Chapitre 108
En définitive, le choix du nouveau Général fut vite tranché.
« Ah… urgh… »
En décidant d’affronter Selimia au corps à corps, Renya avait commis une grave erreur de jugement.
Elle avait supposé que Selimia, célèbre Witch du Nord, se spécialisait dans la magie. Or la magie excellait naturellement dans les combats à longue portée. Si elle parvenait à réduire la distance, elle aurait peut-être une chance… du moins, c’était ce qu’elle avait cru.
Mais qu’est-ce que… ?
Crac.
Renya était figée sur place, toujours en pleine ruée, sa dague pointée vers Selimia. Celle-ci n’avait pas fait un seul pas.
C’est… c’est impossible.
Quelle que soit la rapidité du gel, sa dague aurait dû atteindre Selimia la première.
Renya était plus rapide que la plupart des elfes noirs au corps à corps. Ses charges et ses élans fulgurants faisaient sa fierté, renforcés par sa furtivité et sa capacité à dissimuler son aura.
Et pourtant, Selimia avait simplement tout gelé autour d’elle en un instant, Renya comprise.
« Haa… »
Selimia expira un nuage de givre visible, puis murmura :
« C’est fini ? »
Renya ne pouvait pas répondre. Son corps entier était gelé, comme une statue frappée d’engelures. Seuls ses yeux bougeaient encore ; elle parvenait à peine à regarder Selimia.
« …Impressionnant. Tu es vraiment la Calamité. »
Beatrice, qui observait la scène à proximité, fit remarquer d’un air tout sauf réjoui :
« Pas contente de me revoir ? »
Selimia esquissa un sourire, comme si la situation l’amusait.
« Ne te méprends pas. Il n’y a rien d’étonnant à ce que quelqu’un comme moi, qui porte le feu, préfère éviter quelqu’un comme toi, qui suinte le froid. »
En les voyant s’affronter à coups de paroles à peine voilées, Renya commença à paniquer.
V-vite…
Même ses organes internes commençaient à geler. Le froid libéré par Selimia ne s’était pas contenté de la recouvrir de glace : il s’insinuait sous sa peau et cherchait à la geler de l’intérieur.
Selimia baissa les yeux vers elle et sourit d’un air entendu.
Elle savait.
Elle le faisait exprès.
Renya le sentait jusqu’au fond de ses os. Si Selimia le désirait, elle pouvait la tuer sur-le-champ. La peur fit tressaillir ses yeux injectés de sang tandis qu’elle se débattait en vain.
« Tu veux bien la libérer ? »
Beatrice finit par intervenir.
Selimia claqua des doigts…
Crac !
La glace éclata et Renya s’effondra au sol.
M-merde…
Elle ne pensait plus qu’à fuir.
Il faut que je m’en aille…
Le sourire moqueur de Selimia lui brûlant l’esprit, Renya se mit à ramper discrètement.
« Attends. »
Beatrice l’arrêta.
« Tu es venue jusqu’ici et tu as combattu en finale. Tu devrais recevoir quelque chose en récompense de tes efforts, tu ne crois pas ? »
Renya n’était venue que pour obtenir un siège parmi les Quatre Généraux. Elle secoua maladroitement la tête avec un sourire forcé : elle n’avait pas besoin d’un prix de consolation.
Selimia s’approcha alors et s’accroupit devant elle.
« Eh bien, vu que tu as survécu après avoir été gelée comme ça, ce serait dommage de te renvoyer les mains vides. Tu mérites quelque chose. »
Les pupilles de Renya tremblèrent.
Elle tenta de refuser, malgré sa mâchoire encore gelée…
« Sers-moi. »
La proposition de Selimia la frappa comme un coup de marteau.
« Je suis désormais l’un des Quatre Généraux. Je ne peux pas me retrouver sans subordonnés, pas vrai ? Recruter dans la population prendrait du temps. Mais toi, je sais ce que tu vaux. »
« N-non, je… »
« Tu vas le faire, n’est-ce pas ? »
Selimia sourit de nouveau.
« …Oui ? »
« Pourquoi tu ne réponds pas ? »
Son sourire disparut et ses yeux se plissèrent dangereusement.
« J’ai beaucoup de travail à faire pour le Roi démon. Je n’ai pas envie de perdre mon temps ici. »
La température chuta de nouveau tandis que son regard se fixait droit sur Renya.
Sans réfléchir, Renya hocha vigoureusement la tête.
« J-je le ferai ! »
Elle qui s’était autrefois moquée de l’idée de rejoindre les Chevaliers de la Lune noire, l’élite du Roi démon, prêtait maintenant allégeance à l’un des Généraux en personne.
« P-pitié, laissez-moi vous servir ! »
Les larmes lui montèrent aux yeux tandis qu’elle s’écriait.
« …Quelle pitié. »
Beatrice marmonna entre ses dents.
Pour Renya, ces mots sonnèrent comme une petite marque de bonté.
♧
« Tu as beaucoup changé, tu sais ? »
Dans la calèche qui les ramenait à la capitale de Yaphenon…
Athanasia était assise en face de Clay.
« Tu maîtrises mieux ta Magia, maintenant. »
Clay avait toujours possédé une puissance immense, mais son contrôle manquait de finesse. C’était comme naviguer sur une mer déchaînée : imprévisible, écrasante. Une magie de ce genre risquait toujours de se retourner contre celui qui l’employait.
« C’est grâce à ça. »
Clay leva la main. Il portait une bague.
« L’Anneau de Luanac. Il sert de réservoir à Magia et m’aide à stabiliser mon flux. »
« C’est… incroyable. »
Les artefacts de ce genre étaient rares.
« Parfait pour les démons de haut rang, pas vrai ? Mais depuis la descente d’Elhaen, ce genre d’artefact a pratiquement disparu. »
« Hum ? » Clay fronça les sourcils, pensif. « Il y avait donc déjà des démons avant l’arrivée d’Elhaen ? »
« Hein ? Eh bien, oui. »
« Comment se répartissait le pouvoir entre les démons et les humains à cette époque ? »
Quand il insista, le visage d’Athanasia se crispa légèrement.
« Hmm… »
Elle fronça plusieurs fois les sourcils, puis finit par répondre :
« Je ne sais pas. »
« Tu ne sais pas ? »
« J’ai vécu trop longtemps. Certains souvenirs sont flous. Celui-là doit en faire partie. »
« Mais tu te souviens de la descente d’Elhaen, non ? »
« Oh, ça, c’était inoubliable. »
Athanasia fronça les sourcils, visiblement mécontente.
« À cette époque, personne ne s’attendait à ce qu’un dieu descende de l’extérieur. Et puis elle est arrivée. Elle nous a complètement anéantis. »
« Une calamité, alors. »
« Exactement. C’est la première fois que nous avons ressenti de la peur. Mais ce qui était encore plus effrayant… »
Athanasia soupira.
« …c’était de soupçonner qu’Elhaen n’était peut-être pas le seul dieu venu de l’extérieur. »
« Il y en aurait d’autres ? »
demanda Clay d’une voix tendue.
À l’époque où Elhaen était apparue, elle était devenue la déesse suprême de ce monde. Rien qu’un être de cette envergure avait suffi à mettre le panthéon local à genoux. Alors la possibilité qu’il y en ait d’autres…
« Je n’en suis pas certaine. Mais d’après quelques mots qu’Elhaen a marmonnés après nous avoir conquises… je crois que oui. »
« Qu’est-ce qu’elle a dit ? »
« Quelque chose comme… “Ces choses inutiles n’arrêtent pas de se mêler de tout.” »
Ces choses inutiles. Ce n’était pas ainsi qu’on parlerait d’autres dieux de même rang. Cela trahissait du mépris, mais aussi une certaine familiarité.
« Bref, j’ai compris qu’elle ne s’entendait pas très bien avec eux. C’est tout ce que je sais. »
« …Je vois. »
« Enfin, quoi qu’il en soit, je peux t’en demander davantage sur cette bague ? »
Athanasia désigna l’anneau au doigt de Clay.
« J’aimerais bien mettre la main sur quelque chose comme ça. »
« Je suis tombé dessus par hasard. »
Clay avait appris que Yaphenon possédait l’anneau alors qu’il était encore un Héros. Il savait même pourquoi il était si mal gardé.
C’était un artefact réservé aux démons. Les humains ne pouvaient pas s’en servir ; ils n’y attachaient donc guère d’importance. À leurs yeux, ce n’était qu’un bibelot inutilisable.
Mais Clay avait reconnu, grâce à des illustrations, le symbole gravé sur l’Anneau de Luanac : il désignait les démons de haut rang.
Comme il avait souvent exploré des donjons démoniaques, Clay savait exactement à quel point l’Anneau de Luanac était puissant.
« À l’époque, je n’en ai parlé à personne. Ce n’était pas urgent. »
Personne d’autre que les membres de son groupe n’en savait quoi que ce soit.
Il avait craint que si la nouvelle se répandait, des démons de haut rang ne soient attirés à Yaphenon. Et puisque l’ancien Roi démon ne semblait pas en avoir besoin, mieux valait le laisser là.
« Je n’aurais jamais cru en avoir besoin moi-même. »
Contrairement à l’ancien Roi démon, Clay avait besoin de stabilisation. Il n’était pas né démon : sa nature était devenue semblable à celle d’un démon. C’est pourquoi les artefacts de ce genre lui étaient si précieux.
« Alors tu es allé le chercher toi-même ? »
demanda Athanasia.
Mais Clay ne lui donna pas de réponse claire.
« …Pas exactement. »
« Hein ? Alors ? »
« Disons qu’il a fini entre mes mains. »
Yuru.
Elle s’était souvenue de ce qu’il lui avait dit autrefois et avait retrouvé l’objet pour lui.
Tss.
C’était désagréable. Mais l’artefact, lui, n’y était pour rien. S’il pouvait lui être utile, Clay ne le refuserait pas.
Laisser ses rancœurs personnelles compromettre des affaires importantes aurait été stupide.
« Oh, nous y sommes. »
Sans qu’ils s’en aperçoivent, la calèche était arrivée aux abords de la capitale de Yaphenon.
Clac !
On ne les arrêta même pas aux portes. Les soldats de garde levèrent simplement leurs lances et saluèrent en reconnaissant les armoiries de la calèche.
Clay jeta un regard à Athanasia et demanda :
« Tu as même les soldats sous ta coupe ? »
« Eh bien, pas tous. »
Elle eut un sourire gêné.
« Oh ! Mais ne t’inquiète pas ! Je fais aussi en sorte que le récit tourne en ta faveur. Nous répandons peu à peu la foi dans le Roi démon, en même temps que la mienne ! »
« Quelle gentillesse de ta part », répondit Clay d’un ton plat. « Mais, Athanasia, tu n’as jamais été tentée ? »
« Tentée ? »
« De garder toute cette foi pour toi. »
À ces mots, Athanasia déglutit. On aurait presque dit qu’il la mettait à l’épreuve.
« Eh bien… je me suis dit que tu avais déjà pris tes précautions. Je veux dire, je suis sûre que tu as aussi prévenu Neville. »
« Tu t’es donc retenue en te fiant uniquement à tes suppositions ? »
« Hmm… »
Elle se gratta la tête d’un air embarrassé.
« J’ai un peu perdu la tête juste après être sortie du sceau, mais… après avoir combattu Elhaen et perdu contre toi, quelque chose m’est revenu. »
« Quoi donc ? »
« Que même quand on est très puissant, on ne peut pas vaincre un véritable ennemi tout seul. »
Même les êtres dotés d’une puissance écrasante pouvaient être écrasés si quelque chose d’encore plus puissant surgissait.
« Il me faut quelqu’un à mes côtés. »
« Et cette personne, c’est moi. »
« Disons plutôt que je me laisse entraîner, mais oui. » Elle haussa les épaules avec un sourire en coin. « Tu es le plus raisonnable des êtres déraisonnables que j’aie rencontrés. »
« Hum. »
« Je le pense vraiment ! Tu as vu Vald. Et Elhaen aussi. Comparé à eux, tu es presque sain d’esprit. »
« Difficile de savoir si c’est un compliment. En tout cas, tu ne le pensais pas à l’époque. »
« Hé ! Tu te rends compte de l’effort que ça me demande de dire ça, après m’être fait botter le cul par toi ? »
Leur échange avait des airs de plaisanterie, comme au bon vieux temps.
Et, déjà, la calèche atteignit les portes du palais de la capitale.
« Vous voilà arrivés. »
Un homme les attendait.
« Je vous attendais. »
Quand Clay descendit de la calèche, suivi de Syltanaro, Naiad, Marcia et des autres, l’homme s’inclina profondément.
Le roi par intérim de Yaphenon.
« Seigneur Clay. »
Neville.
(Fin du chapitre)
Note : Pour le moment, j’emploie le féminin pour Elhaen, même si le texte est incohérent : certains passages suggèrent une identité masculine, d’autres une identité féminine. Si Elhaen s’avère être un homme, je mettrai les chapitres à jour en conséquence. Je préfère vous prévenir, pour que vous ne soyez pas surpris si Elhaen apparaît soudainement au masculin plus tard.