Chapitre 70
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Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 70 : Quelque chose émerge des profondeurs du fleuve
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Le banquet de la victoire commença par l’accueil des nouveaux venus, se poursuivit avec la remise des récompenses et finit par se transformer en joyeuse beuverie.
À qui l’on avait promis des récompenses à la mesure de leurs exploits, les guerriers se détendirent et se régalèrent de mets délicieux et de vin, profitant de l’ambiance festive pour bavarder bruyamment.
« À la princesse Serin ! »
« À la princesse Serin ! »
À l’appel d’un chevalier, tous levèrent haut leurs verres, les entrechoquèrent et burent une longue gorgée.
Assise à la table d’honneur, Serin accueillit avec un calme sourire ce toast porté en son honneur. Elle leva son verre, le fit légèrement osciller en l’air, puis but.
« Bon sang… »
L’évêque du diocèse de Pales regarda la scène d’un air contrarié et poussa un soupir.
Qu’ils suivent l’Ancienne Foi ou la Nouvelle Foi, les prêtres de l’Église de la Déesse avaient toujours détesté voir les gens s’enivrer jusqu’à perdre leurs moyens.
À mesure que l’alcool coulait, le banquet devenait de plus en plus bruyant.
À la différence des banquets guindés de la capitale, où l’on s’habillait avec élégance et se conduisait avec dignité, les chevaliers de province se bousculaient sans ménagement et fraternisaient plus ouvertement.
Shan trouvait cela bien plus agréable et convivial.
« Voilà. C’est la véritable tradition chevaleresque de l’Empire Arman. Regarde cette peinture. Même l’empereur Varen partage librement un verre avec ses subordonnés », dit Shan.
Roden renchérit et désigna une grande peinture accrochée sur un côté de la salle.
On y voyait un homme auréolé d’une lumière flamboyante offrir une coupe à ses subordonnés.
L’empereur Varen était toujours représenté ainsi, ce qui le rendait facile à reconnaître.
Même Shan, pourtant si ignorant, le reconnaissait au premier coup d’œil.
À mesure que l’ambiance s’échauffait et que les verres se vidaient, certains finirent peu à peu par dépasser les bornes.
Le baron Yurk en était l’exemple le plus frappant. Ses vieilles habitudes de délinquant refirent surface et, bientôt, il en vint aux mains avec un autre chevalier, chacun agrippant l’autre par le col.
Tout ça parce que le chevalier lui avait marché sur le pied en passant.
Shan se leva, s’approcha des deux hommes et posa une main sur l’épaule de chacun.
« Ça suffit. Arrêtez là. »
Yurk tourna la tête et croisa le regard de Shan. Il lâcha aussitôt l’autre chevalier, puis regagna sa place, l’air complètement rabattu.
Tous le regardèrent, stupéfaits.
À bien y penser, Shan était celui qui avait dompté ce fauteur de troubles.
Tandis qu’il profitait du banquet, Shan sentit soudain un léger chatouillement à la nuque.
Une araignée avait réussi à grimper sur lui et écrivait sur sa peau avec ses pattes avant.
[Retrouve-moi dans le jardin]
Quand Shan tourna la tête, Serin avait disparu.
Quelques instants plus tôt, elle était encore assise à la table d’honneur et discutait avec Orum et le comte.
Shan posa aussitôt son verre et se leva.
« Où allez-vous, sir Shan ? »
« Je dois aller aux latrines. »
Après avoir trouvé un prétexte, Shan quitta la salle et traversa un couloir vivement éclairé par des lampes magiques.
Après avoir franchi trois angles d’un pas rapide, il arriva dans un jardin plongé dans l’obscurité.
L’été venait de commencer, et les roses en fleurs coloraient de rouge le jardin intérieur du château de Pales.
Les boutons, encore un peu en avance sur la saison, avaient déjà grossi et s’étaient épanouis, prêts à éclore d’un instant à l’autre.
Serin se tenait au milieu du jardin, les yeux levés vers le ciel. Sentant la présence de Shan, elle se tourna vers lui.
« Tu es venu ? »
« Tu m’as appelé. »
Cela lui rappela la fois où ils avaient discuté dans les jardins royaux.
Mais cette fois, aucune princesse ni aucun chevalier ne les observait de loin, et ce jardin était bien plus petit et modeste.
En s’approchant, Shan sentit une forte odeur d’alcool émaner de Serin.
Son visage, d’ordinaire pâle, était rougi par la boisson. Son regard flou semblait légèrement hébété.
« Tu es ivre. Tu m’as dit de ne pas trop boire. »
« Je n’avais pas envie de boire non plus. Mais je ne pouvais pas refuser les coupes que m’offraient des subordonnés qui s’étaient distingués. »
Ce n’était pas faux. Shan hocha la tête, puis souleva une autre objection.
« Et il est en pleine nuit. Tu aurais au moins dû venir avec des gardes. C’est dangereux. »
« L’endroit est bien éclairé. Et puis, le chevalier le plus fort se trouve juste à côté de moi. Qui oserait me menacer ? »
Serin répondit d’un ton las, puis éclata de rire, apparemment amusée par ses propres paroles.
Un instant plus tard, elle s’éventa le visage d’un air gêné.
« Je suis vraiment un peu ivre. Bon. Si je voulais te parler seule, c’est parce que… »
Tout en parlant, Serin se rapprocha avant de frapper soudain Shan dans le dos, de toutes ses forces, avec la paume.
Il avait parfaitement vu venir le coup, mais au lieu de l’esquiver, il contracta le dos.
Même avec leur immense différence de capacités physiques, un coup pareil faisait mal.
Une brûlure cuisante se répandit dans son dos et un gémissement lui échappa.
« Argh. »
« Je t’ai fait venir pour commencer par te passer un savon. Tu as descendu une falaise verticale de plus de cent mètres ? Tu as trois vies ou quoi ? J’ai failli m’évanouir quand je l’ai appris ! »
« Ce n’était pas si dangereux. »
Shan était persuadé qu’il aurait même pu dormir suspendu à une falaise.
Grâce à son équilibre prodigieux et à ses capacités physiques, une falaise n’était guère plus qu’un escalier fatigant à monter et à descendre.
La charge montée contre les chevaliers du duc Moraen avait été bien plus dangereuse.
Il avait eu moins d’une chance sur dix mille de mourir dans la falaise, contre une sur cent lors de la charge.
En entendant cela, Serin poussa un profond soupir.
« Tu as raison. Quelqu’un qui se bat ne peut pas éviter de risquer sa vie. Mais fais quand même plus attention à la tienne. Tu n’es pas un chevalier ordinaire. Tu représentes presque à toi seul la puissance militaire de Pales. »
Serin murmura avec désespoir que perdre Shan reviendrait à perdre ses deux bras.
Shan hocha la tête.
Même en se faisant réprimander, il sentait quelque chose lui chatouiller le cœur. C’était étrange, mais pas désagréable.
« Et il y a autre chose. Je t’ai aussi fait venir pour m’excuser. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je n’ai pas pu te donner de terres et que je me suis contentée de te nommer Protecteur Suprême. »
Le titre de Protecteur Suprême était une belle récompense, comme l’avaient montré les réactions de tous.
Mais il était loin de satisfaire les ambitions de Shan.
Il rêvait de devenir seigneur et de créer un territoire où les Altos pourraient vivre sans subir de discriminations.
Shan cligna plusieurs fois des yeux, puis répondit :
« Ce n’est pas si urgent. Tout le monde se débrouille bien ici, de toute façon… À vrai dire, tu n’avais même pas besoin de me donner ce titre. Je n’y connais pas grand-chose, mais ça ne risque pas de te peser ? »
Serin faisait déjà partie du cercle de Shan.
Il n’avait donc pas besoin d’une récompense particulière pour se battre pour elle, pas plus qu’il n’en avait fallu pour sauver des gens comme Roden, Kalion ou Darkal.
« Ça ne va pas. Si je ne récompense pas convenablement mon meilleur chevalier, personne ne me considérera comme une souveraine équitable. Et des gens autour de toi pourraient essayer de te tenter en prétendant que je te traite injustement et qu’ils peuvent t’offrir davantage. »
Un visage traversa soudain l’esprit de Shan.
Serin semblait avoir pensé à la même personne et le nomma sans attendre.
« Ce rat de duc Moraen t’a même promis le titre du comte Barlic, pas vrai ? »
Une hostilité farouche brûlait dans les yeux brun-rouge de Serin.
Ses yeux se plissèrent en biais, et elle avait l’air assez féroce pour lui lancer un sort sur-le-champ s’il s’était trouvé devant elle.
« Tu l’as appris ? »
« Bien sûr. Tu te souviens ? Le jour où je deviendrai reine, tu deviendras duc Ranphel. Tu seras le plus grand seigneur de l’ouest de Pendia. Comparé au titre de simple comte… Enfin, à vrai dire, je ne peux pas vraiment dire que ce sera mieux. Après tout, ce titre se trouve à Libert. »
Serin avait commencé avec assurance, mais sa voix s’éteignit peu à peu.
Elle avait raison. Libert était plus de trois fois plus grand que Pendia, ne comptait presque aucun monstre et était un pays prospère, à la population dense.
Le territoire septentrional du comte Barlic bordait le royaume d’Ajun ; malgré sa grande puissance militaire, il était donc pauvre.
Même en tenant compte de cela, ses terres seraient plus riches que n’importe quel territoire de Pendia.
Pales serait peut-être le seul à pouvoir rivaliser avec lui.
« Malgré tout, Pendia est un meilleur endroit pour les Altos. Et la situation va s’améliorer. Pour l’instant, c’est un peu difficile, mais… Tu comprends ce que je veux dire, n’est-ce pas ? »
Son discours d’ivrogne se déroulait par fragments décousus, et Shan ne put s’empêcher de rire en hochant la tête.
Serin fronça les sourcils, l’attrapa par le col et s’accrocha à lui.
« N’oublie pas. Tu es mon chevalier. Je t’ai fait chevalier et tu m’as juré fidélité. Personne ne peut t’enlever à moi. »
Les paroles marmonnées de Serin trahissaient une forte possessivité.
Shan rit en entendant la princesse débiter sans retenue ses divagations d’ivrogne.
* * *
Le lendemain, Serin se comporta comme si rien ne s’était passé dans le jardin.
Pourtant, quand Shan la taquina en lui répétant : « Tu m’as fait chevalier et je t’ai juré fidélité », elle rougit.
Il semblait qu’elle s’en souvenait.
Malheureusement, ils n’avaient pas beaucoup de temps pour se voir et plaisanter.
Ils furent bientôt accaparés par la distribution, dans tout Pales, des immenses ressources rapportées par l’expédition.
Une bonne partie fut donnée en récompense à ceux qui avaient participé à l’expédition, mais même cet argent circulerait dans le territoire et contribuerait à renflouer les caisses épuisées grâce aux impôts indirects.
Surtout, ils avaient obtenu une grande quantité de pierres magiques, qui constituait le but initial de l’expédition.
Orum, maître de Serin et chef de la Société de Magie, s’impliqua personnellement dans le fractionnement des pierres magiques et la fabrication d’objets magiques.
L’efficacité du travail s’améliora aussitôt.
« Oui, le sort, espèce d’idiot ! Tu as bu hier ? Pourquoi tes lignes sont-elles si tordues ? Bande d’imbéciles, franchement ! Poussez-vous. Ce grand sage va vous montrer ! »
Chaque fois que le vieil homme irascible arpentait les lieux à grands pas en criant, les mages se raidissaient visiblement.
Grâce à cet excellent superviseur, Serin put enfin déléguer une de ses responsabilités majeures et se ménager du temps libre.
Shan, lui non plus, ne pouvait pas passer son temps à se reposer.
Il n’était plus seulement le chevalier chargé de protéger la princesse Serin et le commandant de la compagnie de mercenaires altos.
Il était désormais Protecteur Suprême de Lynel-Pales.
En tant que commandant en chef détenant toute l’autorité militaire sur ces terres, il devait non seulement diriger l’armée en temps de guerre, mais aussi entraîner les soldats et gérer les stocks d’armes en temps de paix.
Bien entendu, comme toujours, toutes ces tâches furent laissées à Roden.
« Allez, tu dois aussi travailler un peu… Où vas-tu ? Arrête-toi tout de suite ! »
Chaque fois que Roden s’approchait, les bras chargés de documents, Shan prenait aussitôt la fuite.
En revanche, il s’occupait avec plaisir des tâches qui exigeaient des efforts physiques.
Par exemple, il aidait à entraîner les écuyers et les chevaliers sous ses ordres.
« Tiens ta lance comme ça. »
« Oui… ! »
« Rentre le menton quand tu charges. Une écharde qui te rentrerait dans la gorge par cette ouverture te la déchirerait. »
Ravana avait récemment été adoubée par Serin et lui avait prêté serment de fidélité, devenant ainsi son deuxième chevalier.
Shan s’appliquait surtout à lui apprendre à monter à cheval et à manier la lance.
Elle avait beau être spécialisée dans la hache, savoir monter à cheval et combattre à la lance était indispensable à un chevalier.
À cet égard, les deux écuyers de Shan, Biko et Tavera, faisaient d’excellents partenaires d’entraînement.
Ils manquaient encore de maturité physique, mais s’entraînaient depuis plusieurs mois de plus que Ravana.
Après avoir longuement roulé dans la poussière du terrain d’entraînement, le maître et son élève échangèrent leurs rôles.
« Voilà ce que j’ai appris en combattant dans les plaines de Gat… »
Ravana et ses subordonnés enseignèrent à Shan et aux chevaliers de Pales diverses doctrines et techniques de guerre, puisées dans leur riche expérience du champ de bataille.
Pendia n’avait pas manqué de guerres entre humains, mais la plupart des connaissances qu’ils avaient acquises étaient théoriques. Même leurs maîtres n’en avaient jamais fait l’expérience réelle.
En revanche, ceux qui avaient combattu sur de vastes champs de bataille leur transmirent des leçons riches en savoir-faire pratique.
Les soldats de Pales, qui avaient eux-mêmes constaté à quel point l’armée du duc Moraen les avait repoussés sans effort, ne prirent pas ces leçons à la légère.
À force de transpirer jour après jour et de traverser le cœur de l’été, Pales fit un nouveau bond en avant.
Le premier changement notable fut l’amélioration considérable de la propreté de la ville grâce à l’achèvement des réseaux d’eau et d’égouts.
Avec la production en série de dispositifs de pompage, l’eau potable du réseau fut acheminée dans tout le territoire.
Les eaux usées s’écoulaient en aval par les égouts.
Toutes sortes d’impuretés issues de la nouvelle usine d’objets magiques y étaient également évacuées.
Parallèlement, il fut strictement interdit de jeter des déchets n’importe où, et l’odeur de la ville changea complètement.
Beaucoup de gens se souciaient peu de la saleté, mais personne ne l’aimait.
Tout le monde accueillit le changement avec enthousiasme.
« Et quand les gens seront plus propres, le nombre de maladies diminuera aussi considérablement. Comme je te l’ai déjà expliqué, le manque d’hygiène est à l’origine de toutes sortes de maladies. »
Dans son bureau, Serin expliquait fièrement ses récents accomplissements.
Shan ne comprenait toujours pas vraiment le concept de microbes dont parlaient Serin et les mages.
Ils disaient qu’on pouvait percer les secrets du monde en utilisant une magie de grossissement avancée pour observer le monde microscopique, mais seuls les mages pouvaient le voir.
Une chose était néanmoins certaine.
Une fois les réseaux d’eau et d’égouts correctement installés, le nombre de malades diminua de façon manifeste.
Pouvoir cuisiner avec de l’eau propre et se laver facilement soulagea les prêtres, qui étaient débordés par les soins aux malades.
Des entrepôts de conservation des aliments furent également implantés partout dans le territoire, ce qui améliora considérablement les capacités de stockage.
Les gens n’étaient plus obligés d’abattre leurs bêtes et de se dépêcher d’en manger la viande le jour même.
La viande et le poisson entreposés dans de vastes entrepôts frigorifiques ne se gâteraient pas en quelques jours.
Mais surtout, ils avaient enfin commencé à produire des objets magiques de combat pour équiper leurs soldats.
« Mais surtout, voici le premier modèle achevé. En tant que Protecteur Suprême, pourrais-tu me donner ton avis ? »
Serin posa sur le bureau les premiers objets magiques fabriqués en série.
« J’ai fait de mon mieux pour équilibrer le coût des pierres magiques utilisées et les performances. La fabrication d’autres objets magiques jusqu’ici m’a permis d’acquérir un peu d’expérience. »
Ces premiers objets magiques produits en série se déclinaient en cinq modèles : une lance, un bouclier, un casque, une cotte de mailles et des chaussures de cuir.
La magie appliquée à l’équipement n’avait rien de particulièrement remarquable.
Les lances étaient aiguisées, les boucliers et les armures renforcés pour mieux absorber les chocs, et les chaussures de cuir rendues plus résistantes afin qu’elles ne se déchirent pas facilement.
Leur fonction consistait à améliorer les qualités fondamentales de chaque pièce.
Shan testa l’équipement de plusieurs façons. Il planta la lance dans un arbre tout proche, puis dressa le bouclier et le frappa lui-même.
Après avoir tranché l’armure en deux avec le Gardien de l’Est, en prenant soin d’éviter la pierre magique incrustée en son centre, puisqu’elle devait être réutilisée, Shan hocha la tête.
« C’est bien mieux que ce que je pensais. Tu as dit que chaque pierre magique était divisée en combien de morceaux ? »
« Chaque objet utilise un centième de la pierre magique d’un loup-garou. Les cinq objets n’en utilisent qu’un vingtième en tout. »
« Je pensais que tu en utiliserais au moins un quinzième par pièce… »
Les pierres magiques semblaient bel et bien plus efficaces lorsqu’on les divisait plutôt que de les utiliser entières.
D’après Shan, les performances de chaque pièce d’équipement avaient augmenté d’environ vingt à trente pour cent.
L’équipement de base était fabriqué en série et restait donc loin derrière des objets magiques de qualité.
Malgré tout, il semblait un peu trop performant pour un soldat ordinaire.
Ils recrutaient déjà d’autres hommes valides, libérés par les réformes du territoire ; si près d’un millier de soldats finissaient par être équipés ainsi, ils disposeraient d’une puissance écrasante par rapport aux autres factions.
Une dizaine de guerriers expérimentés équipés de la sorte pourraient peut-être même chasser un troll sans l’aide de l’Esprit.
« Même si ce ne sont pas de véritables objets magiques, ils coûtent cher. Il faut surveiller de près les soldats pour qu’ils n’essaient pas de les vendre en secret. »
« Bien sûr. Tu sais à quel point j’ai travaillé dur pour les fabriquer ? »
Un sourire glacial apparut sur le visage de Serin.
Elle semblait ne jamais pardonner à quiconque oserait faire une chose pareille.
« Quoi qu’il en soit, ça convient, non ? Alors continuons à les produire sur ce modèle. Il faut aussi préparer la fabrication d’objets magiques pour les archers et les chevaliers, ainsi que d’armes de siège magiques… »
Les objets magiques des soldats avaient été conçus en privilégiant strictement l’efficacité.
Pour ceux des chevaliers, les performances passeraient avant tout.
Pales manquait de chevaliers, et en perdre un seul représentait un coup dur.
Serin comptait en particulier fabriquer à Shan une armure exceptionnelle.
Elle avait l’intention de diviser en cinq morceaux la pierre magique de l’ogre qu’il avait obtenue et de l’utiliser tout entière.
Serin rêvait de créer l’armure la plus puissante qui soit, une pièce si extraordinaire qu’elle n’aurait pas détonné dans un mythe.
« Ça fait une éternité que je dessine des plans, mais je n’ai toujours pas terminé. Je veux y intégrer le renforcement physique, la récupération de vitalité, la résistance à la chaleur et au froid, la mise à la terre, la respiration sous l’eau… »
« Tu ne crois pas que c’est un peu excessif, d’un point de vue pratique ? »
À l’objection de Shan, Serin soupira et se plaignit du douloureux fossé entre ses idéaux et la réalité.
Même si le modèle n’était pas achevé, ils ne pouvaient pas le laisser sans armure indéfiniment.
La croissance de Shan avait ralenti, maintenant qu’il approchait du mètre quatre-vingts ; ils pouvaient donc enfin ajuster correctement son armure à sa taille.
Pendant la bataille contre le duc Moraen, Shan n’avait-il pas été en danger parce que son armure manquait de magie efficace ?
Pour éviter que cela ne se reproduise, il fallait au moins lui fabriquer une armure provisoire convenable.
« Ce serait bien si nous trouvions un forgeron compétent. Nous avons aussi obtenu des métaux rares la dernière fois… »
Serin marmonna qu’elle devrait bientôt commercer avec le comte Sedil.
« Mais nous avons encore largement le temps. »
Au cours des derniers mois, Serin avait reconnu ne pas avoir assez prêté attention à la collecte d’informations à l’extérieur.
Elle plaça des espions parmi les marchands itinérants et se mit à recueillir des renseignements plus activement.
D’après les informations obtenues, les changements survenus hors de Pales n’étaient pas aussi nombreux qu’ils l’avaient imaginé.
Conrad était furieux de la trahison du duc Moraen, mais des considérations pratiques l’empêchaient de punir le duc.
L’armée alliée d’Elvin et du royaume de Luman avait également atteint les limites de sa récente offensive et connu une accalmie partielle.
Les trois factions s’observaient attentivement, réfléchissant aux mouvements des autres et aux avantages qu’elles pourraient tirer de leurs réactions.
Cela ne signifiait pas pour autant que Pales échappait à tous les regards.
Ils avaient entrepris trop de choses pour garder le secret, et la rumeur s’était répandue que Pales fabriquait ses propres objets magiques.
Les avances du duc Moraen, qui réclamait sans cesse des marchandises à Pales tout en glissant au passage des demandes pour qu’on lui livre Shan, étaient agaçantes.
Plus préoccupante encore était la convocation du Saint-Siège, à Libert.
Une délégation de prêtres envoyée par le pape affirmait que Serin avait probablement enfreint des doctrines fondamentales. À moins qu’elle ne veuille être déclarée hérétique et affronter une guerre sainte, elle devait obéir à la convocation.
Serin ricana naturellement et chassa les prêtres venus la voir.
Le comte Barlic venait à peine de chasser le duc Moraen et n’avait pas encore pris entièrement le contrôle du gouvernement. Il n’allait pas accourir jusqu’ici.
Quant à la prêtrise moribonde de l’Ancienne Foi, elle s’en moquait complètement.
Elle avait voulu les jeter dans le fleuve en leur disant de rentrer à la nage, mais les laisser repartir paisiblement en bateau constituait son ultime geste de clémence.
« J’aimerais que les choses puissent toujours rester ainsi. Qu’on avance doucement et sûrement, sans avoir besoin de se presser… »
Serin s’interrompit et fronça les sourcils.
Shan comprit aussitôt qu’elle observait, par l’intermédiaire d’une araignée, ce qui se passait à l’extérieur de son bureau.
Comme il s’y attendait, on frappa bientôt à la porte.
Un chevalier du comte Paless entra, essoufflé, le visage grave.
« Que se passe-t-il ? »
« N-Nous avons un problème, princesse ! On nous a signalé toutes sortes de monstres qui remontent le fleuve depuis l’aval ! »
« Quoi ? »
Depuis des siècles, les monstres étaient presque introuvables dans les terres de Pales.
À cette annonce stupéfiante, selon laquelle des monstres avaient soudain commencé à envahir la région, Shan et Serin ouvrirent de grands yeux.
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