Chapitre 129
« Argh… ma tête… »
Dans un établissement médical, quelque part à Krata.
Ravi se redressa lentement sur son lit.
« Qu’est-ce… qu’est-ce qui s’est passé… ? »
Elle parcourut les lieux du regard, jusqu’à reconnaître les décorations familières qui lui indiquèrent exactement où elle se trouvait.
« J’ai… survécu ? »
Après l’attaque des elfes, elle avait été certaine que la mort l’attendait. Il n’aurait pas été exagéré de dire qu’elle n’avait aucune chance de survivre. Pourtant, elle était là, les yeux ouverts. Elle ne pouvait qu’y voir un coup de chance.
« Tss… »
Elle tenta de bouger davantage, mais grimaça de douleur. Ce n’est qu’alors qu’elle baissa les yeux et vit que la majeure partie de son corps était couverte de bandages.
Elle avait survécu, mais ses blessures étaient graves. Il aurait peut-être été plus sage d’attendre que quelqu’un vienne, mais elle ne pouvait pas rester couchée là. Elle devait savoir ce qui s’était passé pendant son inconscience.
Elle sortit de la salle de soins et s’engagea dans le couloir, mais ne croisa personne. Errant sans but, elle remarqua une porte ouverte : ses armes se trouvaient à l’intérieur.
Ravi récupéra ses deux épées et retourna dans le couloir. Mais, en sortant du bâtiment, elle tomba sur une scène inattendue.
« Qu’est-ce que… »
Juste devant l’établissement, un homme pendait mollement à un haut poteau, tel un épouvantail.
« C’est… »
Une bande de tissu lui couvrait les yeux. Sa propre arme pendait au bout d’un cordon passé autour de son cou.
Ravi avança en chancelant jusqu’à se retrouver devant lui.
« Ca…dis. »
C’était Cadis, le deuxième siège des Chevaliers gardiens.
Elle ignorait ce qui s’était passé, mais une chose était certaine : il n’y avait pas la moindre trace de vie en lui.
Crôa ! Crôa !
Au-dessus de sa tête, des corbeaux tournoyaient, prêts à fondre sur lui, comme si la présence de Ravi les contrariait.
Elle s’approcha pour vérifier.
« Mort. »
Sa mort avait quelque chose d’absurdement dérisoire : il avait tout simplement disparu.
Cadis avait consacré sa vie à la Sainte Alliance en tant que deuxième siège des Chevaliers gardiens. Ils s’étaient souvent affrontés, leurs tempéraments s’accordaient rarement, mais elle connaissait assez bien ses qualités.
Frouuush !
Un corbeau téméraire piqua vers elle et Ravi dégaina une lame.
Tranché !
Son épée fendit l’oiseau en deux ; les morceaux heurtèrent le sol. Ce n’est qu’alors qu’elle remarqua les entailles qui marquaient le corps de Cadis : des blessures de lame, profondes et nettes.
Il n’avait pas été tailladé comme le corbeau, mais il était évident qu’il n’avait pas pu se défendre. Chacune de ses blessures était d’une profondeur atroce.
« … »
Une inquiétude soudaine la saisit et elle regarda de nouveau autour d’elle. Un silence sinistre régnait aux abords de l’établissement, comme si les lieux avaient été abandonnés depuis des années, alors que le bâtiment, lui, était intact.
Pourtant, elle y avait été soignée. Cela signifiait qu’il devait y avoir eu des guérisseurs peu de temps auparavant.
À en juger par l’état de Cadis, il n’était pas mort depuis longtemps. Ravi déglutit péniblement.
« Que s’est-il passé ici ? »
Elle ne connaissait pas toute l’histoire, mais elle savait que cet établissement avait été l’une des bases de Cadis. Quelque chose avait manifestement très mal tourné. En temps normal, Krata n’aurait pas traité Cadis de cette façon.
« Bon sang… »
Une pensée lui traversa alors l’esprit, et son corps frissonna.
Il n’y avait qu’une seule raison pour qu’on se débarrasse de quelqu’un comme Cadis — et de tout ce qui lui était lié.
Clac.
Un bruit venu de quelque part lui fit tourner la tête. Une troupe de chevaliers kratiens venait d’apparaître.
« Vous êtes réveillée, dame Ravi », déclara le capitaine des chevaliers, à leur tête.
« Nous venons de pendre Cadis et d’arrêter les guérisseurs qui tentaient de fuir, pris de panique. Vous sembliez à l’article de la mort, alors nous vous avons laissée tranquille. Je ne pensais pas que vous vous réveilleriez si vite. »
« Qu’est-ce que… vous faites ? » exigea Ravi, une épée dans chaque main.
« Comme vous le voyez : nous avons exécuté un traître. »
« Un traître ? » Elle ouvrit de grands yeux.
« Oui. Cadis a levé son épée contre Sa Majesté. Voilà pourquoi il a fini ainsi. »
« Quoi… ! »
« Oh, ce n’est pas nous qui l’avons fait. Sa Majesté s’en est chargée personnellement. »
Son regard revint au corps de Cadis. Oui… ces blessures étaient bien l’œuvre de quelqu’un qui dépassait de loin le commun des mortels.
« J’ignore ce qui s’est passé, dit-elle froidement, mais ne me dites pas que vous comptez me réserver le même sort. »
« Bien sûr que non. » Le capitaine haussa les épaules.
« Vous venez à peine de vous réveiller. Comment pourriez-vous savoir quoi que ce soit ? Sa Majesté m’a simplement chargé de vous transmettre un ordre. »
« Un ordre ? »
« Oui. »
Le capitaine le lui transmit sans hésiter.
« Attaquez Clay sans délai. »
Un ordre direct d’attaquer, sans la moindre possibilité de temporiser.
« Il a dit de passer à l’action dès que vous l’auriez appris. »
Ravi le fixa, interdite, puis laissa échapper un petit rire incrédule.
« C’est quoi, cet ordre à la con ? »
« Je ne fais que transmettre les paroles de Sa Majesté. À vous de choisir, répondit le capitaine d’un ton égal.
— Allez-vous obéir… ou non ? »
C’était une épreuve : une demande explicite de prouver sa loyauté.
« Ha… »
Les lèvres de Ravi se tordirent en un sourire amer.
« Les Chevaliers gardiens sont un ordre indépendant créé pour la Sainte Alliance. Nous coopérons avec Sa Majesté, mais nous ne sommes pas tenus d’obéir à ses moindres caprices. »
« C’est donc votre réponse ? » demanda le capitaine.
« Réfléchissez bien. Sa Majesté en sera informée. »
Il soutint son regard sans ciller. Ravi serra les dents.
« Réfléchir ? »
Dès qu’elle apprit l’exécution de Cadis, toute prudence s’évanouit.
« Après tout ce temps à obéir aux ordres, ils me traitent comme ça ? Un traître ? Cadis ? Ce Cadis-là ? »
Elle pouvait croire qu’il se soit dressé par principe, mais le Cadis qu’elle connaissait n’aurait jamais levé son épée pour défier Krata ouvertement.
« Espèces d’ordures… »
Le mana afflua dans ses deux épées. L’effort fit protester ses blessures, mais elle serra les dents et le supporta.
« Si vous me demandez si je vais vous suivre comme un chien, la réponse est non. Plus maintenant. »
Elle avait failli mourir en faisant précisément cela. Et maintenant, au lieu d’une récompense, on la poussait vers un massacre encore plus dangereux.
« Où est Valuel ? Je dois lui parler. »
À tout le moins, elle avait besoin qu’on lui explique plus clairement ce qui se passait. Le capitaine répondit sans hésiter.
« Il est mort. »
« … Quoi ? »
« Tué par le Roi démon. »
Le capitaine soupira.
« Sa Majesté lui a ordonné d’abattre le Roi démon, alors il s’est précipité droit sur lui. Il l’a affronté de front et il est mort. Pour le premier siège des Chevaliers gardiens, il avait bien trop peu de stratégie. »
« Espèce de… ! »
« Si je peux me permettre un conseil, dame Ravi : trouvez au moins un moyen de combattre dans des conditions favorables. »
« Fils de… ! »
Les bottes de Ravi frappèrent le sol tandis qu’elle se lançait en avant.
« Tu vas crever aujourd’hui ! Les ordres de Lutan ? Enfonce-les-toi dans le cul ! »
Son esprit était en pleine tempête, un état qu’elle connaissait rarement. Elle aimait que les choses soient simples. Voilà pourquoi elle avait suivi les ordres de Lutan : ils étaient directs, destructeurs.
Mais dès l’instant où ces ordres pointèrent leurs lames contre les Chevaliers gardiens, même elle fut contrainte de réfléchir.
De comprendre que quelque chose clochait.
Et qu’elle serait la prochaine dont on se débarrasserait.
« Alors, c’est votre décision. »
Le capitaine leva son épée.
« Je vois. Votre loyauté s’arrête ici. »
À son signal, des chevaliers surgirent de toutes parts et chargèrent Ravi en même temps.
♧
« Je n’y comprends rien. »
Quelque temps après que Clay eut commencé à créer la Forme coexistante, Neville arpentait seul ses quartiers en marmonnant.
« Que Valuel fonce ainsi tête baissée et se fasse tuer… »
Avec le soutien nécessaire, Valuel aurait pu leur infliger de lourdes pertes, mais il n’en avait rien fait.
On aurait dit qu’il avait agi sous le seul coup de ses émotions.
« Ne me dites pas que… Sa Majesté Lutan… »
Cela pouvait très bien être le résultat d’un nouvel accès d’humeur incompréhensible de Lutan.
« Vraiment… cet homme est impossible à déchiffrer. »
Père ou non, Neville n’avait jamais réussi à le comprendre. Lutan semblait peu se soucier de renforcer le pays ou de consolider la Sainte Alliance.
Et pourtant, cet homme qui paraissait si détaché des affaires de l’État accordait une grande importance à la loyauté. Peut-être était-ce cette obsession qui l’avait poussé à envoyer Valuel dans un combat perdu d’avance.
« La loyauté… ? »
L’épreuve de Lutan.
Neville se tapota le menton, puis se figea, les yeux écarquillés.
« Ce n’est pas de loyauté qu’il s’agit… ? »
Lutan avait toujours voulu être considéré comme le héraut de Dieu. Et il remplissait effectivement ce rôle : personne ne le contestait. Pourtant, il avait toujours l’air d’un homme à qui il manquait quelque chose.
Peut-être était-ce ce vide lancinant qui le poussait à agir.
« Si c’est le cas… »
Un frisson parcourut Neville.
« Ce pourrait être la foi. »
S’il confondait la loyauté envers lui avec la foi envers le héraut de Dieu, alors écarter des forces essentielles de la Sainte Alliance prenait tout son sens : c’était comme purger les hérétiques.
« Barbare. »
Ce n’était pas rationnel. Neville serra les poings.
« Et stupide. »
Neville ignorait si Lutan précipitait réellement Krata vers sa perte par bêtise.
Le comprendre était difficile ; le réduire à une explication simple, impossible.
Clong.
Un soldat entra dans les quartiers de Neville.
« Seigneur Neville ! Une nouvelle urgente ! »
« Qu’y a-t-il ? »
« L’armée du Roi démon a franchi la frontière de Yaphenon et se dirige vers nous ! »
L’armée du Roi démon. Les forces de Clay.
« On dirait qu’ils marchent sur Krata, dit le soldat, inquiet malgré le changement d’opinion que lui avait inspiré sa rencontre avec Clay.
— Même si nous leur ouvrons la voie, sommes-nous sûrs que cela ne causera pas de problèmes… ? »
« Ne vous inquiétez pas, répondit calmement Neville. Prévenez les autres et veillez à ce que la population ne panique pas. Dites-leur que j’en ai donné l’ordre, ils m’écouteront. »
« O-oui, seigneur ! »
La situation désormais en marche, Neville se dirigea vers la pièce où Clay travaillait avec Athanasia. Dehors, devant la porte, Omni et Syltanaro montaient la garde.
« C’est donc ça, le dieu qu’ils appellent Omni ? »
Il avait été mis au courant de la situation, mais il restait étrange de voir ce qui ressemblait à un simple corbeau perché sur l’épaule de Syltanaro.
« Oui, c’est bien cela », répondit Syltanaro.
Neville hésita un instant, puis reprit la parole.
« J’ai un message pour seigneur Clay. »
« De quoi s’agit-il ? » demanda Syltanaro en se redressant, comme si le message la concernait elle aussi.
Neville le transmit comme s’il faisait un rapport officiel.
« L’armée du Roi démon est arrivée. »
(Fin du chapitre)