Chapitre 3
« Par ici ! Ils sont passés par là ! »
Cela faisait désormais deux jours que nous nous cachions dans la montagne.
Deux jours à courir, à nous dissimuler et à retenir notre souffle au moindre bruit suspect. Deux jours sans véritable repos, sans repas convenable et sans savoir combien de temps nous pourrions encore tenir.
Aargh…
Mes yeux me brûlaient.
« Haa… haa… »
Mon souffle était court. Chaque inspiration me donnait l'impression d'avaler des lames, tandis que mes jambes tremblaient sous mon poids.
Boum. Boum.
Mon cœur cognait si fort dans ma poitrine que j'avais l'impression qu'il allait finir par éclater.
Mon corps était couvert de sang. Je ne savais même plus combien de blessures j'avais accumulées depuis notre fuite.
Mais je ne pouvais pas m'arrêter.
Derrière nous, les cris des soldats résonnaient entre les arbres. Par moments, ils semblaient si proches que je pouvais presque entendre le frottement de leurs armures. À d'autres, leurs voix s'éloignaient, nous laissant croire que nous avions enfin réussi à les semer.
Chaque fois, nous finissions par les entendre de nouveau.
Ils ne renonçaient pas.
Ou plutôt, ils ne nous laissaient jamais de répit.
Les autres enfants de la tribu avaient connu des sorts différents. Certains avaient été capturés, tandis que d'autres se cachaient encore dans la montagne. Nous n'étions pas les seuls à être traqués.
En découvrant l'absence des enfants au village, les soldats avaient compris que certains survivants pouvaient encore se trouver dans les environs.
J'aurais dû y penser.
Si seulement j'avais pris le temps de réfléchir à ce moment-là…
Peut-être aurions-nous pu nous éloigner davantage du village avant qu'ils ne commencent leurs recherches. Peut-être aurions-nous pu trouver une meilleure cachette.
Mais je n'avais pensé qu'à fuir.
Et maintenant, je devais en payer le prix.
Pof !
« Haaa… haa… J'en peux plus… »
Zach venait de s'effondrer dans la neige.
« Zach ! »
Ragna et moi nous arrêtâmes aussitôt avant de faire demi-tour pour le rejoindre.
Il était livide. Ses lèvres tremblaient et ses yeux rougis peinaient à rester ouverts. Il tenta de se relever en prenant appui sur ses bras, mais son pied blessé se déroba sous lui.
Un gémissement lui échappa.
Sa blessure remontait à notre première journée de fuite. Une flèche lui avait transpercé le pied alors que nous tentions d'échapper à nos poursuivants. J'avais réussi à la retirer, mais nous n'avions ni le temps ni les moyens de soigner correctement la plaie.
Depuis, chaque pas était devenu une torture pour lui.
Continuer à courir dans cet état était insensé.
Mais rester ici l'était tout autant.
« Ragna… Surveille les alentours. »
Il acquiesça sans discuter et se plaça derrière un arbre, sa grande hache serrée entre ses mains.
Je m'agenouillai auprès de Zach et sortis les dernières herbes médicinales que j'avais cueillies avant le massacre. Elles étaient flétries et presque sèches, mais nous n'avions pas le luxe de faire les difficiles.
Je frottai les feuilles entre mes paumes, ajoutai un peu de salive pour obtenir une pâte grossière, puis déchirai ce qu'il restait de mes vêtements.
« Ça va faire mal. Tiens bon. »
Zach hocha faiblement la tête.
J'appliquai le mélange sur sa blessure avant de l'envelopper avec les morceaux de tissu.
Le bandage se teinta rapidement de rouge.
Je resserrai les liens. Le sang finit par couler moins abondamment, mais je savais que ce n'était qu'une solution provisoire.
Je n'étais pas médecin. Je ne pouvais pas réparer son pied avec quelques plantes et des morceaux de tissu.
Tout ce que je pouvais faire, c'était gagner du temps.
Et nous n'en avions presque plus.
Je pris une profonde inspiration avant de me redresser.
Puis, en puisant dans mes dernières forces, je hissai Zach sur mon dos.
Son poids me fit vaciller.
Merde…
J'avais l'impression que mes jambes allaient céder à leur tour.
Il fallait que nous nous reposions. Zach était incapable de marcher et, si nous continuions ainsi, je serais probablement le prochain à m'effondrer.
Je tournai la tête vers Ragna.
« Rag… Ragna… Haa… haa… Va en reconnaissance devant nous. Vérifie s'il n'y a personne dans la grotte de la Taupe. »
Mais il ne répondit pas.
Son visage était déformé par une terreur que je ne lui avais encore jamais vue.
Je suivis son regard.
Et je compris.
Des soldats en armure blanche se tenaient devant nous. Leurs visages étaient dissimulés et leurs mains tenaient fermement des lances.
Je reconnus immédiatement leur équipement.
C'étaient les hommes de l'Église de l'Ordre.
Ce n'étaient pas ceux qui nous poursuivaient depuis la veille. Depuis deux jours, les soldats se relayaient par équipes d'éclaireurs pour retrouver les enfants dispersés dans la montagne.
Et nous venions de tomber sur l'une de ces équipes.
Les cris derrière nous n'étaient qu'une diversion. Ils nous avaient rabattus ici.
Mon cœur manqua un battement.
C'était fini.
Je ne pouvais plus fuir. Mes jambes n'en avaient plus la force. Zach était incapable de marcher et Ragna ne pourrait pas nous protéger tous les deux.
Même si nous tentions de nous battre, nous n'aurions aucune chance.
Je regardai les soldats. Puis mes frères.
Je ne pouvais pas les laisser mourir ici.
Il ne me restait qu'une seule chose à faire.
« On… on se rend ! Pitié, épargnez-nous ! »
À peine eus-je prononcé ces mots que mes jambes cédèrent sous mon poids.
Je tombai à genoux, mais fis un dernier effort pour relever la tête, Zach toujours sur mon dos.
Les soldats s'approchèrent lentement.
« Barbares impies ! Race immonde ! Vous nous en avez fait suer, hein… »
Bam !
L'air quitta brutalement mes poumons.
Une douleur fulgurante me traversa la poitrine et ma conscience vacilla. Je me pliai en deux, incapable de reprendre mon souffle.
« Frangin !! »
C'était Ragna.
Un des soldats venait de me donner un violent coup de pied dans la poitrine.
Sous le choc, Zach glissa de mon dos et s'effondra dans la neige.
Je tendis la main vers lui, mais mes bras refusaient de m'obéir.
Le soldat baissa les yeux vers mon petit frère.
Son regard s'arrêta sur son pied blessé.
Puis un sourire sadique étira ses lèvres.
Pendant ce temps, son compagnon continuait d'avancer. Ragna se précipita vers lui en hurlant, mais le soldat le frappa et l'assomma.
Mon frère s'écroula à son tour.
« Ragna… »
Ma voix n'était qu'un murmure.
Je voulais me relever. Je voulais saisir mes haches et leur faire payer ce qu'ils venaient de faire.
Mais mon corps ne répondait plus.
Le soldat qui m'avait frappé me jeta un dernier regard avant de détourner les yeux, comme si je n'existais déjà plus.
Puis il se tourna vers Zach.
Il retroussa sa manche et leva le pied.
Bam !
Crac !
« AAAAAARGH !! »
Le cri de Zach me glaça le sang.
Il venait de lui écraser le pied.
Non.
Non… Non, NON !
PAS ÇA !
Je ne réfléchis pas.
Mon corps bougea avant même que je puisse comprendre ce que je faisais.
Malgré l'épuisement, malgré la douleur qui me déchirait la poitrine, je me jetai sur Zach et me recroquevillai au-dessus de lui, le protégeant de mon propre corps.
« NOUS NOUS SOMMES RENDUS ! »
Ma voix se brisa.
« POURQUOI EST-CE QUE VOUS FAITES ÇA ?! »
Bam !
« Ne me parle pas, impie ! Ton clan a massacré bon nombre de nos frères, et tu oses me demander pourquoi ?! »
Le coup suivant s'abattit sur mes côtes.
Je sentis une douleur atroce me traverser le corps, mais je gardai les yeux fixés sur mon petit frère.
« Ton grand frère a égorgé deux des nôtres avant de s'enfuir ! Tu croyais vraiment qu'on allait vous laisser partir après ça ? »
Gül.
Mon cœur se serra.
Je revis son visage, déformé par la rage, lorsqu'il s'était retourné vers nous.
« Korian, protège tes frères. »
Il nous avait permis de fuir.
Pendant ce temps, il avait affronté ces hommes pour nous donner une chance de survivre.
Et maintenant…
Je ne savais même pas s'il était encore en vie.
Zach tremblait sous moi. Ses yeux étaient grands ouverts, et des larmes coulaient sur ses joues.
Je voulais lui dire que tout irait bien.
Je voulais lui promettre que nous rentrerions à la maison, que maman nous gronderait pour être rentrés si tard et que papa nous demanderait pourquoi nous étions couverts de blessures.
Mais je ne pouvais pas mentir à mon propre frère.
Notre maison n'existait peut-être déjà plus.
Bam !
« Si tu tiens tant à souffrir, je vais t'aider ! »
Les coups continuèrent de pleuvoir sur mon dos.
Chaque impact faisait trembler mes membres. Ma vision se brouillait et ma respiration devenait de plus en plus difficile.
Plusieurs fois, la douleur faillit me faire céder.
Mais je restai au-dessus de Zach.
Je ne pouvais pas le laisser seul.
Pas après avoir perdu notre maison, notre tribu et peut-être même nos parents.
Bam !
Les souvenirs de ma famille me revinrent en mémoire.
Le visage de maman.
Le sourire de Tisha.
La voix de papa.
Et Gül…
Je n'avais même pas pu rester à ses côtés.
J'avais fui comme il me l'avait demandé, mais qu'avais-je réussi à accomplir ?
Ragna était inconscient.
Zach hurlait de douleur.
Et moi, j'étais incapable de protéger l'un ou l'autre.
Pour la première fois depuis ma réincarnation, je me maudis.
J'aurais dû être plus fort.
J'aurais dû m'entraîner davantage.
J'aurais dû cesser de me contenter de rêver à une vie tranquille.
J'avais passé des années à me convaincre que je pourrais vivre paisiblement tant que je ne cherchais pas les ennuis.
Mais les ennuis étaient venus à moi.
Ils avaient détruit ma famille, massacré ma tribu et transformé mes frères en proies.
Et je n'avais rien pu faire pour les en empêcher.
« Ça suffit, Edward. On a assez perdu de temps. »
Les coups cessèrent enfin.
Je ne savais même plus combien de temps s'était écoulé.
« Enfoiré de cafard… » cracha Edward.
Ce furent les derniers mots que j'entendis.
Ma vision s'assombrit. Mon corps, qui avait tenu jusque-là par la seule volonté de protéger Zach, finit par céder.
Je m'effondrai sur mon petit frère.
Korian, protège tes frères.
Pardon, Gül.
Si seulement j'avais été plus fort…