Chapitre 115
— Alors ? Tu n’es blessé nulle part ?
Une fois la situation enfin apaisée, Athanasia se tourna vers Clay et l’interrogea.
— Je vais bien.
— Difficile de savoir si tu dis ça pour me rassurer.
Elle jeta un regard à Naiad, qui venait tout juste de sortir de Syltanaro.
— Naiad, tu es le Roi des esprits de l’eau, non ? Tu dois bien avoir un pouvoir de guérison. Examine Clay, s’il te plaît.
— Hmph, j’allais l’examiner même si tu ne me l’avais pas demandé.
Naiad grommela en examinant l’état de Clay.
— On dirait qu’il n’a pas de blessure grave. Vu la violence de votre combat, c’est un soulagement.
Le résultat était heureux, mais Athanasia laissa échapper un petit grognement à ces mots.
« Ils se sont retenus. »
S’ils s’étaient battus à pleine puissance, l’un d’eux aurait pu subir une blessure mortelle dans ce bref échange. Mais ce n’était pas arrivé.
« Tia, la Sainte… soit. Mais Clay ? »
Contrairement à Tia, Clay n’avait aucune raison de ne pas se donner à fond. Il s’était peut-être retenu pour économiser ses forces, mais s’il avait réfléchi rationnellement, il n’aurait même pas engagé le combat.
« À moins que ce soit une différence de puissance… »
Athanasia déglutit péniblement. Si la Sainte était plus forte que le Héros, affronter Clay de front était dangereux.
« Mais comment pourrait-elle être plus forte que le Héros ? »
Ce ne pouvait pas être simplement parce qu’elle avait modifié l’Épée sainte. Si la Sainte et le Héros recevaient tous deux leur pouvoir divin d’Elhaen, cette différence était inexplicable.
Le Héros était censé jouer le rôle du combattant. Naturellement, il aurait dû recevoir davantage de pouvoir en conséquence.
Et pourtant, Tia, la Sainte, était d’une force écrasante.
« Leur pouvoir divin viendrait-il vraiment de dieux différents ? »
Si ce que Tia avait dit était vrai, cela expliquerait certaines choses. Mais si c’était le cas, pourquoi Elhaen cherchait-il encore à entrer en contact avec la Sainte ?
Alors que les questions s’accumulaient, Athanasia sentit soudain un frisson lui parcourir l’échine.
« Alors… cela voudrait dire qu’il existe un autre dieu étranger, en plus d’Elhaen ? »
Elhaen avait à lui seul suffi à diviser les dieux anciens. La possibilité qu’un autre être venu d’ailleurs existe lui coupa le souffle.
— Athanasia.
— …
— Athanasia, ça va ?
— Hein ? Oh !
Elle sortit de ses pensées lorsque Clay l’appela.
— Vérifie si tu es blessée, toi aussi.
— Je vais bien.
Elle balaya rapidement la remarque d’un geste de la main.
— Plus important, qu’est-ce que tu comptes faire ensuite ?
— Ensuite ?
— La Sainte vient de te révéler son plan.
Elle avait dit qu’elle attaquerait Krata.
— Alors, on ne devrait pas agir, nous aussi ?
Quoi qu’ils pensent de la Sainte, c’était une occasion à saisir. Bien menée, l’opération pouvait faire tomber Krata rapidement.
— … Je ne sais pas.
La réponse de Clay manquait de chaleur. Mais Athanasia savait que ce n’était pas parce qu’il ignorait réellement quoi faire.
— Si tu ne veux pas prendre la tête des opérations, laisse simplement l’armée du Roi démon s’en charger. Je suis là, moi aussi, je peux vous soutenir.
— Athanasia, ne pars pas au combat. Concentre-toi sur l’expansion de l’influence de ton Église.
— Tu me dis de ne pas me battre ?
— Lutan a peut-être descellé les dieux anciens parce qu’il avait prévu des moyens de les contrer. Mieux vaut rassembler davantage de forces, au cas où.
Il n’avait pas tort. Si Lutan, qui n’avait pas quitté Krata où il exerçait le plus de pouvoir, avait brisé les sceaux des dieux anciens, il était difficile de croire qu’il n’avait rien prévu pour les affronter.
— D’accord.
Athanasia acquiesça, pour l’instant.
— Mais quand l’occasion se présentera, il faudra agir. On ne peut pas laisser nos émotions tout brouiller.
— Ouais.
Clay baissa les yeux et hocha la tête.
— Je me suis comporté comme un lâche.
Il poussa un long soupir.
— Pour être honnête, j’ai eu du mal à garder mon calme.
— Pas besoin de le dire. Ça se voyait sur ton visage. Athanasia eut un rire sans joie. — Je comprends ce que tu ressens, mais n’oublie pas : beaucoup de gens te suivent, désormais. Chacune de tes décisions a des répercussions sur un grand nombre de choses.
— Désolé, murmura Clay. J’ai pris une décision.
— Une décision ?
— Je mettrai mes rancunes personnelles de côté. Pour l’instant.
L’ennemi le plus dangereux se trouvait désormais à Krata. Et même vaincre Lutan ne suffirait peut-être pas à mettre un terme à tout cela.
Yelena avait désigné Elhaen comme le véritable instigateur. Si des dieux étaient mêlés à l’affaire, il n’y avait pas de place pour des décisions dictées par la vengeance.
— Je me servirai de tout ce qui pourra m’être utile.
— Tu vas aussi en informer la Sainte ?
— Ce n’est pas nécessaire. Clay regarda Athanasia. — Si ce qu’elle a dit est vrai, elle se laissera utiliser, quoi que je pense.
— C’est vrai. Athanasia haussa les épaules. — Vu son comportement, c’est bien ce qui semble se passer. Mais si elle comptait t’aider, elle aurait pu intervenir en tant que Sainte dès le début. Il y avait une sorte de restriction ?
— Une restriction ?
— Utiliser un tel pouvoir a peut-être des conséquences. Une malédiction, par exemple… ou peut-être perd-elle quelque chose à chaque fois.
Clay fronça les sourcils. Athanasia agita aussitôt les mains.
— Je ne cherche pas à semer le trouble. Je dis juste que ce n’était peut-être pas parce qu’elle voulait te voir mourir qu’elle s’est retenue. D’un point de vue objectif.
— Merci de m’avoir prévenu. Mais ce n’est pas vraiment quelque chose auquel j’ai envie de réfléchir.
Clay détourna le regard.
— Naiad, comment s’est passée la synchronisation avec Syltanaro ?
— C’était plus facile qu’avant, sans doute parce que je l’ai déjà fait une fois. Puisque toi et Syltanaro utilisez désormais tous les deux de la Magia, tout ce que je peux vraiment faire, c’est réparer l’arme. Mais quand même…
— C’est largement suffisant. Ta présence permet à Syltanaro de manier une puissance supérieure.
— Mon seigneur.
Syltanaro, qui avait repris forme humaine, prit la parole.
— Cela ne vous dérange pas de ne pas récupérer l’Épée sainte ?
— Excalbren ne me reconnaît plus. Et je t’ai, toi, désormais. Inutile de la récupérer.
— Elle semblait sous le contrôle de la Sainte.
— Probablement. Elle a dû lui demander de m’arrêter, mais les choses ne se sont pas passées comme prévu.
Excalbren considérait les démons comme le mal absolu. L’épée ne leur laissait que deux possibilités : la réhabilitation ou l’élimination. Sa position était sans appel.
De par sa nature, dès que Tia avait annoncé qu’elle venait négocier, Excalbren aurait dû refuser de se laisser utiliser.
— Ce serait bien si je pouvais m’en servir à nouveau, mais contrairement à Tia, je n’ai aucun moyen de la soumettre.
— Pardon ?
— Pour la soumettre, il faut d’abord entrer en résonance avec elle. Si Excalbren refuse d’emblée, il n’y a aucun moyen de s’y introduire. Et maintenant qu’elle s’est laissé berner une fois par Tia, elle ne se fera plus avoir la prochaine fois.
— Je… je vois.
Syltanaro parut contrariée, mais accepta la réponse.
— Si nous avions au moins pu la séparer de la Sainte, nous aurions peut-être rééquilibré les forces.
— Si tu te reproches quelque chose, ne le fais pas. Tia était simplement plus forte que je ne le pensais.
À ces mots, Clay porta son regard au loin. Les autres suivirent le sien.
Neville se tenait là.
— Ça vous dérange si je me joins à vous ?
Il s’approcha, visiblement mal à l’aise. Clay s’adressa à lui.
— Désolé de t’avoir entraîné là-dedans. J’ai perdu mon sang-froid.
— Non. Je comprends parfaitement.
— Mais ce n’est pas la seule chose pour laquelle je devrais m’excuser.
— Seigneur ?
Neville parut perplexe. Clay prit un ton grave.
— Je crois que j’aurai besoin de ton aide, Neville.
— De mon aide… ?
— Oui. Ça faisait toujours partie du plan, mais j’avais changé d’avis. Maintenant, je reconsidère la question, à cause de ce qui s’est passé aujourd’hui.
Neville, fils de l’Empereur Lutan de Krata.
À Krata, Lutan était presque intouchable. Clay ne pouvait pas le renverser facilement. Jusqu’ici, il avait cru qu’il suffirait peut-être d’accroître la puissance de l’armée du Roi démon.
Mais cette conviction s’était écroulée dès qu’il avait affronté Tia.
Elle était bien plus forte qu’il ne l’avait prévu.
Aux yeux du monde, on croyait que la Sainte et le Héros possédaient une puissance similaire.
Mais ce n’était pas la vérité.
Tia avait écrasé Clay, alors même qu’il se trouvait dans un état d’amplification complète de sa Magia.
Cette révélation avait fait naître en lui un sentiment de danger.
Clay décida donc de recourir enfin à la solution de secours qu’il gardait en réserve.
— Neville.
Il se tourna vers le prince, qui se tenait raide, le visage tendu.
— J’ai besoin de ton sang.
Le sang de la lignée directe de la famille royale de Krata.
— Mon sang… ?
— Oui. C’est la clé pour faire tomber Lutan.
Les yeux rouges de Clay se plantèrent dans ceux de Neville, comme s’ils pouvaient le transpercer du regard.
— J’espère pouvoir compter sur ta coopération.
♧
— Votre Majesté Lutan… Je n’ai aucune excuse.
À cet instant, Valuel était agenouillé devant Lutan.
— Nous aurions dû agir avant l’apparition de Yelena. Mais nous avons échoué.
— Ce n’est rien.
Lutan répondit comme si cela ne le préoccupait pas.
— J’avais déjà envisagé qu’elle puisse apparaître. Après tout, elle possédait une branche de l’Arbre-monde.
Il alla même jusqu’à rire doucement.
— Je suis resté inactif trop longtemps. Je devrais peut-être la remercier d’être venue me trouver. Cela m’a un peu dégourdi.
— Malgré tout, pour éviter d’autres erreurs, je renforcerai nos défenses plus encore.
— Nos défenses… L’expression de Lutan s’assombrit soudain. — À propos, les Chevaliers gardiens remplissent-ils tous leur rôle comme il se doit ?
— Le Premier et le Deuxième siège sont à vos côtés, ainsi que moi. Les autres poursuivent actuellement Yuru, la Maîtresse de la Tour bleue.
— Yuru ?
— Oui, Votre Majesté.
Yuru avait ravagé Marfane, semé le chaos dans tout Yaphenon, puis disparu une nouvelle fois.
— Nous avons jugé que la laisser agir sans intervenir ne ferait qu’attirer davantage d’ennuis à Votre Majesté.
— Et avez-vous trouvé une piste ?
— Pas encore.
— Je vois.
Lutan hocha brièvement la tête.
— Valuel.
— Oui, Votre Majesté.
— Toutes les armes sacrées ont-elles été récupérées ?
Valuel tressaillit légèrement.
— Je vous ai demandé si toutes les reliques du sanctuaire avaient été rapportées.
— … Oui.
Valuel fit apparaître les armes sacrées qu’il avait fusionnées à sa peau.
— Je les ai toutes rassemblées.
Son corps luisait d’une lumière dorée. Lutan observa le phénomène avec satisfaction.
— Alors, cela suffit. Même si Yuru continue de rôder, il ne lui reste plus rien à nous prendre. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle ne croise de nouveau notre route ; inutile de nous hâter.
— Oui, Votre Majesté.
— Plus important… Il semblerait que la Sainte et le Roi démon soient sur le point de nous foncer dessus. Même s’ils ne sont pas exactement alliés.
— !
— Valuel, nous devons les empêcher de conclure une alliance stratégique. Tu comprends ce que je veux dire, j’en suis sûr.
Lutan s’approcha de Valuel, désormais tendu, et vint placer son visage tout près du sien.
— Apporte-moi la nouvelle que l’un d’eux a été éliminé.
Son visage était empreint d’une soif de meurtre.
— À moins que tu ne veuilles voir ta renommée s’éteindre ici.
— (Fin du chapitre)