Chapitre 138
Krata occidentale.
« B-Bon sang ! Pourquoi la Sainte fait-elle ça ?! »
« Sa Majesté ne devrait-elle pas être ici ? »
« Nous allons tous mourir… ! »
L’armée d’Ezer fondait sur eux. Les soldats de Krata résistaient, mais se contentaient de réagir aux attaques.
Face aux forces d’Ezer — qui formaient en réalité une coalition de mages de la Tour Bleue et d’elfes —, les soldats de Krata étaient impuissants.
« Ils sont plus rapides que je ne le pensais. »
Tia observa la scène et parla calmement.
« À ce rythme, nous atteindrons la capitale en un rien de temps. »
Tout se déroulait bien. Son regard se porta ailleurs.
« Lilien. »
« Oui, Votre Majesté ? »
« Je crois qu’il est temps que j’aille retrouver Clay. »
À ces mots, le visage de Lilien se figea.
« Votre Majesté ! »
« Je l’ai dit trop ouvertement ? »
Tia étudia son expression.
« Tu as juré de me suivre. J’aimerais donc que tu comprennes. »
« … »
Lilien semblait ne pas savoir quoi répondre. Tia poursuivit :
« Si le front est aussi fragile, c’est que l’essentiel des forces de Krata est probablement concentré là où se trouve Clay. Je pense que tu peux te débrouiller ici sans moi. Je te confie donc le commandement et je pars. »
Lilien sortit de sa stupeur et agita les mains.
« Vous ne pouvez pas, Votre Majesté ! Vous comptez traverser tout le pays jusqu’à l’est, seule ? »
« Pas seule. »
Des elfes s’étaient déjà rassemblés aux côtés de Tia.
« J’emmènerai une petite troupe d’élite pour attaquer l’armée de Krata à l’est. »
Même si la commandante suprême venait d’annoncer qu’elle comptait foncer droit sur le Roi démon — une idée insensée —, Lilien ne put que déglutir avec peine.
La décision était déjà prise.
Quiconque tenterait de l’arrêter, Tia n’en ferait qu’à sa tête.
« Lilien. »
Tia lui donna un ordre sans détour.
« Pour une fois, joue ton rôle de commandante suprême. »
« Votre Majesté… »
« Rexton a dit qu’il refuserait. »
Tia se mit en marche.
« Toi, tu le feras, n’est-ce pas ? »
Son regard était froid : il ne s’agissait pas d’une demande.
« … Oui. »
Lilien ne put que répondre ainsi. Tia sourit comme si de rien n’était et poursuivit son chemin, suivie d’une douzaine d’elfes.
Lilien resta seule.
« Ah… »
Quand Tia quitta le champ de bataille, les soldats d’Ezer vacillèrent. En revanche, ceux de Krata retrouvèrent leur sang-froid et contre-attaquèrent avec férocité.
« C’est insensé. »
L’Impératrice de Ezer ne prêtait même plus attention à ses propres troupes. Tia était une femme rongée par le regret, qui n’agissait que dans l’espoir de réparer ses erreurs.
Mais Lilien, elle, n’était pas ainsi. Pour ceux qui se trouvaient ici, elle tira son épée.
« Capitaine ! »
« La ligne de défense ennemie s’est renforcée ! »
« Donnez vos ordres ! »
Aux cris de ses subordonnés, Lilien réagit sans tarder. Elle ordonna aux elfes laissés par Tia d’attaquer l’ennemi de façon stratégique.
Les elfes, très mobiles, rompirent leur formation ; les soldats d’Ezer s’engouffrèrent alors dans les brèches pour isoler des groupes de Kratans et les anéantir.
« Aah ! »
« Merde, nous sommes encerclés ! »
Cette tactique n’était possible que parce que la coalition d’Ezer était ici plus nombreuse que l’ennemi. Les soldats de Krata ne pouvaient même pas tenter de secourir leurs camarades encerclés : s’ils essayaient de briser l’encerclement, d’autres se retrouveraient piégés.
Plusieurs poches de résistance se formèrent. Les forces de Krata ne parvenaient plus à maintenir une ligne de défense cohérente.
« Merde ! »
« Retraite ! »
Alors que Lilien poursuivait les soldats de Krata en fuite…
« Pitoyable. »
Une voix soudaine la fit tourner la tête. Un vieil homme se tenait là.
« Vous… »
À l’instant où elle le reconnut, son épée au fourreau la frappa de plein fouet.
« Ngh ! »
Ce n’était que le fourreau, mais le coup la projeta au loin. Les soldats de la coalition d’Ezer s’immobilisèrent, et ceux de Krata interrompirent leur retraite.
« Impossible… »
« Merde ! »
« C’est… ! »
Devant eux se tenait nul autre que la plus haute autorité de Krata…
Lutan von Lagnarich.
« Le trône se trouve dans la capitale… »
Et pourtant, il était là, avec un léger sourire.
« Vous perdez votre temps. »
Il leva les bras.
« Vous pensiez vraiment pouvoir l’emporter aussi facilement ? »
Il dégaina sa lame et eut un petit rire.
« Voyons un peu ça. »
Ce n’était qu’un vieil empereur, pourtant l’aura qui émanait de lui n’était pas à la portée du premier venu.
« Enfin… à supposer que vous viviez assez longtemps pour agir. »
Frouuush…
Il balaya l’air de son épée. Rien de plus…
BOUM !
… mais une explosion assourdissante éclata le long de sa trajectoire et projeta les soldats d’Ezer au loin.
« Aaaah ! »
Une arme capable de renverser le cours de la bataille venait d’entrer en scène. Même les soldats de Krata qui fuyaient retrouvèrent leur ardeur au combat.
« Sa Majesté est là ! »
« Vive l’Empereur Lutan ! »
À la différence de la coalition désorganisée d’Ezer, les soldats de Krata poussèrent des acclamations triomphantes, face à ce qu’ils considéraient comme leur plus grand atout : Lutan en personne.
Comment… ? L’Empereur de Krata ?
Lilien se redressa, le visage figé par la stupeur.
Quand Tia lui avait parlé à distance, le palais impérial de la capitale de Krata se dessinait clairement derrière Lutan.
Tout cela n’était qu’une ruse.
S’il avait délibérément donné cette impression tout en préparant le piège, alors Tia était tombée droit dedans : elle était partie rejoindre Clay, abandonnant de fait la coalition à son sort.
« Eh bien, maintenant que je suis là… »
Lutan brandit de nouveau son épée.
« … vous n’avez plus rien à craindre. »
BOUM !
Une explosion déchira l’air le long de la trajectoire de sa lame. Les soldats d’Ezer furent projetés de côté, tandis que les mages de la Tour Bleue s’empressaient d’ériger des barrières et de riposter par des sorts.
Des projectiles magiques filèrent vers Lutan, mais il les repoussa d’un revers de son épée.
« Vous êtes trop lents pour suivre mon rythme. »
« — ! »
En un éclair, il se retrouva au milieu des mages de la Tour Bleue. La lueur à ses pieds signalait le pouvoir sacré qu’il venait d’utiliser.
« Vous… ! »
Un mage commença à incanter, mais la lame de Lutan s’abattit avant lui.
« Argh ! »
Un bras s’envola dans les airs. Sans même jeter un regard au mage qui s’effondrait, Lutan continua de frapper. Les corps se disloquaient sur le passage de sa lame.
C’est…
L’arme suprême de Krata.
Voyant soldats et mages s’effondrer, impuissants devant lui, Lilien ne put que le regarder, bouche bée.
« Lutan ! »
Rexton, le champion d’Ezer, se rua sur lui, mais après seulement quelques échanges de coups, il fut projeté au sol.
« Rexton ! »
À son cri, Lutan se tourna vers elle. Lilien retint son souffle devant son regard, pur reflet de la mort.
Son corps se figea. Elle ne parvenait pas à bouger tandis qu’il s’approchait.
« Cette guerre s’achèvera par ma victoire. »
Et sa lame s’abattit…
♧
« Lutan est probablement parti vers l’ouest. »
Krata orientale.
Ici, l’armée du Roi démon avait déjà écrasé les forces de Krata et pris position.
« Ou plutôt, c’est son épée qui y est allée. »
« Son… épée ? »
Assis dans la tente de commandement pour reprendre des forces, Clay fronça les sourcils en entendant Geshkafor.
« Une épée peut se déplacer toute seule ? »
« Hum. »
Syltanaro, sous forme humaine aux côtés de Clay, laissa échapper un petit son entendu.
« Hum ! »
À sa vue, Geshkafor se racla la gorge.
« Enfin, j’ai entendu dire que les épées sacrées pouvaient se déplacer seules. C’est quelque chose de ce genre ? »
« Oui. »
Lutan possédait une Épée d’âme. Elle n’aurait pas dû lui appartenir, mais son avidité et son désir de prolonger sa vie l’avaient poussé à faire pression sur les meilleurs artisans du continent pour en faire fabriquer une.
« Une réplique. Pas l’originale, mais assez proche pour qu’on ne puisse pas la négliger. »
Sans être l’arme véritable, sa copie était assez proche en qualité pour constituer un danger.
« D’ordinaire, il évite de s’en servir, de peur de l’abîmer, mais la capacité de l’épée a probablement fini par l’y contraindre. »
Elle pouvait créer un double de son porteur.
« L’épée peut prendre l’apparence de son maître et reproduire certaines de ses capacités, mais seulement à environ la moitié de sa véritable puissance. »
« La moitié… »
Geshkafor siffla entre ses dents.
« Même comme ça, Lutan n’est-il pas considéré comme le plus puissant de Krata ? La moitié de sa puissance doit rester terrifiante. »
« Exactement. »
Même à moitié puissance, une réplique de Lutan serait dévastatrice.
« Mais, mon seigneur, comment savez-vous que l’épée est partie vers l’ouest ? »
« Parce que Lutan n’a pas peur de moi. »
Le Roi démon avait déjà été vaincu une fois — pas par Clay, certes, mais tout de même.
« Krata a probablement appris beaucoup de choses à mon sujet pendant ma captivité. Même aujourd’hui, ils estiment sans doute en savoir assez pour me jauger. »
Il ne restait donc qu’une seule personne qui méritait d’être mise à l’épreuve.
« L’épée ne peut pas s’éloigner trop de son véritable maître. Avec les informations dont il dispose, Lutan voudra tester les capacités de la Sainte tout en restant lui-même à l’abri. »
« … On dirait que vous avez déjà vécu ça. »
« Quand j’étais Héros et que je suis venu à Krata, Lutan a fait exactement la même chose. »
À l’époque, il avait prétendu plaisanter, mais son but était de mesurer la force de Clay.
« Lutan est comme ça. Aveuglé par l’avidité, mais jamais assez imprudent pour chasser une proie à la légère. »
« Alors… devrions-nous envoyer des renforts à l’ouest ? »
Clay eut un tressaillement au sourcil.
« Quoi ? »
« Oh, je veux dire… Puisque l’épée s’en prend à la Sainte, nous pourrions en profiter pour intervenir et la détruire. »
Clay soupira.
« Rien ne garantit que l’épée sera encore là quand nous arriverons. C’est probablement déjà terminé. »
« O-Oui… c’est vrai. »
Syltanaro souffla bruyamment et lança un regard noir à Geshkafor, qui détourna la tête pour l’éviter.
« Quoi qu’il en soit, le champ d’action de Lutan est limité. Vu comme il tient à sa peau, il n’est pas étonnant que Krata finisse par ne plus posséder que sa capitale. »
Clay parlait avec une désinvolture moqueuse.
Lutan… ce royaume en ruines méritait-il vraiment que tu en sois si avide ?
Il se sentit presque gagné par un sentiment de vacuité, jusqu’à ce qu’il perçoive quelque chose d’inhabituel.
« Mon seigneur ! »
Au même instant, les yeux de Syltanaro s’écarquillèrent. Voyant leur réaction, Geshkafor se leva, perplexe, tandis que Clay se précipitait hors de la tente.
Et là, il la vit…
« Clay. »
Entourée par les soldats de l’armée du Roi démon, un groupe d’elfes derrière elle…
Tia.
« Parlons. »
(Fin du chapitre)