Chapitre 142
Guidée par un démon, Naiad fila droit dans un petit hangar.
« Toi… ! »
À l’intérieur se tenait Tia, l’Impératrice de Ezer et autrefois l’amie intime de Naiad, avec ses cheveux dorés et ses yeux bleus, exactement comme Naiad se la rappelait.
« Naiad. » Tia l’aperçut aussi, mais son expression changea à peine. « Je pensais que tu étais hors de vue… Tu devais être ailleurs. »
« Attends… Tu n’es même pas surprise ? »
« Je savais déjà que tu étais aux côtés de Clay. Rien d’étonnant, donc. »
Naiad la dévisagea, incrédule. « Même comme ça, c’est une sacrée réaction. »
« Je n’ai pas le loisir de me réjouir en ce moment. » Tia s’assit sur une caisse en bois toute proche en poussant un soupir. « Si ce n’est pas important, pouvons-nous en parler plus tard ? »
« Oh, bon sang… ! » s’emporta Naiad. « Que les elfes derrière toi t’aient renseignée sur moi ou non, je m’en fiche. Mais ne me parle pas comme ça. Pas maintenant, alors que Clay est dans cet état. »
« C’est parce que Clay est dans cet état que je ne peux pas te parler. » Tia planta son regard dans le sien. « Tu sais pourquoi il a changé. »
« … »
Naiad hésita, puis releva la tête, le regard soudain plus acéré.
« Alors, pourquoi as-tu fait ça ? »
Le ressentiment qu’elle avait enfoui depuis si longtemps finit par déborder.
« Pourquoi as-tu abandonné Clay ? »
« Ce n’était pas par choix. Les circonstances… »
« Ce n’est pas une excuse. »
Clay avait été le pilier du groupe des Héros — non seulement grâce à sa force, mais aussi parce que tous pouvaient lui accorder une confiance absolue.
En tant qu’impératrice, Tia ne pouvait pas rejoindre directement le groupe, mais elle en avait été un soutien essentiel, leur apportant des ressources et des conseils.
« Que représentait Clay pour toi ? »
Tia aussi s’était reposée sur lui, cherchant du réconfort auprès de lui dans les épreuves liées au trône.
« Clay était… »
Naiad se mordit la langue et serra les dents.
« Quoi qu’il ait été pour toi, tu ne peux pas réparer ton erreur. »
« Je le sais. »
« Peu importe les circonstances, tu aurais dû faire tout ce que tu pouvais. Clay n’avait pas besoin de ton aide. Il voulait seulement que tu croies en lui. »
Mais aucun d’eux, pas même Tia, ne lui avait accordé cette confiance.
« As-tu la moindre idée de ce qu’il a ressenti en montant sur l’échafaud ? Tu n’aurais jamais dû venir ici. »
L’émotion la submergea, et Naiad se surprit à s’emporter plus violemment qu’elle ne l’avait voulu.
« Tu n’as même pas fait le strict minimum. Tout le monde sait que tu avais beaucoup à protéger… mais il s’agissait de Clay. S’il y avait quelqu’un qui le méritait… »
« Oui. Tu as raison, Naiad. » Les yeux de Tia se remplirent de chagrin. « Je n’ai rien fait. »
« Alors, pourquoi… »
« Et c’est exactement ce que Clay pensera. »
Puis elle prononça des mots qui figèrent Naiad sur place.
« En vérité… je suis allée le voir. Avant qu’on le conduise à l’échafaud. »
« Quoi ? »
« Plus précisément, je l’ai rencontré dans sa cellule. »
Pour organiser cette rencontre, Tia avait soudoyé plus de gens qu’elle ne pouvait en compter…
« Le gardien qui s’occupait de ses repas, un autre pour retarder la relève, un mage de haut rang pour désactiver les alarmes magiques, et même un prêtre lié à Ezer. Entre autres. »
Il lui avait fallu tout cela pour obtenir ne serait-ce que quelques instants seule avec lui.
« Et je l’ai effectivement rencontré, très brièvement. »
Tia baissa les yeux.
« Mais Clay était déjà brisé, à ce moment-là. Il n’était pas en état de m’écouter. La torture l’avait épuisé. »
« Non… Clay a toujours cru que personne n’était venu le voir. Et oui, il était affaibli, mais s’il souhaitait encore que tu croies en lui juste avant de mourir, ton histoire ne tient pas debout. »
« Elle ne devrait pas tenir debout. » Tia expira doucement. « Avant de partir, je lui ai donné la clé de ses chaînes. J’ai laissé la porte de sa cellule entrouverte. Je lui ai indiqué la voie d’évasion que j’avais préparée. Malgré tout, je savais qu’il n’arriverait pas à sortir. C’était… une dernière chance, désespérée, que je n’avais pas pu m’empêcher de lui offrir. »
Ses chances étaient presque nulles. Et même s’il avait refusé, cela n’aurait rien eu d’étonnant : il ne lui avait répondu qu’avec fureur.
« Ce qui est étrange, c’est que… Clay ne se souvient de rien. »
À en juger par les conversations qu’ils avaient eues depuis, il n’avait aucun souvenir de leur rencontre.
« Et pourtant… son esprit semblait un peu plus intact après coup que lorsque je l’avais vu. Il était bien assombri à l’approche de sa mort, mais pas aussi complètement détruit qu’au moment où je l’avais trouvé. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? » Naiad fronça les sourcils. « Attends… tu veux dire que… »
« Je ne crois pas que la marque gravée en lui par les prêtres était ordinaire. »
Sa voix était calme, posée.
« C’était un sceau de châtiment divin, destiné à effacer une partie des souvenirs après un certain délai. »
« Attends. » Naiad l’interrompit. « Clay se souvient de la torture. S’il avait perdu des souvenirs, il ne remarquerait pas des blancs ? »
« Un sceau de châtiment divin est si difficile à réaliser parfaitement qu’il fonctionne rarement tout à fait. Lorsqu’il est incomplet, l’esprit ne perd pas tout : seuls certains souvenirs disparaissent. »
« Quoi ? »
Pourquoi apposer un sceau incomplet d’effacement de la mémoire sur quelqu’un qui était de toute façon condamné à mourir ? Naiad eut la bouche sèche.
« Alors, la conversation avec toi… pourrait faire partie des souvenirs effacés ? »
« C’est très probable. » La voix de Tia ne trembla pas. « Je suppose qu’on lui a seulement retiré les souvenirs des pires moments de son supplice. Notre conversation a eu lieu durant cette période. »
« Mais pourquoi… »
Même après avoir entendu ses explications, Naiad ne parvenait pas à comprendre. Effacer, de façon incomplète, seulement les pires souffrances… dans quel but ?
« Peut-être voulaient-ils s’assurer qu’il ne meure pas avant l’exécution ? »
C’était la seule explication plausible à laquelle Naiad pouvait penser. Mais Tia se contenta de serrer les lèvres.
« Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, je l’ai quand même abandonné. Si j’avais agi plus tôt, les choses auraient peut-être tourné autrement. Même s’il a oublié, il ne m’a pas pardonné. Le résultat est le même. »
« Ce n’est pas la même chose. » La voix de Naiad se durcit. « On a pris quelque chose à Clay. »
Ce souvenir avait peut-être été nécessaire, aussi terrible soit-il.
« Même si nous ne pouvons pas lui rendre sa souffrance, nous devons découvrir qui a fait ça et pourquoi. »
« Pour le coupable, c’est évident. »
Le regard de Tia se glaça.
« L’Empereur de Krata. Sans Lutan, les prêtres n’auraient jamais pu faire ça. »
« Lutan… ! Qu’est-ce que c’est que ce salaud ? Il a fait des expériences sur le Héros à la fin ? Qu’est-ce qu’il cherchait à faire ?! »
Naiad serra les poings et cria. Puis, tandis qu’elle grinçait des dents, elle fixa Tia d’un regard acéré.
« Tia. »
Tia avait fait son choix en tant qu’impératrice, une décision qui, compte tenu de sa position, protégerait la vie de nombreuses personnes.
Ce choix lui avait inévitablement valu le ressentiment de Clay. Elle ne pouvait pas sauver les deux camps ; l’un devait être sacrifié.
Mais Tia ne s’en était pas tenue entièrement à sa décision. Malgré le risque de provoquer des représailles catastrophiques si on la découvrait, elle avait tout de même cherché Clay… et avait réussi à le voir.
On pouvait en tenir compte. Mais rien de plus.
« Le Clay d’autrefois… si tu avais été à sa place, il n’aurait pas hésité à se mettre le monde à dos. »
Le problème, c’était que leurs sentiments n’avaient jamais eu la même profondeur.
« Tu as mis la vie de Clay dans la balance. Ça, tu ne peux pas le réparer. »
Naiad s’approcha. Tia baissa la tête sans chercher à se défendre.
« Malgré tout… »
Ce calcul n’avait pas été vain.
« Même si Clay ne te pardonne jamais, si tes regrets sont sincères, alors fais tout ce que tu peux. Tout. »
S’il y avait eu un complot contre Clay, cette guerre aussi pouvait receler des pièges.
« Si tu as décidé d’aller jusqu’au bout, en tout cas. »
Quand Tia releva la tête, elle croisa le regard acéré que Naiad posait sur elle.
« Tu comprends ? »
C’était un reproche. Tout ce que Tia pouvait faire, c’était hocher la tête. C’était la seule chose qu’elle pouvait faire, pour l’instant.
« Pour le moment, je ne dirai rien à Clay de ce que tu m’as raconté. »
S’il ne s’en souvenait pas, le lui dire maintenant ne ferait que le rendre encore plus méfiant envers elle. Il pourrait même croire à une invention.
« Je vais vérifier ce que tu m’as dit et décider si je dois le lui révéler ou non. D’ici là, garde le silence. »
Tia hocha de nouveau la tête aux paroles de Naiad.
« Bon, j’y vais. »
Alors que Naiad se retournait pour partir, Tia l’interpella.
« Naiad. »
« ? »
« …Merci. »
Sa voix était basse.
« De m’avoir écoutée. »
« Je t’ai écoutée parce que j’en avais besoin. »
Naiad laissa échapper un long souffle.
« Pour mettre mes propres idées au clair. »
Puis elle s’envola vers la sortie du hangar.
« J’y vais. »
Sur ces seuls mots, Naiad sortit à l’air libre.
Tia resta là, immobile, les yeux fixés dans la direction où elle était partie.
♧
Fouuuush…
Dans ce lieu où seul le vent hurlait désormais, Yuru était assise sans bouger.
« Ha. »
Le menton posé sur un bras enroulé autour de ses genoux, elle brisa le silence d’un soupir.
« Quand j’y repense, tout ça est tellement… vide, non ? »
Son siège de fortune n’était autre que Talosa, la maîtresse de la Tour rouge.
« Pas de réponse, hein ? »
Le visage de Talosa était figé dans un cri, et elle était morte depuis longtemps. Elle n’était pas seule : les corps d’autres mages gisaient tout autour de Yuru. Ils s’étaient tous rués sur elle et avaient connu le même sort.
« Franchement, je pensais que tu réussirais au moins à m’arracher un bras. »
La puissance qu’elle maniait désormais dépassait même sa propre mesure.
« Bon… je crois qu’il est temps que j’y aille. »
Elle se leva en s’étirant, les yeux brillants.
« Allons-y ? »
Retrouver Clay.
(Fin du chapitre)