Chapitre 5
Après le sermon, des soldats se placèrent devant les différentes files pour distribuer de l'eau et du pain.
Ils semblaient accorder davantage d'attention aux prisonniers les plus robustes et en meilleur état. Il suffisait d'observer les rations : certains recevaient du pain encore frais et une eau relativement claire, tandis que d'autres devaient se contenter d'aliments de piètre qualité.
Je ne pouvais pas encore voir ce que recevait notre file, mais j'avais déjà une idée de ce qui nous attendait.
Lorsque mon tour arriva, mes soupçons se confirmèrent.
Le pain était sec et dur, avec des traces de moisissure sur la croûte. Quant à l'eau, elle était trouble.
Je récupérai ma ration sans protéster, puis rejoignis mes frères. Nous nous installâmes sur une pierre, un peu à l'écart du feu.
« Pourquoi t'es aussi maigre ? » demandai-je à Ragna.
« Hein ? D'où ça sort encore ? »
« Je me souviens que tu ne ressemblais pas à un squelette avant que je m'évanouisse. »
Il me lança un regard mauvais avant de grogner.
Son teint était pâle et ses cheveux, comme toujours, mal entretenus. D'ordinaire, son apparence lui donnait un air féroce pour un gamin de son âge. Mais avec ses joues creusées et ses cernes, il ressemblait davantage à un mendiant.
« T'inquiète pas pour des trucs inutiles. Je vais bien. Je supporte juste pas que moi, le plus grand chasseur des Jeunes Loups de la tribu, je sois traité comme une proie. »
Il prit une grosse bouchée de pain avant de poursuivre :
« Si ma hache était là, ils feraient moins les mal— Kof ! Kof ! »
Zach venait de lui asséner un coup de sa vieille branche dans le dos. Ragna s'étouffa avec son pain et se mit à tousser violemment.
« Surveille ton langage, idiot ! T'as oublié où nous sommes ? » le réprimanda Zach.
« J'ai peur de personne ! Ferme-la ! »
« Tu vas te taire, abruti ?! »
Mon regard s'attarda sur la branche de Zach.
Ce n'était qu'un morceau de bois mort ramassé en chemin, mais il s'en servait de canne pour marcher.
Je pris une profonde inspiration. Mes pensées s'emballaient et je devais absolument retrouver mon calme.
Si je voulais empoisonner leurs vivres, encore fallait-il savoir où ils les gardaient.
Pendant ce temps, Zach et Ragna continuaient de se chamailler comme si nous n'étions pas prisonniers.
« Les gars, moins fort, s'il vous plaît », dis-je en traçant quelques symboles du bout des doigts dans la terre.
À leur vue, mes frères devinrent immédiatement sérieux.
D'où vient le pain ?
C'était du Morse. Je leur avais appris ce code pour faciliter nos parties de chasse, notamment lorsque nous devions communiquer sans effrayer le gibier.
« De toute façon, tu ne pourrais rien faire, même si tu avais ta hache », repris-je à voix haute.
Nous ne pouvions pas interrompre notre conversation trop brusquement. Cela risquait d'attirer l'attention des soldats.
J'effaçai les symboles dans la terre, puis passai à notre second moyen de communication : de légers mouvements de chaînes.
Dites, avec notre code, ce que vous ne pouvez pas dire normalement.
« Enfin quelqu'un de logique ! Tu m'as tant manqué, grand frère ! J'ai cru qu'à force de parler avec ces idiots, je finirais comme lui ! » lança Zach, les doigts déjà occupés sur sa chaîne.
Cling, cling…
Ils gardent les vivres dans la caravane du fond.
Comme toujours, Zach avait été le plus réactif.
Je jetai un coup d'œil en direction de la caravane. Elle était trop bien gardée pour que nous puissions nous en approcher sans éveiller les soupçons.
Autant abandonner l'idée d'empoisonner leur nourriture.
« Hé ! Enfants ingrats ! C'est tout ce que tu trouves à me dire ?! » s'indigna Ragna.
Cling, cling…
Les autres enfants prévoient de s'enfuir.
Hm ? Intéressant.
Si nous parvenions à les rallier à notre cause, ils pourraient nous être utiles. Avec le plan que j'avais en tête, ils pourraient même servir de diversion si les choses tournaient mal.
Encore fallait-il savoir si je pouvais leur faire confiance.
« Haa… Vous me fatiguez ! Taisez-vous ! » dis-je.
Cling, cling…
C'est bon pour aujourd'hui.
Les soldats patrouillaient toujours autour de nous. Même lorsqu'ils semblaient occupés ailleurs, nous ne pouvions pas exclure qu'ils nous surveillent.
Nous devions donc rester prudents et limiter nos échanges. Si nos chaînes produisaient trop souvent les mêmes séquences de sons, quelqu'un finirait peut-être par remarquer que ce n'était pas le fruit du hasard.
Quelques instants plus tard, un soldat vint nous chercher pour nous ramener dans nos cages.
L'odeur y était toujours aussi suffocante et infecte.
Je m'assis près d'un coin de la cage. Mon corps me faisait encore souffrir, mais je ne pouvais pas me permettre de rester passif indéfiniment.
Il fallait que je me bouge le cul.
Si nous atteignions le siège de l'Église, je risquais de ne plus jamais pouvoir vivre comme un homme libre. Et mes frères connaîtraient probablement le même sort.
Je me souvenais qu'il existait des sceaux destinés aux esclaves. Une Église capable de réduire des peuples entiers en servitude devait certainement en posséder.
Une fois ces sceaux apposés, notre situation deviendrait bien plus compliquée.
Nous devions nous échapper avant qu'il ne soit trop tard.
« Hé, Ragna. Tu connais personnellement quelqu'un ici ? » demandai-je.
« Hm ? Bah, toi et Zach. Pourquoi ? »
Cling, cling…
Celui au centre. Les frères au fond à gauche.
« Non, pas ça, imbécile. Je parle d'amis. De personnes dont tu es proche en dehors de nous. »
Je fis cliqueter mes chaînes à mon tour.
Ils sont fiables ?
« Bah non. Pourquoi tu me poses des questions inutiles ? Repose-toi plutôt. »
Cling, cling…
Pas sûr. Mais oui, pour le moment.
« Aah… Quelle perte de temps. »
C'était déjà un début.
Les enfants que Ragna m'avait indiqués ne semblaient pas aussi mal en point que les autres. Ils étaient blessés, certes, mais leur état restait relativement bon comparé à celui de nombreux prisonniers.
Je devais toutefois éviter de me précipiter. Avant de leur proposer quoi que ce soit, il faudrait que j'en apprenne davantage sur eux.
Cette fois, je n'avais pas droit à l'erreur.
Je m'allongeai enfin, laissant mon corps me rappeler à quel point il était épuisé. Je comptais repasser mon plan en revue, puis laisser le sommeil m'emporter.
L'idée était simple : guérir en cachette tout en paraissant plus faible que je ne l'étais, et prolonger ainsi le handicap dont je souffrais déjà.
Je ne me souvenais plus de la distance exacte séparant ce continent de celui où se trouvait le royaume de l'Église de l'Ordre. En revanche, je savais que le monde de Prince of Myriade était anormalement vaste. Le voyage risquait donc d'être long.
Or transporter autant de jeunes enfants coûtait cher. Même en réduisant leurs rations au strict minimum, les nourrir représentait une dépense considérable.
Ils avaient probablement pillé notre tribu et comptaient sur les réserves récupérées pour nourrir leurs soldats ainsi que les prisonniers qu'ils jugeaient utiles. Quant aux plus mal en point, ils semblaient recevoir ce qu'il y avait de moins bon.
Bien sûr, je ne faisais que supposer. Tout ce que je pouvais faire, c'était chercher à leur donner une raison de moins se méfier de nous.
Si les soldats finissaient par considérer notre cage comme un fardeau inutile, ils pourraient décider de nous abandonner.
Ou de nous éliminer.
C'était un risque. Mais rester dans leurs rangs jusqu'au siège de l'Église, c'était la certitude de finir esclaves.
« Frangin… Tu dors ? »
« Non. Pourquoi ? »
« Parce que tu devrais dormir, idiot. Réfléchis pas trop… C'est pas bon pour ton état. »
« …Oh, comme c'est mignon. Le grand Ragna s'inquiète pour moi. »
« Roh, la ferme et dors. »
Je soupirai.
Il avait raison. Pour le moment, je ne pouvais pas faire grand-chose. Mon corps était encore trop faible, et un plan, aussi bon soit-il, ne servirait à rien si je n'étais pas capable de le mettre à exécution.
Chaque chose en son temps.
Je devais d'abord guérir.