Chapitre 169
Quelque chose clochait dans son corps.
C’était comme s’il revivait à l’envers les procédures qu’il avait subies avec Lin et Goltche. Pire encore, il avait l’impression d’avoir été ramené à l’époque où il ne s’était pas encore dressé sur l’échafaud.
« Hhhhk— ! »
Quelques instants plus tard, Clay ouvrit les yeux. Il se trouvait dans une sorte de couloir. Prenant appui sur un bras, il se redressa péniblement.
Le cercle magique qui se trouvait auparavant sous ses pieds avait disparu sans laisser de trace.
« Kh… »
Il était évident qu’il avait quitté son monde mental. Mais la douleur ne s’était pas dissipée. Il avait l’impression que tout son corps avait été roué de coups.
« … ! »
Puis son expression changea brusquement lorsqu’il baissa les yeux vers lui-même.
Les Marques.
Toutes les marques qui recouvraient son corps avaient disparu. Sous les déchirures de ses vêtements en lambeaux, son torse était désormais lisse, sans la moindre cicatrice.
« C’est impossible… »
Il se rappela les paroles de Crea. Pris de panique, il tenta d’invoquer la Magia.
Rien ne se produisit.
Le seul pouvoir qu’il pouvait encore manier, c’était…
Flaaash !
Le pouvoir sacré.
« Roi démon ? »
Une voix l’interpella. Il tourna la tête, les yeux écarquillés. Syltanaro s’approchait de lui sous forme humaine.
« Dieu merci ! Tu es là ! »
Elle s’effondra près de lui et s’empressa de vérifier son état.
« Tu es blessé quelque part… ? »
Elle s’interrompit au milieu de sa phrase. Son regard s’était posé sur la peau découverte sous le col de Clay.
« Hein ? »
Elle savait parfaitement dans quel état se trouvait son corps auparavant. Pourtant, en voyant la peau de Clay, parfaitement intacte, elle ne put cacher sa perplexité.
« Roi démon ? Comment… ? »
« Il y a eu des circonstances particulières. »
Clay éluda rapidement la question.
« Tu ne pouvais pas me voir, c’est ça ? »
L’isolement imposé par Crea ne semblait pas s’être limité à son monde mental. Syltanaro acquiesça, toujours troublée.
« Ah… oui. Je ne t’ai trouvé nulle part. »
Elle poussa un soupir, comme si elle se remémorait cette épreuve.
« J’ai craint que tu ne sois en grand danger. »
« Merci de t’être autant inquiétée pour moi. »
« N-non, ce n’est rien. »
Malgré ses paroles, son visage restait plein de questions. En le voyant, Clay réprima intérieurement un grognement.
« Alors… je ne peux plus du tout utiliser la Magia ? »
Dans ce cas, tout ce que Crea lui avait dit était vrai.
« Elle le pensait vraiment ? »
Elle avait dit qu’elle ramènerait son corps à l’état où il était à l’époque où il était Héros. Cela signifiait annuler tout ce qui avait fait de lui le Roi démon.
« Le Noyau de coexistence… »
Il se concentra désespérément dessus, craignant de l’avoir perdu lui aussi. Si son corps était vraiment revenu à son état d’origine, le noyau n’aurait plus dû exister.
« Il est toujours là. »
À sa grande surprise, il était intact. Il le sentait clairement. Soulagé, il expira.
« Tout n’a donc pas changé. »
Peut-être même que Crea n’avait pas pu y toucher.
« Non… »
C’était différent.
Il le sentait. Le pouvoir contenu dans le Noyau de coexistence n’était plus ni Magia ni pouvoir sacré. C’était…
« L’Origine… ? »
L’essence de Crea. Elle s’était logée dans son Noyau de coexistence.
Clay laissa échapper un rire amer.
Un pouvoir qui n’avait nulle part où aller s’était réfugié dans l’espace vide laissé par la Magia. Voilà pourquoi le noyau avait survécu alors que tout le reste était revenu à son état initial.
« Alors… »
Crea avait-elle finalement réussi ? Elle avait juré de laisser derrière elle un obstacle qui l’empêcherait de redevenir un Héros. Peut-être avait-elle tenu parole.
Clay éprouva des sentiments contradictoires.
Il était devenu le Roi démon, et le voilà désormais incapable d’utiliser la Magia. Son corps n’était plus digne de ce titre.
« Roi démon ? »
Syltanaro se pencha vers lui, inquiète.
« Tu vas bien ? Tu es tout pâle… »
« Ça va. »
Il n’avait pas le choix : il devait le prétendre. La guerre faisait toujours rage. Il ne pouvait pas révéler ce qui s’était passé ici.
« Crea… »
Il se rappela la fin.
Au moment où il avait reçu l’Origine de Crea, son monde mental s’était complètement effondré. Elle s’était dissoute avec lui. Il avait cru qu’elle allait simplement disparaître en silence, mais elle avait soudain explosé.
Ce fut un raz-de-marée. Une vague impossible à fuir, qui engloutit tout. Même lorsqu’il tenta de s’échapper, le flot blanc le submergea.
Et, une fois tout terminé, il s’était réveillé ainsi.
Clac…
Il serra le poing. Le pouvoir sacré afflua en lui.
« Tu t’accroches encore à moi, à ce que je vois ? »
Même si Elhaen l’inondait de pouvoir sacré, rien ne détournerait Clay de sa voie. Il emploierait jusqu’à la dernière parcelle de sa force pour abattre ce dieu.
C’était tout ce qui lui restait à faire. D’ici là, il devait continuer à commander l’armée du Roi démon sans faiblir.
« Il doit croire que ce corps lui appartient déjà. »
Convaincu qu’elle était souillée par la Magia, Elhaen devait sûrement lui fournir encore plus de pouvoir sacré.
Car il voulait s’emparer d’un réceptacle purifié.
« Même si Crea a laissé un obstacle derrière elle… ? »
Avant même de recevoir son Origine, Clay avait pu puiser dans le pouvoir sacré. Elhaen ne le lui avait jamais retiré.
« Peut-être… »
Cela faisait partie des conditions nécessaires à sa descente.
Clay ne désirait rien tant que rompre ce lien sur-le-champ. Mais depuis qu’il avait été choisi comme Héros, il n’avait jamais réussi à le couper lui-même.
Il aurait dû s’en rendre compte depuis longtemps. Il rit amèrement de son propre aveuglement.
En fin de compte, il n’y pouvait rien. Privé de Magia, le seul pouvoir qu’il pouvait désormais manier était, ironiquement, le pouvoir sacré.
« Viens donc essayer de me le prendre, si tu l’oses. »
Les dents serrées, Clay se força à se relever. Le manteau de force que Beatrice avait autrefois posé sur ses épaules avait disparu depuis longtemps, effacé sans laisser de trace par l’explosion de Crea.
« Roi démon. »
Syltanaro se précipita pour le soutenir.
« Tu peux marcher ? »
« Pour l’instant. »
« Alors laisse-moi t’aider. »
Appuyé contre elle, Clay se mit à avancer lentement. Les cercles magiques gravés dans le sol avaient tous disparu.
Il devait maintenant retrouver Neville — celui qui les contrôlait — et exiger des explications.
Boum !
Alors qu’ils revenaient sur leurs pas, une secousse fit vibrer l’air.
« Ça… »
Ils quittèrent le couloir obscur, qui leur avait semblé être un refuge, et débouchèrent de nouveau dans la caverne grouillant de démons géants.
Kwooom ! Kwaaang !
Et Tia était là.
Le cercle magique avait disparu et Neville était introuvable ; les démons géants étaient donc redevenus fous furieux. Mais cette fois, ils ne chassaient pas Clay. Ils s’en prenaient uniquement à Tia.
« Tu es vivant… »
Syltanaro déglutit, la voix tremblante.
« Tia m’a aidée, ainsi que le Roi démon, à échapper aux démons géants. »
« Elle vous a aidés ? »
Clay fronça les sourcils.
Quoi qu’il en soit, il avait été pris au piège de Crea. Que Tia leur ait ou non fait gagner du temps face aux géants n’aurait pas changé grand-chose.
« Non… peut-être que si. »
Les cercles magiques conçus pour viser une victime précise étaient plus efficaces dans les grands espaces.
Ce qui signifiait que le piège avait probablement été installé ici même.
Dans ce cas, le couloir d’où il venait de ramper n’avait peut-être été qu’un abri provisoire destiné à le maintenir en vie.
Ce n’était qu’une supposition, mais… Clay tourna le regard vers Tia, toujours en plein combat.
« On y va. »
« Quoi ? »
« Pendant qu’ils ont les yeux rivés sur elle, on devrait filer. »
« Ah, mais… »
Syltanaro hésita. Clay lui jeta un regard.
Bien qu’elles fussent ennemies, elle semblait mal à l’aise à l’idée de profiter de l’aide de Tia. En voyant son air troublé, Clay soupira doucement.
« Si ça te gêne, on peut faire demi-tour. Il y a peut-être une sortie de ce côté aussi. »
« Non, ce ne serait pas prudent. » Syltanaro secoua fermement la tête. « Ils ont déjà posé des pièges ici, n’est-ce pas ? Il pourrait y en avoir d’autres si on rebrousse chemin. Mieux vaut continuer par là. »
« Tu préférerais qu’on combatte à ses côtés ? » Le corps de Clay n’était pas en état de se battre. « Si tu veux me garder en sécurité, c’est notre seule chance. »
« … »
« Syltanaro. »
« Oui. »
Après lui avoir enfin répondu, elle commença à l’éloigner des lieux.
« Alors, avançons sans nous faire remarquer. Appuie-toi sur moi autant que tu en as besoin. »
« Entendu. »
Les explosions retentissaient sans fin. Quel que fût le nombre de géants que Neville avait enfermés ici, Tia les affrontait sans relâche — comme Clay lui-même l’avait autrefois fait, seul, dans les cachots, lorsqu’il était Héros, pour protéger ses compagnons.
Kwooooom !
Un grondement plus puissant fit trembler la caverne. Clay tourna brusquement la tête.
Un autre géant venait d’apparaître. Celui-ci frôlait presque le plafond de la caverne et faisait trembler le sol à chaque pas.
« Ça ne va pas. »
Si cela continuait, la caverne elle-même s’effondrerait. Clay écarta doucement Syltanaro.
« Syltanaro. »
Il lui tendit la main. Comprenant ce qu’il voulait, elle se transforma en épée et bondit dans sa paume.
« Kh— ! »
Mais le visage de Clay se crispa de douleur. Ses genoux fléchirent et il s’écroula. Il ne parvenait pas à la tenir correctement. Plus il serrait sa forme, plus sa souffrance augmentait.
『Roi démon !』
La voix paniquée de Syltanaro retentit.
『Quelque chose ne va pas ! Mon pouvoir s’en prend à toi !』
En réalité, il ne l’attaquait pas : leurs natures ne correspondaient simplement plus. Mais le résultat était le même.
『Lâche-moi, vite !』
Le corps de Héros de Clay, partiellement restauré, résonnait toujours avec Syltanaro, mais cette résonance le détruisait désormais.
Il serra les dents.
« Même avec le Noyau de coexistence, ça ne sert à rien ? »
Le problème était évident. Le noyau n’équilibrait plus la Magia et le pouvoir sacré : il ne contenait plus que l’essence de Crea et le pouvoir sacré.
Il ne pouvait plus du tout harmoniser la Magia.
Crac !
N’ayant pas le choix, Clay relâcha la garde de l’épée. Syltanaro reprit aussitôt forme humaine, le visage livide.
« Roi démon ! »
Elle rattrapa son corps chancelant.
« Tu vas bien ? »
Mais Clay ne put répondre. Il ne savait même pas quoi dire.
Pendant ce temps, les géants tout proches, alertés par le vacarme, tournèrent la tête. Ils fixèrent Clay et se ruèrent droit sur lui.
« Syltanaro. »
« Oui, Roi démon ? »
« Quoi qu’il arrive ensuite, n’interviens pas. »
En tournant la tête, il l’aperçut.
Tia courait vers lui. Elle avait remarqué le tumulte et compris qu’il était revenu.
Elle l’atteignit avant les géants, l’épée étincelante, et la leva pour frapper.
Clang !
Mais la lame lui fut arrachée des mains — par Clay lui-même.
Excalbren.
Flaaash !
L’Épée sainte s’embrasa de nouveau, répondant à Clay, désormais que son corps avait retrouvé son état de Héros.
(Fin du chapitre)