Chapitre 121
Peu après, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre :
Clay avait empêché un Chevalier gardien d’attaquer les soldats de Yaphenon.
« Le Roi démon était à Yaphenon ? »
« Je vous le dis, c’est vrai. Un Chevalier gardien de Krata a attaqué les soldats, et il les en a empêchés. »
« Il a aussi aidé à Donon. Je crois que c’est vrai : le Roi démon nous protège. »
Les soldats n’étaient pas les seuls : les habitants de Yaphenon commencèrent eux aussi à voir Clay d’un œil bien plus favorable. La rumeur selon laquelle il n’était devenu le Roi démon que pour survivre était désormais tenue pour un fait.
« Regardez donc ce que fait Krata. Pas étonnant que le Roi démon ait été piégé et exécuté. »
« Ils nous ont ignorés quand notre pays a été détruit. »
« L’Empereur Lutan est un hypocrite. »
Autrefois, de tels propos auraient déclenché des accusations et des rapports secrets à Krata, mais ce n’était plus le cas.
Après tout, aux yeux des habitants de Yaphenon, anéanti par Vald, leurs véritables sauveurs étaient Neville, le prince héritier de Krata, et le Roi démon.
« On dit que lord Neville en avait assez de Krata et qu’il s’est allié au Roi démon. »
« Évidemment. Regardez ce que fait Krata. »
« Le Roi démon a uni les démons et s’en sert pour nous protéger. Il se sacrifie sans aucun doute pour l’humanité. »
Que cela soit vrai ou non, Clay passait désormais pour un homme accablé par le titre de Roi démon, qui se battait pour sauver les gens.
Et tandis que l’opinion publique de Yaphenon et des nations voisines penchait en faveur de Clay…
« Hum… »
Clay était allongé dans un lit, au château de Yaphenon.
« Monseigneur… »
Syltanaro était assise sur une chaise près de lui, le visage empreint d’inquiétude.
« Êtes-vous certain de ne pas avoir besoin de soins ? »
Depuis son combat contre Valuel, Clay était souffrant.
Beaucoup s’inquiétaient pour lui, mais Clay n’avait demandé aucun traitement particulier : seulement qu’on lui apporte régulièrement de l’eau chaude.
« Ça ira. »
Il tourna les yeux vers Syltanaro.
« Convertir d’un coup une grande quantité de pouvoir divin en Magia… a mis mon corps à rude épreuve. »
Bien qu’il eût modifié sa constitution, convertir le pouvoir divin en Magia restait un procédé extrêmement inefficace. La capacité d’absorber de grandes quantités de pouvoir divin constituait un avantage considérable, mais les conséquences sur son corps n’étaient pas négligeables.
« C’était donc trop pour vous, après tout… »
Syltanaro soupira.
« Si j’ai pu soutenir l’attaque divine de Valuel, c’est uniquement parce que vous m’avez insufflé autant de Magia. »
Sans cela, même si la volonté de Clay résonnait en elle, elle n’aurait pas pu résister seule.
« Et si nous recontactions Lin et Goltche ? »
proposa Syltanaro.
« Nous ne pouvons pas garantir que cela ne se reproduira pas. Peut-être pourraient-ils renforcer davantage votre corps. »
« Non, répondit Clay à voix basse. Tant que le pouvoir divin et la Magia resteront fondamentalement différents… même Lin et Goltche auraient du mal à résoudre le problème. »
« Alors… »
« Pour l’instant, je vais devoir le supporter et continuer à chercher une solution. »
Ce n’était pas une situation critique. Tant qu’il régulait la quantité de pouvoir divin convertie en une seule fois, le contrecoup ne serait pas aussi violent.
Ce serait bien de réduire le contrecoup…
Mais même Clay ne trouvait pas encore de solution.
Clac.
La porte s’ouvrit, et Athanasia entra.
« Tu disais que ça allait, mais ça fait deux jours. »
Elle lui tendit un bol.
« Tiens. J’ai préparé un remède. Il est censé aider le corps à se stabiliser. »
Clay observa le bol avec méfiance, et Athanasia eut un tressaillement au sourcil.
« Je n’ai rien mis de bizarre dedans ! Goûte, c’est tout. J’ai entendu dire que c’était efficace. »
« Ce n’est pas une potion… Je ne pensais pas que tu t’intéressais aux remèdes de grand-mère. »
« Eh bien, quand on vit assez longtemps, on s’intéresse à toutes sortes de choses. »
Elle fit la moue, évitant manifestement de parler directement de son âge.
Clay prit le bol et le porta à ses lèvres.
Pour un remède, il avait un parfum plutôt agréable, presque floral.
« … Pas mauvais. »
La chaleur se répandit en lui et il se sentit effectivement un peu mieux.
Athanasia afficha un sourire triomphant.
« Tu vois ? Je t’avais dit que ça marchait. »
« Hum, si je peux me permettre de vous poser une question… » Syltanaro se tourna vers elle. « Vous… connaissez les détails de l’état du Roi démon ? »
« L’état de monseigneur ? » Athanasia regarda Clay. « Eh bien, il a l’air malade ? »
« Non, je veux dire… » Syltanaro soupira. « Savez-vous ce qui pourrait être à l’origine de son état depuis qu’il est devenu le Roi démon ? »
« Ah. » Athanasia haussa les épaules. « Pas dans le détail. »
Elle se tourna de nouveau vers Clay. « Alors ? Qu’est-ce qui se passe ? »
« … »
Clay soupira. « Tu n’as pas besoin de le savoir. Syltanaro, pourquoi en as-tu parlé à Athanasia ? »
« J-je me suis dit que, puisqu’elle est un Dieu ancien, elle savait peut-être quelque chose. Je suis désolée. »
« Tu n’as rien dit de mal. » Clay marqua une pause, puis hocha légèrement la tête. « Athanasia, puisque Syltanaro a abordé le sujet, je vais t’expliquer. Si tu as une idée, j’aimerais l’entendre. »
« D’accord. »
Il lui décrivit son état : les Marques gravées sur son corps avant son exécution, les méthodes qu’il avait utilisées pour les réprimer, ainsi que les effets secondaires actuels de la conversion du pouvoir divin en Magia.
« Hum. » Athanasia fronça les sourcils, puis prit la parole. « Ce n’est pas totalement impossible à résoudre. »
« … Quoi ? » Syltanaro cligna des yeux, stupéfaite. « Il existe une solution ? »
Clay parut tout aussi surpris. « Athanasia… si tu plaisantes, arrête tout de suite. »
« Je ne plaisante pas. » Elle fronça les sourcils. « Tu crois vraiment qu’un dieu qui a vécu aussi longtemps que moi ignorerait les effets secondaires du pouvoir divin ? Même les gens qui empruntent mon pouvoir subissent parfois un contrecoup. Ils ne l’utilisent pas toujours exactement comme je le leur ai transmis. »
« Je vois. »
Clay demanda calmement : « Dans ce cas, quelle est la méthode ? »
« Eh bien… » Athanasia hésita. « Hum… »
« C’est difficile à expliquer ? »
« Pas vraiment. C’est juste que je ne peux pas te garantir que ça fonctionnera, et si quelque chose tourne mal, je m’en voudrai. »
« Ça ira. Dis-moi simplement. »
Clay le savait : bientôt, les forces du Roi démon entameraient leur marche, comme l’avait annoncé le message de Naïade. S’il existait un moyen de régler son problème avant cela, il devait le saisir.
« Je ne t’en voudrai pas si ça échoue. »
« Même si toi, tu ne m’en veux pas, moi, je m’en voudrai. »
Malgré ses réticences, Athanasia finit par lui expliquer ce qu’elle savait.
« Il existe quelque chose qu’on appelle une forme de coexistence. »
« Une forme de coexistence ? »
« Oui. Le corps d’un dieu est normalement conçu pour accueillir une seule autorité divine. C’est pareil chez les humains. Mais il y en a toujours qui trouvent qu’une seule ne suffit pas, et ils ont découvert un moyen. »
C’était cela, la forme de coexistence.
« Réfléchis à ce qui se passe quand tu utilises ton pouvoir. Tu as dit que convertir le pouvoir divin en Magia mettait ton corps à rude épreuve, n’est-ce pas ? C’est parce que ta forme actuelle est forcée de s’adapter à la Magia. »
Autrement dit, la Magia constituait l’état de base de son corps.
Tout pouvoir divin qui y pénétrait était converti, et c’était ce processus qui lui imposait cette contrainte.
« Mais si ton corps pouvait accueillir le pouvoir divin et la Magia à égalité ? »
« Alors la conversion ne me surchargerait plus, ou du moins, beaucoup moins. »
« Exactement. »
« Mais… est-ce seulement possible ? »
Ces deux forces étaient fondamentalement opposées. Que le corps les accueille à égalité…
C’était presque impossible.
« C’est possible. » Athanasia affirma le contraire. « Si tu empêches le pouvoir divin et la Magia de se rejeter mutuellement, ton corps peut supporter les deux sans résistance. »
« Et comment faire ? »
Plus Clay l’écoutait, moins il comprenait, mais Athanasia paraissait sûre d’elle.
« En atteignant l’équilibre. »
« L’équilibre ? »
« Si tu crées un Cœur d’équilibre — un noyau où le pouvoir divin et la Magia sont maintenus en proportions égales — ils s’harmoniseront naturellement. »
Un Cœur d’équilibre.
Clay ouvrit de grands yeux. Athanasia poursuivit ses explications.
« Crée dans ton corps un espace commun où les deux forces coexistent. Au début, ce sera douloureux, mais avec le temps, ton corps s’adaptera. »
« Et comment le sais-tu ? » Clay plissa les yeux. Athanasia eut un rire sans joie.
« Eh bien, c’est que… »
Puis elle pencha soudain la tête.
« Hein ? »
« Qu’y a-t-il ? » demanda Syltanaro.
« Ma mémoire… »
Athanasia grimaça et porta une main à sa tête.
« Pourquoi est-ce que ça fait mal ? »
Son visage se tordit de douleur.
« P-pardon. C’est étrange. Je sais que je le savais, mais je ne me souviens plus comment je l’ai appris. »
« Tu ne t’en souviens pas ? » répéta Clay.
« Non… »
Était-ce fiable ou non ? Clay se tut, plongé dans ses pensées.
Mais… j’ai déjà entendu parler du « Cœur d’équilibre ».
Alors qu’il cherchait dans les archives de Krata un moyen de combattre le Roi démon, Clay était tombé sur cette expression dans un vieux livre.
À l’époque, je n’avais pas réussi à découvrir ce que cela signifiait…
La page avait été arrachée. Il n’avait rien appris d’autre que le nom.
Et maintenant, Athanasia venait de le prononcer.
« Si vous ne vous en souvenez pas clairement, nous ne pouvons pas recommander cette méthode au Roi démon, dit Syltanaro d’un ton ferme. »
« Si vous essayez de faire coexister le pouvoir divin et la Magia dans votre corps et que cela tourne mal… il n’y aura peut-être plus rien à faire. »
Elle se tourna vers Clay, le visage grave.
« Monseigneur, je sais que cela vous contrarie, mais le jeu n’en vaut pas la chandelle. »
« Non, c’est possible ! » s’emporta Athanasia, visiblement frustrée. « Je ne sais pas pourquoi je le sais. Mais je sais que ça marche. Probablement. »
« “Probablement” ? Et vous voulez que nous risquions la vie de Sa Majesté sur un peut-être ? N’en parlons plus. » Syltanaro porta une main à son front.
Même Athanasia, incertaine de la façon dont ce savoir lui était revenu, semblait mal à l’aise.
« Athanasia, demanda de nouveau Clay d’un ton calme, ce Cœur d’équilibre… sais-tu comment le créer et faire de moi une forme de coexistence ? »
« M-monseigneur ! »
Syltanaro s’écria, alarmée, mais Clay leva la main sans quitter Athanasia des yeux.
« C’est à elle que je pose la question. »
Si cela fonctionnait, tout pourrait changer dans les batailles à venir.
« Oui. Je sais comment le créer, répondit Athanasia. Je peux t’en faire un, à une condition. »
Elle le fixa droit dans les yeux.
« Tu n’as pas le droit d’abandonner en cours de route. »
S’il abandonnait, il mourrait.
Cette dernière phrase lui transperça l’esprit comme une lame.
(Fin du chapitre)