aucun doute n’était permis.
À présent, elle n’avait plus que des certitudes.
« ? »
Soudain, quelque chose vola vers elle.
『Ça suffit.』
Un essaim de gargouilles apparut. L’une d’elles, aux ailes cramoisies, flottait dans les airs.
『Cet endroit est interdit. Rebrousse chemin.』
« Des gargouilles ? »
Elle fronça les sourcils, sans prêter attention à leurs paroles.
« Alors vous êtes les laquais de Beatrice ? »
『Je suis Goe, le gardien de ces lieux. Je te le répète : pars immédiatement…』
BOUM !
En un éclair, Nael bondit du sol et se retrouva juste devant Goe.
« Descends me le dire. Je ne t’entends pas d’en bas. »
WHAM !
Elle décocha un coup de pied comme une flèche.
『!?』
Si Goe n’avait pas esquivé à la dernière seconde, ce coup lui aurait fracassé le crâne.
Mais ce n’était pas fini pour autant.
Le souffle de son attaque effleura ses ailes et le déséquilibra.
Tandis qu’il battait frénétiquement des ailes, Nael cria :
« J’ai dit : descends ! »
KRAAAAAA !
Elle leva haut la jambe, puis la rabattit avec force.
Le coup ne porta pas directement.
Mais le vent changea violemment de direction.
Un puissant courant d’air déferla vers le sol — si fort qu’il créa un tourbillon de pression et arracha Goe au ciel comme un papillon pris dans la tempête.
BOUM ! BOUM ! BOUM !
Les gargouilles s’écrasèrent au sol l’une après l’autre.
Seul Goe parvint à atterrir de justesse, l’orgueil blessé, mais intact.
« Alors, c’est toi le chef. »
Nael attendait au sol, le poing levé.
« Je ne suis pas venue écouter un sermon. Alors, je vais commencer par te fracasser le crâne. »
Elle s’avança pour frapper —
« Nael. »
Une voix bien trop familière retentit.
« Ce n’est pas là que tu devrais viser avec ton poing. »
En se tournant vers la voix, Nael aperçut quelqu’un qui aurait dû être un cadavre —
Clay, debout, les yeux brûlants de vie.
(Fin du chapitre)