Chapitre 187
« Je me le demande. »
Clay éluda la question.
« Mais mieux vaut ne pas entrer pour l’instant. »
« Tu n’entres pas ? »
Selimia prit un air interrogateur.
« Qu’as-tu vu pour dire ça ? »
« Rien de particulièrement important. »
« Ce n’est pas vrai. »
Elle fixa Clay droit dans les yeux et poursuivit :
« Pourquoi ne veux-tu pas me dire la vérité ? »
« … »
« Suis-je plus terrible que je ne le pensais ? »
À cette question, Clay laissa échapper un léger gémissement.
« Ce n’est pas ça. »
« Alors pourquoi… »
« Parce que c’est dangereux. »
Clay répondit à voix basse :
« Pas seulement pour nous, mais pour toi aussi. »
« Dangereux, dis-tu ? »
« Oui. »
Il ne pouvait pas tout lui expliquer. Mais Clay devait lui faire comprendre.
« Si cette porte s’ouvre, tu risques de perdre celle que tu es aujourd’hui. »
Elle pourrait devenir quelque chose qu’elle n’aurait jamais imaginé.
« Tu es… »
« Qu’y a-t-il ? »
Elle insista avec une fermeté inhabituelle.
« Je t’en prie, dis-le-moi. »
« Ce n’est pas quelque chose que tu as intérêt à entendre. »
« Je t’en prie, dis-le-moi quand même. »
Selimia s’approcha si près de Clay qu’ils faillirent se toucher, puis prit la parole.
« Je veux vous être utile, Votre Majesté. »
Elle se confia avec une sincérité désarmante.
« J’ai été heureuse que vous m’acceptiez telle que je suis. J’espère que vous continuerez à le faire. Mais si vous me cachez des choses pareilles, qu’est-ce que je suis censée penser ? »
« Selimia. »
« Vous aussi, vous pensez que je suis un être que vous ne pouvez pas accepter ? »
Ce regard.
Les yeux de Selimia étaient si perçants qu’ils en devenaient inquiétants.
Est-ce ainsi que les autres la voyaient ?
On aurait dit qu’elle projetait autour d’elle des épines transparentes et acérées. Au premier regard, cela ressemblait à une intention meurtrière, mais…
C’est plutôt une manière de se protéger.
Comme si sa peur de quelque chose avait pris forme. Clay poussa un long soupir.
« Selimia, tu te trompes. »
Il lui expliqua :
« Je ne dis pas ça parce que je ne peux pas t’accepter. »
C’était même tout le contraire.
« Je me demande si toi-même, tu pourras accepter ta propre existence. »
Comme il le lui avait dit, si cette porte s’ouvrait, elle risquait de perdre celle qu’elle était aujourd’hui.
« Si tu veux savoir, je vais te le dire. »
Clay ajouta d’une voix douce, mais ferme :
« Tu es une enveloppe. »
Une enveloppe qui se croyait le noyau. Voilà ce qu’était Selimia.
« Derrière cette porte dort quelque chose qui est destiné à entrer en toi. On pourrait dire que tu es un corps façonné à cette fin. »
« Qu’est-ce que ça… »
« Tout comme Elhaen cherche à s’emparer de mon corps pour descendre sur terre, la chose qui se trouve là-bas te convoite. »
Le visage de Clay se durcit.
« La Selimia que je connais, c’est seulement toi, ici et maintenant. L’être qui se trouve là-bas, je ne le connais pas du tout. »
Un être inconnu, dont le danger était incommensurable, se trouvait juste derrière cette porte.
« C’est pour ça que je fais ça. Pour toi comme pour moi. »
Même s’il avait besoin d’une carte supplémentaire, il ne pouvait pas prendre un tel risque maintenant.
« Alors, rebrousse chemin. Voilà la vérité que tu voulais que je te dise. »
Il lui avait dit la vérité. Pas tout, certes, mais pour l’instant, cela devrait suffire.
« … »
Comme il s’y attendait, Selimia parut décontenancée. Elle ne savait pas quoi faire de cette vérité.
« C’est pour ça que j’ai agi ainsi. »
Clay le dit en la regardant, comme s’il se parlait à lui-même.
« Maintenant que tu connais la vérité, tu n’es pas encore plus troublée ? »
« Je… »
« Tu dois être encore plus curieuse de savoir ce qu’il y a à l’intérieur. »
Alors même que cette chose recelait sans doute un danger immense.
« Tout ce que tu n’as pas réussi à comprendre sur toi-même se trouve là-dedans. »
Pourtant…
« Il se pourrait aussi que tout ce que tu as voulu rejeter s’y trouve. »
Il ne lui restait plus qu’à décider si elle choisissait de porter le poids de cette folie.
« Comme tu le sais, j’ai accepté celle que tu es aujourd’hui. J’ai aussi besoin de toi. Je ne pourrais rien souhaiter de plus que de te voir m’être encore plus utile, mais je ne veux pas prendre ce genre de risque. »
C’était un pari.
« Alors, partons d’ici ensemble. Moi non plus, je ne chercherai plus à savoir ce qui se trouve là-dedans. »
« Votre Majesté. »
« Fais ce que je te dis. »
Clay savait bien à quel point il était douloureux de sentir son identité s’effondrer.
« Je dis ça uniquement pour toi. »
Mais Selimia ne rebroussa pas chemin.
« Si je dis que je veux voir ce qu’il y a à l’intérieur, vous me laisserez faire ? »
Elle choisit de prendre le risque.
« Je veux voir ce qu’il y a à l’intérieur. »
« Selimia. »
« Votre Majesté. »
Son regard était grave.
« En l’état, je ne vous serai d’aucune aide, Votre Majesté. »
Elle était forte. Mais bien des gens autour d’elle l’étaient davantage. Et son plus grand ennemi n’était autre qu’Elhaen.
Dans son état actuel, elle ne pouvait pas vraiment l’aider à l’affronter.
« Si vous ne voulez pas ouvrir cette porte, je comprends. Cela pourrait vous mettre en danger, Votre Majesté. Mais si c’est à cause de moi, si vous pourriez l’ouvrir sans cela, alors je vous en prie, faites-le. »
« Comme je te l’ai déjà dit, tu risques de ne pas pouvoir supporter ce qui s’y trouve. »
« Ce qui se passe en ce moment est déjà difficile à supporter. »
Elle serra les poings de toutes ses forces.
« Parce que je me sens tellement impuissante. »
« … »
« Alors, je vous le demande. »
Sa résolution était inébranlable. Il ne restait plus qu’à Clay de choisir.
Elle est sérieuse.
Il jeta un coup d’œil à la porte.
Si je l’ouvre, je risque bel et bien de me mettre en danger.
Car il ignorait quel genre d’être Selimia deviendrait.
Mais…
Il était dans le même cas que Selimia. En l’état, il ne pourrait peut-être pas tenir tête à Elhaen. Il devait se donner davantage de moyens, quels qu’ils soient.
Oui. Inutile d’avoir peur, maintenant.
Il était un homme qui avait déjà connu la mort. Il n’avait aucune raison d’hésiter.
Il se tourna vers la porte.
« J’espère que tu ne le regretteras pas, Selimia. »
Car le regret pouvait lui aussi infliger une douleur inimaginable.
Il la prévint une dernière fois, mais le visage de Selimia ne changea pas. Clay leva Excalbren.
Il frappa plusieurs fois, mais la porte ne céda pas tout de suite. Une source de mana, reliée à un endroit quelconque, empêchait qu’on la brise.
Il avait fait en sorte qu’on ne puisse pas la pousser facilement à ses limites.
Clay se concentra et se mit à percevoir le flux de mana. Il constata qu’il était relié au sol.
CRAAAC !
Il commença par trancher le flux de mana en y plongeant son épée.
Puis il la retira et frappa la porte.
CRAC !
Elle commença à se briser.
CRAC ! CRAAAAC !
De la lumière s’échappa de la porte fendue.
« Selimia ! Recule ! »
BOUM !
Et au moment où l’épée s’enfonça profondément dans la porte…
BOOOOUUUM !
Une explosion retentit. Projeté dans les airs, Clay enlaça Selimia.
Bientôt, des étagères leur tombèrent dessus tandis qu’ils s’écrasaient au sol.
Un nuage de poussière s’éleva.
Ce ne fut qu’après un moment que l’explosion finit par s’apaiser.
« Votre Majesté, vous… allez bien ? »
Selimia demanda cela en fronçant légèrement les sourcils, comme si elle avait mal à la tête. Clay baissa les yeux vers elle et répondit avec un soupir :
« Je vais bien. »
Clay, qui l’avait protégée des débris en la couvrant de son corps, se releva aussitôt et épousseta ses vêtements.
Sa vue était trouble et floue. Il ramassa Excalbren, tombée non loin, et la balança une fois.
Frouuush !
La poussière devant lui se dissipa.
Il aperçut alors une silhouette debout derrière la porte brisée.
« ! »
Une forme humaine.
Bien qu’il n’en distinguât qu’une vague silhouette, Clay comprit immédiatement de quoi il s’agissait.
« C’est… »
murmura Selimia en se relevant, le regard tourné dans cette direction.
Ffff.
La silhouette pencha la tête, comme si elle réagissait à Selimia.
« Selimia. Attends ici un instant. »
Clay fit un pas en avant pour vérifier si la silhouette était bien l’être qu’il croyait.
« Es-tu un dieu ? »
« … »
La silhouette ne répondit pas. Elle fit seulement un léger pas vers Clay.
Par réflexe, Clay leva son épée.
« Réponds-moi. Es-tu le maître de ce corps ? »
Une fois encore, la question resta sans réponse.
Ne me dis pas que…
Clay déglutit péniblement.
Il ne peut pas parler ?
L’être qui se tenait devant lui n’était fait que d’« esprit ». D’une certaine manière, on aurait pu parler d’une forme-pensée.
Il était possible qu’il ne puisse pas parler parce qu’il n’avait pas de corps physique. Mais ce monde regorgeait d’êtres capables de parler sans bouche.
Est-ce parce qu’il est incomplet ?
Il se pouvait qu’il soit encore instable sous cette forme.
« Votre Majesté. »
Selimia prit la parole derrière lui.
« Est-ce… une sorte d’âme qui m’appartient ? »
Elle aussi semblait avoir compris ce qu’était la silhouette.
« On pourrait dire ça. »
« Alors, je ne suis qu’une… »
« On pourrait te considérer comme un réceptacle. »
Comme Elhaen le considérait, lui.
Cet être spirituel devait voir Selimia de la même manière.
« Mais tu as probablement aussi ta propre âme. Même si elle est peut-être infime. »
« Ah. »
« Es-tu prête ? »
Clay le lui demanda.
« Maintenant qu’il a été libéré, il va essayer de ne faire qu’un avec toi. »
« Je vois. »
« Tu ne le regrettes pas, par hasard ? »
Il était tard, mais à la question répétée de Clay, les yeux de Selimia s’écarquillèrent un instant, puis elle secoua la tête.
« Non. »
La détermination se lisait sur son visage.
« Parce que je deviendrai plus forte. »
Sur ces mots, elle fit un pas.
« À partir de maintenant, je m’en charge. Regardez, Votre Majesté. »
Au même instant, comme s’il réagissait à sa présence, l’être fit lui aussi un pas. Clay ne put que contempler la scène, abasourdi.
Pourvu qu’elle n’ait pas à le regretter.
Il ne pensait pas à Selimia. Il pensait à lui-même.
Clay ignorait lui aussi ce que deviendrait Selimia après avoir accepté cette chose. Peut-être qu’une décision insensée lui apporterait une épreuve encore plus insupportable.
Bien qu’il se fût dit qu’il n’avait rien à craindre puisqu’il était déjà mort une fois, Clay laissa échapper un rire d’autodérision en constatant qu’il craignait tout de même que les choses ne tournent mal.
Malgré tout…
Clay estimait qu’un être doté de sa propre volonté ne pouvait pas être une simple enveloppe.
Vas-y, Selimia.
Il ne dépendait plus que d’elle de recevoir ou non la récompense de son choix.
Selimia tressaillit.
Parvenue juste devant la silhouette, elle s’immobilisa. L’être s’arrêta lui aussi et la regarda.
Le face-à-face se prolongea quelques instants.
« Es-tu mon âme ? »
La silhouette ne répondit pas à Selimia.
« Tu crois sans doute que ce corps a été créé pour toi. »
Elle se mordit la lèvre.
« Mais ce n’est pas le cas. »
Au contraire, Selimia affirma que c’était l’être qui était là pour elle.
« Tu devras devenir ma force. Pour aider Sa Majesté. »
Au moment où elle saisit le poignet de la silhouette…
Un sourire.
La silhouette souriante et Selimia furent englouties par la lumière.