Chapitre 122
La douleur.
Clay la connaissait mieux que quiconque.
À l’époque où il était Héros, il avait subi toutes les blessures imaginables et, sur le chemin qui l’avait mené à l’exécution, il avait enduré les pires tortures.
De Héros, il était devenu criminel ; il avait même fini par comprendre ce que signifiait avoir l’esprit complètement brisé. À ce stade, dire que la douleur et lui étaient de vieux amis n’aurait rien eu d’exagéré.
« Cette douleur sera sans pareille. »
Pourtant, Athanasia le mit gravement en garde.
« Tu auras l’impression que ton corps ne t’appartient plus. »
« Donc, c’est une sorte de douleur… qui m’est inconnue ? »
« Quelque chose comme ça, mais pas tout à fait. »
Athanasia poursuivit dans un soupir.
« Je ne me souviens pas de tous les détails, mais… quelqu’un a déjà créé un Cœur d’équilibre dans son propre corps. »
« Tu sais qui c’était ? »
« Oui. Le Roi démon de l’époque. » Athanasia ajouta aussitôt : « Mais ne me pose pas de questions sur ce Roi démon. Je ne me souviens presque de rien d’autre. »
« Tu as oublié parce que c’est arrivé il y a trop longtemps ? »
« Je ne crois pas que ce soit la seule raison. »
« C’est… inquiétant. » La voix de Clay s’assombrit. « Si tu ne te souviens que de fragments, quelqu’un a peut-être restreint ta mémoire. »
« Je crois que c’est possible aussi… »
« Elhaen ? »
« Pour l’instant, c’est l’explication la plus probable. »
L’idée était profondément troublante, mais Clay choisit de ne pas creuser davantage. Après tout, il n’y avait aucun moyen d’obtenir des réponses d’Elhaen pour le moment.
« Je comprends. Continue, s’il te plaît. »
À sa demande, Athanasia hocha la tête.
« Bref, ce Roi démon avait dit ceci : il n’avait aucun moyen de vaincre Elhaen, alors il n’avait eu d’autre choix que de faire des expériences sur lui-même. Le pouvoir divin qu’il utilisait ne lui avait pas non plus été accordé par Elhaen. Il l’avait recueilli ailleurs. »
« Donc, l’expérience était incomplète ? »
« Sans aucun doute. Mais voilà : ça a quand même marché. »
Clay posa alors une autre question.
« Qu’est-il arrivé à ce Roi démon après la réussite de l’expérience ? »
« Aucune idée. » Athanasia fronça les sourcils. « C’est ridicule, mais tout ce que je te raconte… je m’en souviens au fur et à mesure. J’aimerais t’en dire davantage, mais mes souvenirs sont éparpillés, comme des fragments brisés. »
« Je vois. »
En voyant son visage tourmenté, Clay ne posa pas d’autres questions.
Elle souffre.
Il était évident que quelque chose s’emmêlait dans l’esprit d’Athanasia. Plus elle essayait de se rappeler, plus elle semblait souffrir.
Si j’insiste trop, elle risque de faire remonter des souvenirs qui ont été scellés pour une raison.
La mémoire d’une divinité ne pouvait pas être comme celle des mortels. Qui savait ce qui se cachait dans ces fragments épars ? Pour l’instant, mieux valait se concentrer sur ce dont ils avaient besoin.
« Je peux quand même t’en fabriquer un. » Athanasia secoua la tête, comme pour chasser les souvenirs inutiles. « Mais pour ça, il me faudra un plan. »
« Un plan ? »
« Oui. Je ne peux pas le fabriquer de mémoire. »
« Tu sais où on pourrait en trouver un ? »
« Ce n’est pas vraiment un lieu… enfin, peut-être que si ? » Après avoir penché la tête, pensive, Athanasia finit par répondre : « Il se trouve dans le Registre akashique. »
« Le Registre akashique… ! »
Syltanaro, qui avait écouté en silence jusque-là, écarquilla les yeux de stupeur.
« Tu veux parler de ces archives légendaires qui consignent tout ce qui existe au monde ? »
« Je ne sais pas si “archives” est le bon terme. C’est plutôt… une composante du monde lui-même. Il reproduit et conserve tout ce qui se passe. »
Si le monde était un corps, le Registre akashique serait la partie du cerveau chargée de la mémoire. Tout ce qui arrivait dans le monde s’y imprimait naturellement.
« Mais accéder au Registre akashique n’est-il pas presque impossible ? » Syltanaro avait l’air incrédule.
« Tu n’as pas tort. »
Pour accéder au Registre akashique, il fallait d’abord le matérialiser. Comme il n’avait aucune forme, il n’existait qu’un moyen d’y parvenir : concevoir une forme capable de le représenter, autrement dit, créer un espace autour de cette idée.
Et le plus simple était de l’associer à quelque chose de conceptuellement proche, comme une bibliothèque.
C’était pourquoi beaucoup avaient tenté de le faire apparaître sous la forme d’une bibliothèque, afin de lui donner une structure et de le rendre accessible.
« Le plus difficile, c’est de le faire apparaître. Ça demande une quantité de mana absurde. Mais une fois qu’onl’a matérialisé, on peut interagir avec lui pendant un temps limité. »
Ainsi, le voyage visant à créer le Cœur d’équilibre… commencerait par l’invocation du Registre akashique.
Le problème, c’était que même si l’on parvenait à matérialiser le Registre akashique, il fallait encore spatialiser la section précise où se trouvait l’information recherchée.
« Tu le sais déjà, et le Roi démon aussi : il est impossible de matérialiser le Registre akashique dans son intégralité. On ne peut spatialiser que la partie à laquelle on veut accéder, et même ça, ce n’est pas facile. »
La seule méthode réellement envisageable consistait à utiliser les coordonnées laissées par les innombrables mages qui avaient tenté d’y accéder auparavant. Mais si ces coordonnées ne contenaient pas les données recherchées, il ne restait qu’à tenter sa chance en spatialisant une section au hasard, comme si l’on creusait à l’aveugle dans la roche.
« Mais il existe une autre méthode. » Athanasia leva l’index. « Il y a une section où sont conservés les registres les plus importants, et elle devrait être intacte. C’est ce qu’on appelle leHall principaldu Registre akashique. Si on pouvait seulement obtenir ses coordonnées… »
« Il y a une section qui est encore intacte ? » Clay haussa un sourcil. « Depuis combien de temps l’est-elle ? Et comment peux-tu mêmesavoirça ? »
« Elle existe depuis que j’errais sur terre en tant que Dieu ancien. Quant à savoir comment je sais qu’elle est toujours là… » Elle hésita un instant, puis avoua : « Parce que celui qui l’a créée était un autre Dieu ancien, comme moi. Un dieu des archives. »
« Un dieu des archives ? »
« Oui. Omniprésent. »
Le dieu qui était censé exister partout.
« Ce drôle de type se trouvait partout à la fois. Il se fichait des combats : il adorait juste consigner les choses et laisser derrière lui des archives. C’est lui qui m’a parlé de cet endroit. »
« Mais Elhaen ne l’a-t-il pas scellé ? »
« Pour un être comme lui, un sceau n’a pas vraiment d’importance. Il se fait probablement discret. »
Pourtant, Athanasia ne semblait pas convaincue par ses propres paroles.
« Alors… y a-t-il un moyen de le trouver ? »
« … »
« Je vais prendre ça pour un non. »
« A-Attends ! Il y a un moyen. »
De toute évidence, Athanasia ne voulait pas décevoir Clay et s’empressa de reprendre la parole.
« C’est juste que la méthode d’invocation est, disons… un peu étrange. »
« Quelle est-elle ? »
« Eh bien… » Elle poussa un nouveau profond soupir. « Je suis obligée ? »
« Tu es allée jusqu’à tout m’expliquer. Autant aller jusqu’au bout. »
Sous le regard insistant de Clay, Athanasia gonfla les joues.
« Tu pourrais au moins me remercier. J’en ai déjà fait beaucoup pour toi, tu sais. »
« Merci. »
« Ah… »
Athanasia grogna, mais après un instant, elle s’allongea par terre.
Alors que Clay et Syltanaro la dévisageaient d’un air perplexe, Athanasia s’écria :
« Il existe partout, tu te souviens ?! Évidemment qu’on peut l’invoquer n’importe où ! »
« Alors pourquoi es-tu allongée par terre ? »
« Parce que c’est comme ça qu’il m’a dit de l’invoquer ! »
D’après elle, les dieux préféraient être invoqués selon les rites correspondant à la manière dont on les vénérait. La méthode devait être en accord avec la nature de l’être divin.
« Je ne voulais vraiment pas faire ça… »
Elle grommela à voix haute en jetant à Clay un regard indigné.
« Je fais quelque chose que je déteste. Juste parce que c’est toi. Tu m’en devras une. N’oublie pas. »
« Athanasia, tu ne devrais pas t’adresser ainsi au Roi démon… »
« Ce n’est rien, Syltanaro. » Clay leva la main pour l’arrêter. « Si elle fait ça pour moi, je ne vais pas prétendre le contraire. »
Matérialiser ne serait-ce qu’un fragment du Registre akashique exigeait les efforts conjugués de plusieurs mages de haut rang. Et même alors, maintenir l’espace était difficile.
Invoquer le dieu qui veillait sur un espace rempli de connaissances aussi précieuses n’était pas à la portée du premier venu.
« Athanasia… je te le demande. » Toujours souffrant, Clay tendit la main vers elle depuis le bord du lit où il était assis. « Si tu te considères comme l’un des miens… alors je m’en remets à toi. »
« Ne t’inquiète pas. »
Toujours étendue sur le sol, Athanasia tourna les paumes vers le plafond.
« Je sais maintenant que ta réussite est liée à ma capacité à trouver ma propre place. C’est une raison suffisante. »
Alors…
Fouuush !
L’air se rassembla au-dessus de ses paumes, semblable à un voile ténu.
« Ô Corbeau qui résides en tout lieu qui ne devrait pas exister, ô fragment de l’abîme qui sépare la vie de la mort, je te rends hommage. Moi, Athanasia, je m’incline jusqu’à terre et te supplie en vertu de la miséricorde que tu m’as jadis accordée, à moi, dieu inférieur. »
Son front toucha le sol.
« Si tu honores notre pacte, pose le pied sur ma tête et montre-toi. Que cette prière sincère parvienne jusqu’à toi. »
Elle continua, récitant ses louanges et se prosternant toujours plus bas, invoquant le dieu Omniprésent par ses paroles et ses gestes.
« Cette prière ne vient pas seulement de mes paroles, mais aussi de la sincérité de mon âme… »
« Je comprends pourquoi tu ne voulais pas faire ça », murmura Syltanaro.
Clay se contenta de la regarder en silence.
… Il ne se passe rien ?
Malgré tout le rituel et le temps écoulé, aucune réponse ne vint. Clay pencha la tête, perplexe.
« Hah… hah… »
Le visage d’Athanasia semblait épuisé : le rite lui avait coûté son énergie spirituelle et divine.
« Pourquoi ne se montre-t-il pas ?! »
Pourtant, elle répéta l’invocation. Sa voix résonna dans le silence.
« … C’est étrange. »
Finalement, elle admit que quelque chose clochait.
« Il aurait déjà dû apparaître. »
« Peut-être qu’il n’a tout simplement pas envie de venir ? »
« Impossible. Il a promis de venir si je faisais ça. Il ne rompt jamais ses promesses. »
« Alors peut-être… qu’il est dans un état qui l’empêche de tenir sa promesse. »
Vu le nombre de dieux qui avaient été scellés, il n’aurait rien eu d’étonnant à ce qu’Omniprésent ne soit pas non plus tout à fait intact.
« Dans un état qui l’empêche de tenir sa promesse… ? »
Athanasia déglutit avec difficulté.
« Laisse-moi essayer encore une fois. »
Tandis que l’air s’alourdissait, elle récita de nouveau l’incantation.
Boum.
Soudain, l’espace trembla sous un grondement sourd.
Boum. Boum-boum.
Une présence tentait de se frayer un passage. Clay tourna instinctivement la tête vers elle.
Comme prévu, quelque chose commença à apparaître dans les airs, semblable aux reflets d’une aurore boréale.
Des vagues de couleurs se tordaient et scintillaient comme un mirage. Athanasia accéléra son incantation.
Et alors…
Splash !
Quelque chose transperça la lumière ondoyante et tomba au sol.
« … Hein ? »
Athanasia cligna des yeux, écarquillés.
Clay regarda à son tour, le souffle coupé.
« Omniprésent »
Un corbeau gisait par terre, inconscient, les yeux révulsés.
Il était tombé du ciel. Comme ça.
(Fin du chapitre)