Chapitre 134
« Alors, c’est parti. »
L’armée du Roi démon se mit en marche. À sa tête, Geshkafor avançait d’un pas lourd, un sourire aux lèvres.
« Je massacrerai le plus d’humains possible et je m’attribuerai tout le mérite. »
Derrière lui, Selimia s’approcha, les mains croisées dans le dos, et pencha la tête.
« Tu devrais vraiment dire ça à voix haute ? »
Elle était la dernière des Quatre Généraux à les avoir rejoints.
En la voyant, Geshkafor déglutit légèrement.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Il y a beaucoup d’humains dans le coin, non ? Ils vont t’entendre. »
Elle avait raison : les rues que traversait l’armée du Roi démon étaient bordées par les habitants de Yaphenon. Ils murmuraient entre eux, déconcertés, sans savoir quoi penser de cette scène.
« Même s’ils ne nous considèrent plus comme des ennemis, les humains et les démons ont encore bien des rancunes. S’ils t’entendent fanfaronner ainsi, certains pourraient se remettre à nous craindre, et cela causerait des ennuis au Roi démon. »
« Ne t’inquiète pas. »
Geshkafor conserva un ton posé.
« Je ne parlais pas des humains d’ici. »
« Espérons qu’ils le comprennent, alors~. »
« … »
Dès le début, les piques de Selimia lui firent tressaillir le sourcil.
« Je me demande si Beatrice a parlé de toi au Roi démon. Ou s’il t’a seulement approuvé comme général. »
« Pourquoi ? Tu préférerais que je ne le sois pas ? »
« C’est le Roi démon lui-même qui m’a choisi. »
Il posa son énorme main sur sa poitrine.
« Comme il l’a fait pour moi, il a permis que mon corps soit reforgé pour atteindre sa forme la plus parfaite. Tu peux bien te faire appeler Witch du Nord, devenir général est une tout autre affaire. »
« Ah oui ? »
« Tout à fait. »
« Alors, je vais te montrer… »
Selimia lui adressa un sourire.
« … à quel point je suis meilleure que toi pour tuer. »
« Quoi ? »
« Bien sûr, tâche de faire ta part correctement, toi aussi. »
Elle parlait comme si leur rivalité n’avait rien d’important.
« Nous ne pouvons pas nous permettre de faire honte au Roi démon. »
« Ça vaut aussi pour toi. »
La voix de Geshkafor s’assombrit.
« Le Roi démon nous a confié ces troupes. Ne songe pas à tout ravager en solitaire : mène-les comme il faut. »
« Je vais essayer. »
Son petit rire lui arracha une légère grimace. Dans la rue, les gens chuchotaient en les regardant.
« C’est vraiment une bonne idée ? »
« Krata nous a abandonnés… et nous a même attaqués. »
« Nous devrions faire confiance au seigneur Clay, qui nous a sauvés. »
La confusion persistait, mais les habitants avaient déjà commencé à pencher en faveur de Clay.
Lorsqu’il apparut aux côtés de Neville et s’avança, les badauds déglutirent, le visage tendu.
Gron…
Malgré cette confiance encore hésitante, Clay reconnut clairement ce qu’il percevait chez eux.
La foi.
Grâce au travail préparatoire de Neville, la foi en Elhaen s’était affaiblie, et la dévotion se tournait désormais ailleurs.
Et le dernier réceptacle de cette dévotion, c’était Clay lui-même.
Une pression constante emplit son poing serré ; une force nouvelle déferla en lui.
En ce lieu où le concept même de Roi démon avait changé, il posait la pierre angulaire d’une nouvelle divinité.
« Nous marcherons à vos côtés. »
La dirigeante de la foi d’Athana, Athanasia en personne, apparut dans ses robes de grande prêtresse, guidant ses fidèles. Les témoins du départ de l’armée du Roi démon changèrent de nouveau d’expression et murmurèrent avec révérence.
« C’est prêt. »
À ces mots, Clay leva les yeux vers le ciel, où Beatrice, le grand dragon, descendait.
♧
« Votre Majesté, les préparatifs sont achevés. »
La voix de Lilien confirma que les ordres de Tia avaient été exécutés.
« Merci. »
Dans une petite salle souterraine, Tia se tenait devant une sphère de cristal lumineuse.
C’était une installation krataise conçue pour transmettre instantanément des messages en cas d’urgence, un dispositif que seuls les Kratais pouvaient s’offrir, car il était alimenté par la puissance de leurs prêtres.
Sans perdre de temps à l’admirer, Tia activa la sphère.
« Voici Tia de Mezelef, Impératrice de Ezer. »
Sa voix fut d’abord transmise à un relais précis.
« J’ai franchi la frontière de Krata. Non, je n’ai pas déclaré la guerre. Mais je suis certaine que vous comprenez parfaitement ce que signifie cette situation. »
Elle indiqua clairement que les forces d’Ezer attaquaient déjà Krata, sur un ton mesuré.
« Nous comptons marcher d’ici sur la capitale de Krata. »
Auparavant, elle exprima sa volonté de s’entretenir avec l’Empereur de Krata.
« Je patienterai un peu. Si vous tardez trop, il se peut que je ne sois plus là lorsque vous répondrez. »
Après cet avertissement sans détour, elle attendit. Une dizaine de minutes plus tard, une réponse lui parvint.
『Tia de Mezelef.』
Ce n’était autre que Lutan von Lagnarich, l’Empereur de Krata.
『La Sainte est donc enfin tombée dans une telle disgrâce.』
« Oui. Moi-même, j’ignorais que j’irais aussi loin. »
『Tu n’es pas venue proposer une alliance. Que veux-tu donc ?』
« Je ne veux rien en particulier. »
Son ton demeura calme.
« Je veux seulement savoir ce que tu ressens. »
『Ce que je ressens ?』
« Oui. Ce que tu ressens maintenant que tes actes se retournent ainsi contre toi. »
Krata avait autrefois exercé son hégémonie sur le continent. Comme sa famille royale bénéficiait de la bénédiction directe d’Elhaen, le dieu des hommes, les autres nations n’avaient jamais contesté son autorité : elles auraient risqué d’être accusées de blasphème.
« Tu as dépassé les bornes. »
Mais Krata était devenue trop arrogante. Elle avait même éliminé le héros qui avait combattu pour elle, sans consulter la moindre autre nation.
Personne n’avait osé s’opposer à Krata et, par souci de l’avenir, tous avaient supporté des injustices absurdes.
« À cause de toi, j’ai commis une faute impardonnable. »
Elle aussi avait été l’une de ces personnes entravées par ce joug. Ezer ne lui appartenait pas, et elle avait donc été contrainte de rendre son jugement en impératrice.
Et, par conséquent, elle avait vu son humanité s’effondrer.
« Bien sûr, j’ai tout de même appris une chose de toi. »
Le monde, la nation…
Quand ton propre monde s’écroule, tout cela ne signifie plus rien.
« À partir de maintenant, tu vas en payer le prix. C’est tout ce que je voulais te dire. »
『Vraiment ?』
Lutan semblait n’avoir rien d’autre à ajouter, mais il se mit alors à rire.
« Tu trouves ça drôle ? »
« Que tu es émotive, jeune Impératrice de Ezer. »
Sa voix était calme.
『Ce n’est pas pour cela que tu voulais me parler, n’est-ce pas ?』
Elle avait effectivement cherché à obtenir des renseignements, et c’était toujours le cas. Seulement, ses émotions avaient parlé les premières.
« Peu importe la raison pour laquelle j’ai entamé cette conversation, non ? »
『Si. Si tu n’es pas venue négocier, c’est que tu espères me soutirer des informations.』
« Alors, je te serais reconnaissante de m’en apprendre davantage. »
『Ne te crois pas tout permis.』
Sa voix se fit plus grave, lourde et froide.
『Même en tant que Sainte, tu n’es qu’une hérétique qui ne suit pas Ses enseignements. Tu n’as pas le droit de manier ce pouvoir.』
« C’est risible. »
Tia laissa échapper un rire sans joie.
« Si je n’en avais pas le droit, Elhaen ne m’aurait-il pas déjà retiré ce pouvoir ? Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? »
『Parce que tu n’as pas échappé à Son plan.』
« Quelle explication commode. »
Puis elle lui demanda :
« Vas-tu tout avouer à Clay et implorer son pardon ? Reconnaître que tu as agi parce qu’il menaçait ta position, te repentir en mourant et mettre fin à cette guerre ? »
『Kuk… kuhuhuhuh !』
Lutan éclata de rire, comme s’il ne pouvait plus se retenir.
『Tu crois vraiment que j’ai agi parce qu’il menaçait ma position ? Tu ne sais vraiment rien !』
Il ricana devant son ignorance.
『Si tu défies Ses enseignements, bien sûr qu’Il ne te révélera rien. Mais Il te révélera bientôt la vérité ! Et oui, bien sûr ! Tu n’es qu’un outil destiné à mettre tout cela en branle !』
« C’est toi qui ne comprends rien. »
Tia haussa un sourcil.
« L’outil, c’est toi. Moi, je n’appartiens pas à Elhaen. »
『Si tu veux apprendre quelque chose de moi, je vais te le dire : quand Clay entrera ici, cette fois, il mourra.』
Son ton était moqueur.
『Sachant cela, le laisseras-tu tout de même mettre les pieds ici ?』
« Je t’en prie, épargne-moi tes fanfaronnades. »
Le sort de Krata ne tenait déjà plus qu’à un fil. Aucune nation de la Sainte Alliance ne s’était manifestée.
En vérité, elles n’avaient jamais été loyales à Krata.
« Si cela ne les concerne pas, le reste du continent assistera en silence à ta chute. Ils resteront les bras croisés et ne se serviront du résultat que pour redessiner la carte. »
Elhaen étant même incapable d’intervenir directement, les gens agiraient naturellement dans leur seul intérêt.
« La foi est morte. Tu l’as tuée. »
Après l’exécution de Clay, conformément à l’annonce de Krata, l’humanité l’avait haï, mais elle avait aussi été plongée dans la confusion.
Sa mort ne leur avait apporté aucun réconfort.
Ses anciens compagnons n’étaient pas les seuls à avoir senti que quelque chose clochait : le peuple lui-même l’avait ressenti.
« Ils continuaient à médire du héros exécuté comme pion du Roi démon, mais il leur manquait : c’était lui qui s’était battu pour eux, à la place d’un dieu qu’ils ne pourraient jamais voir. »
Le regret n’était pas le sien seul. À cet instant, la foi s’était effondrée, et la question de savoir à qui faire confiance s’était imposée à tous.
« Tu n’es rien, Lutan. »
Il n’était qu’un souverain soutenu par le nom d’Elhaen.
« Et moi non plus. »
Celui qui le méritait le plus avait été détruit par la volonté de tous.
« La seule chose que nous ayons sur toi, c’est d’avoir fini par comprendre, même trop tard, nos erreurs. »
Elle retourna contre lui cette lame de regret.
« Alors, reste terré là où tu es. Si Clay est en danger, je l’empêcherai d’aller plus loin. J’entrerai dans ton piège et je trancherai moi-même tout ce qui se trouvera sur mon chemin. »
『Très bien. Je vais te donner ta réponse.』
La voix de Lutan grinça comme des dents qu’on serre.
『J’ai fabriqué les preuves qui ont fait condamner Clay.』
Il avait forgé les traces d’une collusion avec le Roi démon et s’était servi du témoignage de Yelena, selon lequel la lame qui avait tué l’ancien Roi démon n’était pas réellement celle de Clay.
『Les Chevaliers gardiens que j’avais placés auprès de lui sont ceux qui ont ôté la vie au précédent Roi démon. Il a suffi de lui arracher le cœur de la manière prescrite.』
Il raconta tout cela sans la moindre honte.
『Et alors ?』
Il ricana.
『C’est cet aveu que tu voulais ? Bien sûr, je ne peux pas prétendre que tout cela est vrai. Peut-être n’ai-je fait que répéter mot pour mot tes délires.』
« Lutan. »
『Dernier avertissement.』
Son ton se durcit.
『Suis Ses révélations. C’est seulement ainsi que tu trouveras le salut.』
Le fanatisme imprégnait ses paroles.
『Sinon, tu ne laisseras rien derrière toi.』
(Fin du chapitre)