Chapitre 107
Barungenia.
Les démons qui s’y trouvaient étaient en pleine effervescence.
« Hé, vous deux ! Faites attention à ne pas abîmer ce mur ! »
« Qui a piqué mon marteau ?! »
« Plus vite, allez ! »
Des ouvriers gobelins s’affairaient à agrandir la forteresse. Damon, l’un des anciens Quatre Généraux du Roi démon, supervisait les travaux.
« Pourquoi c’est moi qui me coltine ça… »
Il subissait déjà régulièrement les expériences de modification corporelle de Lin et Goltche, sous prétexte d’« amélioration », ce qui relevait de la torture. Et voilà que le chantier de Barungenia lui était à présent confié.
« L’immortalité, c’est l’enfer… »
Un corps qui ne pouvait pas se reposer, même s’il le voulait.
Beatrice s’était contentée de lui dire : « De toute façon, tu ne mourras pas. Alors, donne-toi un peu plus de mal. » Il n’avait pas su quoi répondre.
Elle détenait désormais un véritable pouvoir dans le domaine du Roi démon. Elle avait déjà eu de l’influence sous le règne précédent, mais jamais autant d’autorité.
À présent, elle ne pouvait même plus être considérée comme l’égale des autres Quatre Généraux.
« Damon. »
Beatrice arriva au moment opportun. Elle posa les yeux sur lui, qui surveillait les ouvriers sans grand entrain, et l’interpella.
« Pourquoi surveilles-tu les travaux avec autant de nonchalance ? »
« A-avec nonchalance ?! protesta Damon, sincèrement offensé. Je travaille sans arrêt, sans même avoir eu le temps de m’habituer à Barungenia. Je reprenais juste un peu mon souffle. »
« Hmm, je vois. » Contrairement à ce qu’il s’attendait, Beatrice ne le réprimanda pas. « En fait, je voulais te demander ton avis. »
Elle lui posa plutôt une question.
« Combien de généraux crois-tu que nous devrions nommer ? »
« C-combien ? »
« Je suis déjà générale, mais je vais démissionner. Je me demande donc si nous devrions en choisir un ou deux de plus. »
À bien y réfléchir, il n’était pas idéal de laisser éternellement vacants les autres sièges des Quatre Généraux. Damon prit un instant pour réfléchir, puis répondit :
« Ça suffit. »
« Hein ? » Beatrice plissa les yeux. « Tu sais que je dois superviser seule tout Barungenia ? Et commander, en plus. »
« C-c’est sûr qu’il est difficile pour une commandante de s’occuper aussi du travail d’un général, mais… pour être honnête, si tu quittais ton poste, les Quatre Généraux perdraient de leur prestige. »
Aucun des généraux restants n’était aussi puissant que Beatrice. Si elle quittait son poste et que seuls de nouveaux venus prenaient les sièges, la force globale des Quatre Généraux en pâtirait.
« Et puis, tu sais comment ça se passe. Sans hiérarchie entre nous, on finit toujours par se quereller. À mon avis, tu ferais mieux de rester notre “aînée”, celle qui tient les autres en respect. »
« Hmm… »
Beatrice prit un air pensif, puis hocha la tête.
« Tu n’as pas tort. »
Damon poussa un soupir de soulagement.
« Pas question que j’accepte davantage de responsabilités. »
Si Beatrice démissionnait, il pourrait se retrouver à superviser les nouveaux généraux. Comme il était l’un des plus faibles, ce serait un cauchemar — surtout si l’un d’eux se rebellait.
« Quoi qu’il en soit, nous devrions tout de même en recruter un. »
Beatrice promena son regard autour d’elle.
Barungenia était en pleine expansion afin de soutenir Clay. Les troupes étaient renforcées et les défenses consolidées.
« Mon travail consiste à tout préparer avant qu’il en ait besoin. »
En songeant à Clay, un doux sourire effleura ses lèvres.
« Faisons publier l’appel à candidatures. »
♧
Le but était d’attirer les puissants qui se cachaient encore dans le Royaume démoniaque.
Même si les démons étaient naturellement agressifs, cela ne signifiait pas forcément qu’ils vagabondaient à l’extérieur. Beatrice comptait donc leur tendre un piège en annonçant le recrutement d’un nouveau général du Roi démon.
Le prestige grandissant du nouveau Roi démon avait déjà attiré l’attention de beaucoup. Finalement, un démon puissant, intrigué, mordit à l’hameçon.
Ça va être amusant.
C’était une elfe noire. Elle avait les oreilles pointues et ressemblait aux elfes ordinaires, mais ses origines étaient tout autres.
Elle était un démon pur-sang, à la peau sombre — un trait caractéristique de son espèce.
Enfin, je vais pouvoir leur montrer ce dont je suis capable.
Renya, l’elfe noire.
Contrairement aux autres elfes noires, qui préféraient vivre dans l’ombre, Renya brûlait d’envie de découvrir le monde.
Et pour cause : c’était un prodige comme on n’en voyait qu’une fois par siècle. Experte en furtivité et en assassinat, elle possédait un corps agile et une force écrasante.
C’était une combattante accomplie. Elle n’avait jamais perdu un duel de sa vie et en avait tiré une immense fierté.
Les Chevaliers de la Lune noire ? Oui, j’en ai entendu parler…
Elle connaissait l’existence de l’élite des chevaliers au service du Roi démon.
Mais elle aspirait à mieux : un siège parmi les Quatre Généraux.
« Haa… »
Elle expira lentement pour maîtriser sa respiration. Elle se tenait à présent devant l’immense muraille de Barungenia, où se rassemblaient les candidats ayant passé les épreuves préliminaires.
Enfin, le monde va connaître mon nom.
« Ça va être amusant. »
« Kuku… »
Parmi les individus étranges et excentriques réunis là, une silhouette attira son attention.
Hein ?
Des cheveux blancs et des yeux blancs.
Un visage qui lui rappelait une Witch du Nord.
Impossible… Ce serait… ?
La rumeur disait que la Witch du Nord avait quitté Barungenia pour retourner dans son pays natal. Elle n’avait aucune raison de revenir ici.
« On dirait que tout le monde est arrivé. »
Après avoir franchi les portes et rejoint la cour intérieure du château de Barungenia, une démone qui se présenta comme la première dame d’honneur feuilleta une pile de documents avant de prendre la parole.
« Seules deux personnes seront autorisées à entrer dans le château aujourd’hui. »
Beatrice observerait donc personnellement le dernier combat, celui qui opposerait les deux finalistes.
« Veuillez me suivre. »
Guidé par la première dame d’honneur, le groupe descendit dans une vaste arène souterraine. Des ossements étaient éparpillés partout. Le spectacle était sinistre, mais personne ne broncha.
« On dirait que certains d’entre nous vont mourir, hein ? »
Un démon du peuple-bête à l’allure de lézard fit claquer sa langue avec un sourire en coin. Les autres semblaient partager son avis, mais n’affichaient aucune peur.
« Ça ne sera sûrement pas moi. »
« Le siège des Quatre Généraux est à moi. »
Tous affichaient une confiance imperturbable. Renya aurait dû en faire autant. Elle ne doutait pas de sa puissance.
Pourtant, son visage resta crispé.
Qu’est-ce qui cloche chez cette femme… ?
La femme aux cheveux blancs qui se tenait à l’écart, gloussant derrière sa main, inspirait à Renya un malaise étrange. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle pressentait que quelque chose de sinistre se préparait.
« Bien, je vais annoncer les affrontements. »
La première dame d’honneur indiqua à chacun son adversaire. Pendant qu’elle parlait, des spectateurs commencèrent à s’installer près de l’arène.
« Un nouveau général… voilà qui promet d’être intéressant. »
Geshkafor, un général immense en armure à sa mesure, s’installa au premier rang.
Une autre silhouette se traîna derrière lui.
« Il faut vraiment que je surveille ça aussi… »
Le général Damon. Contrairement à Geshkafor, il avait l’air d’une feuille de papier flasque, mais sa force se dissimulait sous cette apparence frêle.
« Hmm ? »
Alors que tous les regards brillaient d’impatience, Geshkafor se tourna dans une direction… puis écarquilla les yeux.
« H-Hein ? »
Il eut l’air stupéfait, puis détourna rapidement la tête, feignant de n’avoir rien remarqué.
Qu’est-ce que… ?
Renya ne put s’empêcher de s’interroger.
Qu’est-ce qu’il vient de voir ?
Elle suivit son regard, mais ne remarqua rien d’inhabituel.
Attends…
Si. Il y avait bien quelque chose.
Cette femme aux cheveux blancs.
C’était la seule qui sortait du lot. Renya déglutit péniblement.
Impossible…
Ça ne pouvait tout de même pas être quelqu’un qui ferait hésiter un général comme Geshkafor.
« Que le tournoi commence ! »
Avant qu’elle ait pu approfondir sa réflexion, la dame d’honneur donna le signal de départ des épreuves.
Les prétendants au nouveau siège de général s’affrontèrent avec acharnement.
Les ondes de choc ébranlèrent la salle souterraine, malgré les entraves d’artefact que tous portaient et qui limitaient leur Magia. Ils devaient compter sur leur technique martiale, leurs capacités physiques et leur instinct brut.
Huff… huff…
Au bout du compte, Renya fut l’une des deux dernières debout.
Et l’autre…
« Tu es forte. »
C’était la femme aux cheveux blancs.
Elle sourit lorsque Renya sortit de son combat.
Déjà fini… ?
L’arène avait été divisée en deux afin que les combats puissent se dérouler en même temps. Rien n’avait été organisé pour favoriser qui que ce soit. Pourtant…
Comment… ?
Renya était certaine que personne ici ne la surpassait. Mais même avec ses capacités, la limitation de sa Magia l’avait forcée à combattre bien plus durement que d’habitude.
Et pourtant, cette femme souriait, comme si son combat n’avait été qu’une formalité.
« Comment t’appelles-tu ? » demanda Renya.
La femme réfléchit un instant.
« Voyons… est-ce que je devrais te le dire ? Tu vas bientôt rentrer chez toi, de toute façon. »
La provocation était limpide. Renya retroussa les lèvres.
« Je vais bientôt rentrer chez moi, hein ? »
Elle laissa échapper un bref rire.
« Tu ne manques pas d’assurance. »
« Je n’ai aucune raison de m’en priver. »
La femme haussa les épaules.
« Mais je ne compte pas t’expliquer pourquoi. »
Renya serra instinctivement le poing, mais une voix puissante l’interrompit.
« Oh là là, il n’en reste que deux ? »
La pression qui s’abattit sur elles était immense. Renya se tourna vers sa source et vit une draconide gigantesque, les cornes dressées sur la tête.
Beatrice.
La maîtresse des lieux, la main droite du Roi démon. L’être le plus proche de la puissance absolue dans le Royaume démoniaque.
« … Hein ? »
Renya oublia un instant l’insulte qu’elle venait de subir. Mais ce qu’elle entendit ensuite la prit complètement au dépourvu.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? »
Beatrice s’adressait à la femme aux cheveux blancs comme si elle la connaissait déjà.
Renya se retourna et vit…
la personne à qui Beatrice parlait.
« L’annonce de recrutement a bien été publiée, non ? »
répondit la femme d’un ton détaché.
« Je m’apprêtais justement à repartir. Je me suis dit qu’un siège parmi les Quatre Généraux ne serait pas une mauvaise place. »
« Clay ne t’a-t-il pas déjà dit où quelqu’un comme la Witch du Nord devait vraiment se trouver ? »
La Witch du Nord.
Les paroles de Beatrice firent blêmir Renya.
Cette femme… c’est la Witch du Nord ?
Une catastrophe vivante.
Malgré toute sa fierté, Renya n’aurait jamais voulu affronter quelqu’un comme elle.
Elle avait déjà anéanti le Royaume démoniaque du Nord, autrefois.
Et la voilà qui se tenait ici, à sourire.
« Quel que soit le but de Clay lorsqu’il m’a envoyée au loin, je l’ai atteint. »
La femme prononça des paroles que Renya ne comprit pas, puis tourna son regard vers elle.
« Maintenant, il ne me reste qu’à suivre la procédure pour retourner auprès de lui. »
Renya déglutit. La Witch du Nord — Selimia — sourit avec douceur tandis qu’elle gelait le sol sous ses pieds.
Froide, et brûlante de ferveur.
(Fin du chapitre)