Chapitre 118
Valuel, premier siège des Chevaliers gardiens.
Il n’occupait pas la tête de l’ordre sans raison.
« Roi démon, je vais mettre fin à tes vaines illusions. Ici et maintenant. »
La rage faisait vibrer sa voix tandis qu’il se ruait sur Clay.
CLANG !
L’épée de Valuel heurta celle de Clay. Sous la violence du choc, Clay recula d’un pas.
Fouish !
Valuel frappa de nouveau. Son coup était puissant, mais rapide. Clay choisit de parer plutôt que d’esquiver.
La force de l’impact le fit encore glisser en arrière. Alors qu’il chancelait, Valuel leva son épée une troisième fois.
Mais cette fois, Clay n’attendit pas l’attaque. Il prit les devants et lança une estocade vers l’abdomen de Valuel.
« ! »
Valuel pivota pour esquiver, mais perdit l’équilibre. Clay lui enfonça aussitôt le coude dans le flanc.
Crac !
Le coup atteignit ses côtes. Valuel grogna et tituba en arrière.
« Ton épée et ton corps sont lourds. »
Clay ricana en le toisant.
« Tu te laisses submerger par tes émotions ? »
« Silence. »
Valuel leva encore son épée.
« Même si c’est lent, je t’anéantirai complètement. »
La lumière commença à s’accumuler dans sa lame. Du pouvoir divin. Il condensait l’énergie emmagasinée dans son corps, prêt à la libérer d’un seul coup. À cette vue, Clay claqua la langue.
« Il compte se faire exploser ? »
Toute puissance avait une limite à ce qu’on pouvait libérer d’un seul coup. Si on la dépassait, on en subissait le contrecoup — quand on avait de la chance. La mort était aussi possible.
Pourtant, Valuel déchaîna une telle quantité d’énergie que son épée en devint blanche.
« Il se fiche vraiment de mourir. »
C’était l’état d’esprit de quelqu’un qui se moquait de ce qui pouvait lui arriver, du moment que sa cible était éliminée. Clay grimaça de dégoût.
Skrriiiii !
Enfin, l’épée poussa un cri perçant et contre nature, puis Valuel l’abattit.
KWA-A-AANG !
La lame était trop éloignée pour atteindre Clay directement, mais l’immense entaille blanche qu’elle libéra déchira le sol et fonça sur lui.
Clay leva son épée en un mouvement diagonal, du bas vers le haut. Une déviation.
Au lieu d’opposer une Magia équivalente au pouvoir divin, il chercha à rediriger l’attaque.
Et cela fonctionna.
L’entaille divine dévia dans la direction où Clay l’avait détournée.
« Hrgh ! »
Mais Valuel ne faiblit pas. Il avança et frappa de nouveau, cette fois d’un coup horizontal.
La nouvelle vague d’énergie divine fonça sur Clay dans un hurlement. Les deux pieds solidement ancrés dans le sol, Clay abattit son épée depuis le-dessus de sa tête pour l’affronter de front.
KRAAAANG !
Ou du moins, il essaya.
La force de l’entaille ne céda pas. La vague repoussait l’épée de Clay. Il resserra sa prise et maintint fermement le tranchant.
Un duel de force entre son arme et l’entaille divine.
Pendant cette lutte sans issue, Valuel avança jusqu’à se retrouver juste devant Clay.
« Tu as du mal à la dévier ? »
Il ricana en voyant Clay immobilisé, incapable de bouger.
« J’ai concentré la moitié de mon pouvoir divin dans cette attaque. »
Une attaque surprise, lancée après seulement quelques échanges.
« Quelle que soit ta force, tu n’aurais pas pu la repousser sans en sortir indemne. Il te faut une puissance équivalente. »
Goutte à goutte.
Du sang coulait des yeux, du nez et des oreilles de Valuel. C’était le contrecoup d’avoir dépassé ses limites.
« Ce qui veut dire… que tu finiras comme moi. »
Hrk !
Il toussa, le sang mêlé à son souffle. Pourtant, Clay ne broncha pas.
« Dis quelque chose. »
Valuel accentua la pression.
« Si tu restes là sans bouger, mon épée va te trancher la tête. »
Il commença à lever sa lame, prêt à en finir.
Clay devait choisir.
Opposer sa force et risquer d’être blessé… ou mourir.
Mais ce n’était pas vraiment un choix. Il n’avait qu’une seule possibilité.
Et pourtant, il ne bougea pas.
Valuel hésita.
Pourquoi ne réagissait-il pas ? Le voir immobile au seuil de la mort lui semblait anormal.
« Meurs, Roi démon. »
Valuel ne s’arrêta pas pour autant. C’était peut-être sa seule chance. Si Clay s’était simplement figé, sans manigance cachée, hésiter lui coûterait tout. Il frappa au cou de Clay.
Mais à cet instant, Clay lâcha son épée et bondit en arrière.
L’épée aurait dû le suivre… mais ce ne fut pas le cas.
Elle resta suspendue dans les airs, comme figée dans l’espace avec l’entaille divine.
« !? »
Valuel cligna des yeux, incrédule. Son épée ne trancha que le vide, à l’endroit où Clay se tenait un instant plus tôt.
KRAAAANG !
Puis, dès que l’épée de Clay se libéra de la force qui la retenait, elle s’écrasa au sol dans un grondement de tonnerre. L’entaille divine déchira la terre devant eux, puis s’épuisa.
« Quoi… qu’est-ce que c’était ? »
« Il a lâché son épée ? »
« Comment est-ce possible ? »
Les soldats alentour échangèrent des murmures stupéfaits. Personne n’avait jamais rien vu de pareil.
Valuel aussi serra les dents. Son plan s’était complètement retourné contre lui.
« Roi démon… ! »
Il cria :
« Quel tour viens-tu de jouer ?! »
« De quel tour parles-tu ? »
Clay s’avança et récupéra l’épée démoniaque plantée dans le sol.
« Tu me croyais vraiment si insignifiant ? »
Il laissa échapper un léger rire.
« Ton erreur, c’est d’avoir voulu m’abattre avec du pouvoir divin. »
Le pouvoir divin.
Autrefois choisi par Elhaen pour manier le plus grand pouvoir divin, Clay avait naturellement une compréhension inégalée de la divinité.
« Quand tu libères autant de pouvoir divin d’un seul coup, sa force de propulsion diminue. Même si je reculais, mon épée démoniaque pouvait encaisser le coup un instant. »
Et immobiliser l’épée démoniaque n’avait rien eu de difficile.
« Mon épée a aussi sa propre volonté. »
Même sans que Clay lui transmette activement son pouvoir, Syltanaro, l’épée démoniaque, pouvait rester immobile de son plein gré.
Par résonance, même les ordres silencieux pouvaient être transmis. Syltanaro avait résisté seule au pouvoir divin, exactement comme Clay le lui avait demandé sans un mot.
« Comme la force de propulsion était affaiblie, il était plus facile de dévier l’attaque. Tu aurais peut-être dû essayer de porter ce coup au corps à corps. Le résultat aurait pu être meilleur. »
« Ne te moque pas de moi… ! »
Le visage de Valuel se crispa d’incrédulité.
« Tu ne sais pas ce que c’est que de manier une telle quantité de pouvoir divin ! Et tu prétends que tu le sais ?! »
« Tu es un imbécile, Valuel. »
Lors de son combat contre l’ancien Roi démon, Clay avait plus d’une fois été poussé dans ses derniers retranchements.
« Si je suis encore debout, c’est uniquement parce que j’ai déjà vécu ça… et que j’y ai survécu. »
« Assez de mensonges ! »
Valuel cria :
« Personne ne pourrait survivre à une chose pareille ! Tu mens ! »
« Alors quoi, je suis un fantôme, maintenant ? »
Que ce soit dans le passé ou aujourd’hui, si Clay n’avait pas enduré cette épreuve, il ne serait pas en vie, là, à lui parler.
« Je n’ai pu y arriver que parce que j’avais des compagnons, à l’époque. Des gens qui pouvaient combattre à ma place quand je faiblissais. Bien sûr, une fois exécuté, tous ces liens se sont brisés. »
Valuel ne trouva rien à répondre. Non pas parce que les paroles de Clay étaient moqueuses, mais parce qu’elles étaient vraies.
Il avait utilisé la moitié de son pouvoir divin.
Même s’il lui en restait en réserve et qu’il pouvait en récupérer plus tard, le pouvoir divin ne se reconstituait pas en un instant.
Dans le même temps, Clay, le Roi démon, n’avait subi aucun dégât.
Valuel se rappela ce qui s’était passé avant son arrivée.
Lutan était apparu soudainement… et avait transpercé Cadis de son épée. C’était une attaque presque traîtresse. Cadis s’était effondré sans opposer de résistance.
Le sang avait jailli de l’épée de Lutan et éclaboussé Valuel, qui restait figé sur place. Ils s’étaient souvent disputés, mais Cadis était ce qui se rapprochait le plus d’un compagnon pour lui.
Tandis que Valuel demeurait abasourdi, Lutan avait enjambé le corps de Cadis et lui avait dit : « Si tu veux le sauver, prouve-moi ta loyauté. »
Comme Cadis l’avait dit, cela n’avait aucun sens. Les Chevaliers gardiens n’étaient pas censés servir uniquement Krata.
Et pourtant, dans les faits, les Chevaliers gardiens avaient toujours agi pour Krata. Les paroles de Lutan n’étaient donc pas de simples suggestions : c’étaient des ordres.
Valuel avait fini par se mettre en marche.
Pas pour sauver Cadis.
Même s’ils étaient proches, ils n’étaient pas amis. Il n’éprouvait pas ce genre de loyauté.
C’était simplement…
« Quelle absurdité. »
Il était en colère. En colère parce que tout ce qu’il avait bâti en tant que Chevalier gardien — sa renommée, la structure, l’héritage —
Tout s’était effondré avec l’avènement du Roi démon.
« Tu as été exécuté et tu es devenu le Roi démon par ta propre faute. »
Et Valuel avait choisi de haïr Clay pour cela.
« À cause de toi, la Sainte Alliance a perdu toute prétention à la paix. »
« La paix ? » Clay pencha la tête. « C’est fort, de la part de celui qui vient de massacrer un tas de soldats. »
« Je n’écouterai pas tes moqueries plus longtemps. » Valuel leva de nouveau son épée. « Tous doivent agir pour une cause supérieure. Tu aurais dû mourir proprement au nom de cette cause. »
« Si je meurs, tout s’arrête. »
Clay n’avait pas pu pardonner à ses anciens compagnons, précisément pour cette raison. Parce qu’ils l’avaient laissé mourir.
« Je suis peut-être de nouveau debout, mais ça ne change rien au fait que j’ai été enterré. Sais-tu ce que ça fait d’être dans cette tombe ? »
« Je ne veux pas le savoir. »
« Tu ne penses à rien. »
C’était cela, la mort.
« Tu cesses d’exister. Et si je ne peux pas être témoin du monde, alors, pour moi, ce monde n’existe plus. C’est comme s’il avait été détruit. »
Les causes justes, la justice… rien de tout cela n’avait d’importance si l’on était mort. Si l’on n’existait pas, rien n’existait.
« Puisque tu ne comprends manifestement pas, je vais devoir te le faire sentir. »
Clay resserra sa prise sur son épée démoniaque. Les lèvres de Valuel se retroussèrent.
« Contrairement à toi, je n’ai pas peur de la mort. »
« Ne te méprends pas. » Clay leva Syltanaro et se mit en garde. « Moi non plus, je n’en avais pas peur. »
Mais la mort que Clay avait connue l’avait effacé. Elle ne s’était pas contentée de le tuer : elle l’avait annulé.
Ce n’avait pas été la mort. C’était l’anéantissement.
« Valuel, tu ne sais rien de ce que signifie mourir en bouc émissaire. »
« Et je n’ai aucune intention de l’apprendre. »
« Dans ce cas… »
Clay fit un pas en avant.
« Fais-toi effacer, ici même, et pour rien. »
(Fin du chapitre)