Chapitre 69
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Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 69 : Celui qui protège
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Une fois les négociations terminées, les deux armées échangèrent leurs prisonniers.
Shan avait capturé plusieurs fois plus de soldats du duc, mais il ne s’agissait que de simples fantassins, tandis que les prisonniers du duc étaient des écuyers qui s’entraînaient pour devenir chevaliers. Leur valeur individuelle était bien plus élevée.
Ils convinrent que le camp du duc Moraen verserait une rançon déterminée.
Le duc aurait peut-être abandonné ses conscrits, mais ces hommes étaient des vétérans qui l’avaient suivi depuis Libert. Il ne pouvait pas se permettre d’en perdre un seul, ce qui plaçait le camp de Shan en position de force lors des négociations.
« Biko ! »
« Tavera ! »
Les deux garçons s’étreignirent, les yeux pleins de larmes.
Au départ, ils étaient assez distants, car ils venaient de milieux très différents : l’un était un Alto de la capitale, l’autre venait d’une famille de chevaliers de Pales. Mais cette bataille avait forgé entre eux un lien profond.
C’était cela, des compagnons qui avaient risqué leur vie ensemble.
Leurs retrouvailles furent brèves. Tavera regarda Shan, puis baissa la tête, l’air sombre.
« Je n’ai aucune excuse, sir Shan. »
— Tu es vivant, c’est tout ce qui compte. J’aurais eu du chagrin si tu étais mort. Ta jambe n’a pas l’air en bon état. C’est grave ?
— Oui. Mon tibia était brisé, mais l’un de leurs prêtres l’a soigné pour l’instant.
— Fais-la examiner de nouveau par nos prêtres. Ils ont aussi étudié la médecine et savent remettre les os en place. En tout cas, je suis content que tu sois revenu.
Shan lui tapota l’épaule pour l’encourager, et Tavera ne put plus retenir ses larmes.
Shan avait à peu près son âge et était pourtant déjà le chevalier le plus puissant et le plus grand du monde. Savoir qu’un tel homme était son seigneur et se souciait de lui bouleversa Tavera au-delà des mots.
« Jusqu’à notre prochaine rencontre, le plus beau des chevaliers ! »
Tandis que Shan retrouvait son écuyer, le duc prit congé et conduisit son armée vers le sud.
À partir de là, il étendrait peu à peu son influence en direction de la ville de Zerkan, en commençant par les petites localités voisines. Le camp de Shan n’avait plus qu’à déguerpir avant cela.
Lorsque l’armée du duc disparut à l’horizon, rougeoyant sous le soleil couchant, Shan leva son poing serré et cria :
« Le combat est terminé ! Nous avons gagné ! »
Les soldats sur les remparts poussèrent tous ensemble des acclamations.
La tension causée par cette première guerre contre d’autres humains avait été écrasante. La joie de comprendre qu’ils en étaient sortis indemnes fut tout aussi grande.
Les humains étaient des créatures capables de trouver le bonheur dans le simple fait d’échapper à la douleur et au malheur qui les attendaient.
« Nous avons gagné ! Vraiment gagné ! »
« Bon sang, j’ai cru que j’allais vraiment y passer… »
« Enfin, on rentre chez nous ! »
Tandis que tous fêtaient leur victoire, Shan s’entretint avec Roden.
Ils devaient mettre des mots sur ce qu’ils s’étaient communiqué plus tôt par des regards.
« Tu crois que la princesse sera satisfaite de cet accord ? »
— Au moins, nous n’aurions rien gagné à nous battre là-bas. Je ne pense pas qu’elle le désapprouvera.
Roden lui exposa plusieurs considérations politiques auxquelles Shan n’avait pas pensé, notamment le poids que l’établissement du duc dans le nord-ouest de Pendia ferait désormais peser sur Conrad.
« Mais ne baisse pas ta garde. Il n’a pas hésité à poignarder dans le dos Conrad, qui l’avait accueilli, pour se servir de lui dans cette guerre. S’il pense que nous nous sommes affaiblis, il pourrait s’en prendre à Pales sans attendre. »
— Je devrais prévenir la princesse.
— Bah, elle est probablement déjà au courant, même sans qu’on le lui dise.
Cela dit, Serin était sans doute la personne la moins encline à faire confiance que Shan connaissait.
Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis qu’ils en avaient parlé, et elle avait pourtant gardé entièrement secrète sa magie de contrôle des araignées.
Roden suggéra ensuite d’envoyer des éclaireurs. Le duc les trompait peut-être et préparait une attaque surprise.
Shan approuva l’idée et affecta également deux chevaliers à l’escouade d’éclaireurs. Une importante force principale, comptant plusieurs centaines d’hommes, était une chose ; un petit groupe risquait davantage d’être attaqué par des monstres.
Après avoir réglé les affaires les plus urgentes, Shan rendit visite à Orum, le dirigeant de la Société de Magie, dont la santé avait souffert après qu’il eut remplacé à la hâte des pierres magiques pendant la défense.
Le vieil homme se remettait dans un lit, chez un civil réquisitionné à la hâte.
« Vous sentez-vous mieux, Excellence ? »
— Je ne peux pas… laisser le plus grand esprit de Pendia disparaître… Si seulement j’obtenais la sagesse immortelle…
Son regard était vague et il disait n’importe quoi, mais le fait qu’il fût capable de continuer à parler laissait penser qu’il n’allait pas si mal.
Kiri, la fille de Ravana, veillait sur lui.
Cette nuit-là, tous dormirent comme des morts dans les maisons voisines ou dans les logements des tours des remparts, à l’exception des troupes qui se relayaient pour monter la garde.
Les éclaireurs qui avaient suivi l’armée du duc Moraen ne revinrent que le lendemain après-midi.
Ils rapportèrent qu’ils avaient pris suffisamment d’avance sur l’armée du duc pour qu’elle ne puisse pas les poursuivre facilement.
Shan resta encore trois jours dans la ville de Zerkan, car les soldats grièvement blessés au combat n’étaient pas assez remis pour marcher.
Grâce aux soins réguliers des prêtres, la plupart avaient assez récupéré au bout de trois jours pour se déplacer à peu près normalement.
Quelques-uns étaient encore mal en point, mais ils pouvaient voyager dans des chariots ou des charrettes. Le dirigeant de la Société de Magie s’était lui aussi considérablement rétabli. Il avait du mal à marcher, mais était assez en forme pour voyager en carrosse.
Jusqu’au départ de Shan et de son armée, les remparts de la ville de Zerkan empestèrent le sang noirci et séché ainsi que les entrailles en décomposition.
* * *
Heureusement, le retour à Pales se déroula assez paisiblement.
Une force armée de près de cinq cents hommes suffisait à éloigner les monstres par sa seule présence. Même les rares chariots lourds qui grinçaient jusqu’à ce qu’une roue casse ne constituaient qu’un désagrément amusant.
Mieux encore, le dispositif magique qu’ils avaient apporté de Pales leur permettait de manger régulièrement de la viande fraîche et des légumes.
Alors qu’ils cuisinaient avec les ingrédients conservés dans le dispositif magique réfrigérant, Roden insista pour qu’ils finissent par en obtenir suffisamment afin de stocker de la nourriture pour chaque soldat.
« Je le savais déjà, mais rien ne compte plus que bien manger. C’est le camp qui a le ventre plein qui gagne la bataille. »
Le simple fait de manger de bons plats remontait visiblement le moral des soldats. Roden soutint que cela devait passer avant la production en masse de dispositifs magiques de combat, dont l’efficacité était limitée.
Shan aimait la bonne cuisine, mais il se battait aussi bien après un repas frugal ; il ne comprenait donc pas tout à fait. Roden avait pourtant probablement raison.
Quatorze jours plus tard, après avoir voyagé lentement pendant près de deux fois plus longtemps qu’à l’aller, l’armée atteignit enfin la frontière de Pales : le fleuve Tessell.
Sir Noman, le vieux chevalier qui gardait la forteresse, vint les accueillir.
« Vous avez bien souffert loin de chez vous, sir Shan ! Mais vous êtes rentré bien plus tôt que prévu, d’après ce que j’avais entendu. »
— Oui, les choses se sont passées ainsi. Cela fait un peu plus d’un mois, n’est-ce pas ?
— On aurait dit que vous étiez partis au cœur de l’hiver, et voilà que le printemps est déjà là.
S’ils avaient mené des sièges contre plusieurs villes comme prévu, deux ou trois mois au moins se seraient écoulés. Ils avaient emporté de grandes réserves dans cette optique.
Pourtant, dès qu’ils avaient pris rapidement la ville de Zerkan, les autres villes, effrayées par la nouvelle, avaient ouvert leurs portes les unes après les autres. C’était pourquoi ils étaient rentrés bien plus tôt que prévu.
Le duc Moraen les avait brièvement retardés en chemin, mais cela ne leur avait pas causé de véritable contretemps.
Après avoir entendu un récit sommaire des événements, sir Noman resta bouche bée de stupeur.
Escalader une falaise pour capturer un seigneur, ou encore voir quelques dizaines d’hommes presque s’emparer du commandant ennemi lors d’une charge montée : rien de tout cela n’était facile à croire.
« Tout est vrai. Il n’y a pas la moindre exagération. »
— C’est exact. À partir de maintenant, j’appellerai sir Shan le Chevalier du Tonnerre, le Courroux de la Déesse !
Les chevaliers, qui avaient grandi sur le même territoire et connaissaient Shan de vue depuis l’enfance, s’exprimèrent avec tant d’enthousiasme que sir Noman n’eut d’autre choix que de les croire.
Ceux qui avaient participé à l’expédition étaient tellement imprégnés du souvenir de cette scène légendaire qu’ils ne pouvaient tolérer qu’on minimise les exploits de Shan.
Si les actes de Shan n’avaient rien d’exceptionnel, alors les leurs n’auraient rien eu d’exceptionnel non plus.
Sans le vouloir, Shan s’était fait des partisans.
Tandis que les participants à l’expédition vantaient leurs exploits aux gens de la forteresse, des dizaines de chariots et de carrosses apparurent derrière la formation.
Ils étaient tous chargés d’une quantité phénoménale de provisions.
« Attendez, tout ça… ? »
— Oui. Ce sont les prises de l’expédition.
Il y avait plus d’une douzaine de pierres magiques, des ressources stratégiques comme de grandes quantités de lingots de fer et quelques métaux rares, ainsi que de l’or, de l’argent, des bijoux et des épices.
Pales pouvait produire presque toutes les ressources dont elle avait besoin, à l’exception des pierres magiques, mais tout apport extérieur était toujours le bienvenu.
C’était d’autant plus vrai en cette période où les échanges commerciaux s’étaient arrêtés et où ils devaient consommer tant de ressources.
Il y avait tant de cargaison que, même en utilisant toutes les embarcations du fleuve, il fallut près d’une demi-journée pour faire passer tout le monde à Pales.
Certains soldats avaient tant regretté leur patrie qu’à leur retour, ils pleurèrent et embrassèrent le sol.
« Enfin, je suis chez moi ! »
— Je ne veux plus jamais quitter cet endroit…
L’armée suivit la route principale reliant le port à la ville de Pales et rencontra bientôt une foule venue l’accueillir.
Serin avait apparemment tout organisé à l’avance. De jeunes femmes lançaient des fleurs de toutes parts, tandis qu’une foule innombrable agitait les bras pour saluer les soldats de retour.
« Vous avez tous fait un travail remarquable ! »
— Merci, héros !
— Vous êtes la fierté de Pales !
Des partisans placés là à dessein crièrent aux soldats qui approchaient les phrases qu’on leur avait apprises à l’avance.
Cet accueil effaça l’ombre du champ de bataille qui persistait dans leurs cœurs et les remplit de fierté.
Cela pouvait sembler dérisoire, mais de telles attentions comptaient parfois plus que n’importe quelle récompense matérielle.
Seule Serin, si habile à toucher le cœur des gens, aurait pu y penser.
Au bout du chemin bordé d’acclamations assourdissantes, Shan descendit d’Awin et posa un genou à terre.
Serin, le comte Paless et les principaux dignitaires du territoire s’étaient rassemblés là.
« Shan Barendil a maté les traîtres et revient conformément aux ordres de Son Altesse, la princesse de Pendia et duchesse de Lynel. »
« Je n’ai jamais douté que tu accomplirais ta mission avec brio, mon chevalier. Bon retour chez toi. »
Serin accepta la hache, symbole de son commandement, puis aida Shan à se relever en personne.
En regardant son chevalier se tenir devant elle, elle ouvrit de grands yeux.
Comment a-t-il pu grandir si vite… ?
À son départ, Shan était à peu près aussi grand qu’elle, peut-être un peu plus.
Un peu plus d’un mois s’était écoulé, et il avait tellement grandi qu’elle devait maintenant lever légèrement les yeux vers lui. Son corps s’était aussi considérablement étoffé, au point qu’il ne paraissait plus particulièrement petit, même parmi les soldats ordinaires qui l’entouraient.
Après un bref instant de surprise, Serin reprit vite contenance et adressa un sourire à ceux qui se trouvaient derrière lui.
« J’ai appris que vous aviez tous accompli des exploits remarquables. J’en évaluerai les mérites comme il se doit et veillerai à ce que vos efforts soient généreusement récompensés. Je le jure au nom de Sa Majesté le roi, mon père. »
Sa voix n’était pas forte, mais un dispositif magique l’amplifia et la porta jusqu’aux centaines de soldats.
Personne n’était mécontent à l’idée de recevoir de l’argent. Tous acclamèrent et louèrent la princesse généreuse.
* * *
Tandis que les soldats mangeaient et buvaient avec enthousiasme les mets et l’alcool préparés pour eux, les hauts dignitaires tinrent leur propre banquet de bienvenue.
Il se déroula naturellement dans la salle de banquet du château du comte.
Serin y accueillit d’abord son professeur et le dirigeant de la Société de Magie, le comte Tenon Orum.
« Vous avez mis du temps, mais je suis heureuse que vous soyez arrivé sain et sauf, maître. »
— Moi aussi, j’ai attendu avec impatience le jour où je vous reverrais, princesse. À vous voir, au lieu de vous faner inutilement comme une fleur dans le palais, vous avez choisi d’embraser le monde. C’est tout ce que j’espérais.
Comme toujours, Orum prononça des paroles dont on ne savait trop si elles étaient des compliments, puis gloussa en prenant une gorgée.
« Au fait, j’en ai entendu parler. Les choses semblent mal se passer, vu tout le remue-ménage que vous avez provoqué. »
— Vous allez devoir beaucoup m’aider à partir de maintenant, maître.
— Faut-il donc que vous malmeniez ce vieux corps ? Très bien. Mais, comme promis, la princesse devra m’aider dans mes recherches plus tard.
— Si j’en ai le temps.
— N’avez-vous pas déjà dit cela avant de vous enfuir ? Vous ne pouvez pas toujours trouver des excuses.
Orum s’adressait à Serin avec des formules respectueuses, mais la traitait moins comme une princesse à honorer que comme une élève ou une partenaire d’affaires.
Serin ne trouva pas cela étrange et lui répondit sur le ton de la plaisanterie.
Le titre de comte Tenon ayant à l’origine été accordé à un conseiller du roi de Pendia, cela se comprenait.
« Alors, qu’est-ce qui vous a retenu si longtemps ? »
— Il s’est passé tant de choses.
À la question de Serin, Orum poussa un petit soupir et s’expliqua.
Lorsque Conrad s’était emparé de la capitale, Orum avait formellement interdit à quiconque d’entrer dans son laboratoire, au dernier étage, car il y menait des recherches importantes.
Le problème, c’était qu’au milieu du chaos, personne n’avait informé le dirigeant de la Société de Magie de l’évacuation.
Plus précisément, aucun système adéquat n’était en place, alors chacun s’était renvoyé la responsabilité jusqu’à ce que l’information se perde tout bonnement.
Résultat, lorsqu’Orum descendit quelques jours plus tard pour trouver de quoi manger et boire, il découvrit que la Société de Magie était complètement déserte.
« Avec l’argent qui restait dans mon laboratoire, je ne pouvais pas payer des mercenaires pour m’escorter jusqu’à Pales. Et même si j’avais pu les engager, ils n’auraient pas été dignes de confiance. Je me suis donc enfui avec une caravane de colporteurs. Malheureusement, elle se dirigeait vers l’ouest. »
C’est ainsi qu’Orum arriva à Ovilos, une petite ville à l’ouest de la capitale, Hasra.
C’était la ville où Shan avait autrefois chassé un troll mangeur d’hommes.
Là-bas, Orum dissimula son identité et gagna sa vie grâce à la magie, en attendant une occasion. Puis il rencontra le groupe de Ravana, qui revenait de la guerre civile de Libert, et se retrouva pris dans cette affaire en voyageant avec eux vers Pales.
Après avoir entendu le récit, Serin tourna les yeux vers Ravana, dont l’expression s’était figée.
Les oreilles de lapin de Ravana se dressaient raides, révélant toute la tension que lui inspirait le fait de se trouver entourée de tant de personnes importantes qu’elle pensait ne jamais rencontrer.
Avant de venir dans la salle de banquet, Ravana avait pressé Shan à plusieurs reprises de lui parler de Serin, de ses goûts et de ce qu’elle n’aimait pas.
Elle avait expliqué qu’elle ne voulait pas que la personne qu’elle servirait puisse lui reprocher la moindre petite chose.
Même lorsque Shan lui assura que Serin n’était pas si difficile, Ravana n’eut pas l’air convaincue.
« Ravana… J’ai beaucoup entendu parler de votre réputation. J’ai tenté de vous inviter une fois, mais le moment ne s’y prêtait pas. Je l’ai regretté. »
— Je… je vous prie de m’excuser, princesse.
— Vous n’avez pas à vous excuser. Mon chevalier m’a dit que vous vous étiez distinguée au cours de cette expédition. Vous avez beaucoup contribué à ramener mon maître ici et joué un rôle important dans la défense de la ville de Zerkan, n’est-ce pas ?
Le rapport avait été rédigé principalement par Roden, et non par Shan, mais ce dernier ne prit pas la peine de le préciser.
Quand Ravana comprit que ses exploits n’avaient pas été passés sous silence, son visage s’éclaira. Serin sourit.
« Bien. Nous devions de toute façon distribuer des récompenses, alors commençons dès maintenant. Sir Shan, estimez-vous que cette femme a accompli de grands exploits ? »
— Oui, princesse. Comme je vous l’ai rapporté.
Shan expliqua clairement à Serin comment il avait rencontré Ravana, comment ils étaient devenus ennemis, puis alliés, et comment elle s’était illustrée.
Serin l’écouta tranquillement, puis posa encore quelques questions aux personnes qui l’entouraient.
Après avoir entendu leurs réponses, elle s’adressa à Ravana, qui se tenait raide comme une nouvelle recrue.
« Accepteriez-vous que je vous fasse chevalière et me prêteriez-vous serment de fidélité ? Si oui, je ferai grand usage de vous et de vos subordonnés. J’ai entendu dire qu’ils sont tous des vétérans aguerris de la guerre civile de Libert. »
— Oui, princesse ! Ils sont tous loyaux envers Pendia et envers vous !
— Alors, il n’y a aucune raison d’hésiter.
Même si ce n’était qu’une promesse verbale, le visage de Ravana s’illumina d’extase à l’idée de devenir chevalière.
Elle semblait incapable de savoir si elle rêvait ou si c’était la réalité. Elle se gifla devant Serin, puis sursauta et s’excusa pour son impolitesse.
C’était une réaction presque naturelle pour une Alto à qui l’on conférait la chevalerie.
Elle était partie au combat pour la première fois à quinze ans et avait passé près de vingt ans à errer de lieu en lieu, sans jamais pouvoir saisir ce qui venait de lui tomber entre les mains en un instant.
En comparaison, Shan avait obtenu la chevalerie assez facilement au regard de ses efforts, et il en avait donc été moins ému.
Bien sûr, chasser la cocatrix avait largement suffi à mériter la chevalerie.
« Hum. »
Quelques nobles semblèrent mécontents de voir Ravana faite chevalière, mais ils ne purent rien dire.
Un précédent avait déjà brisé cette règle tacite, et Ravana avait véritablement accompli assez d’exploits pour le mériter.
Surtout, Shan se tenait juste à côté d’eux. Ils ne pouvaient pas s’opposer à sa nomination sous prétexte qu’elle était une Alto.
« La cérémonie d’adoubement et le serment de fidélité pourront avoir lieu le même jour, à une date propice. Ensuite… c’est au tour de sir Shan, le plus grand artisan de cette expédition. »
Serin regarda Shan avec un sourire malicieux.
« Vos exploits contre l’armée du duc Moraen ont dépassé toutes mes attentes. Vos négociations par la suite ont aussi été remarquables. Toutefois… un simple chevalier n’avait clairement pas le pouvoir d’accorder temporairement des terres pendiennes à un étranger. Nous ne pouvons pas laisser un tel acte faire jurisprudence. »
La fin de ses louanges s’était faite glaciale, et les convives échangèrent des regards perplexes.
Pourquoi l’atmosphère avait-elle changé si brusquement, alors que tout se passait si bien ?
Tous ceux qui se trouvaient là s’accordaient à dire qu’ils n’auraient pas pu se battre jusqu’à la mort dans cette situation.
Serin imposa le silence dans la salle de banquet en un instant, puis poursuivit.
Ce ne fut qu’alors qu’ils comprirent que son reproche précédent préparait le terrain pour la suite.
« Par conséquent, s’il faut empêcher qu’une telle situation se reproduise, il semble nécessaire de lui accorder davantage d’autorité. Cependant, je ne dispose d’aucun titre de baron à lui remettre en récompense des mérites qu’il a acquis cette fois-ci. »
Un titre de noblesse devait s’accompagner de terres que son détenteur pouvait gouverner.
Or, Serin ne possédait ni fief ni titre qu’elle aurait pu conférer à qui que ce soit.
Même sur les terres du comte Paless, son oncle maternel, chaque baronnie avait déjà un propriétaire légitime.
Elle ne pouvait pas dépouiller de son titre une maison baronniale innocente, qui n’avait rien fait de mal. Elle ne pouvait pas non plus promettre à la légère des terres qu’elle n’avait aucun moyen de contrôler.
« Par conséquent, au lieu d’un titre, je compte nommer sir Shan Protecteur Suprême, afin qu’il puisse prendre ses propres décisions si une situation semblable se présente à l’avenir. »
Tous ceux qui se trouvaient à proximité fixèrent Serin, les yeux écarquillés.
Le Protecteur Suprême occupait un rang supérieur d’un degré à celui de chevalier en chef, que les seigneurs engageaient couramment.
Il pouvait modifier unilatéralement la politique militaire d’un territoire, commander directement ses forces lorsque le seigneur était absent ou incapable de donner des ordres, et même faire exécuter sans délai ceux qui se rebellaient contre lui.
Cette fonction conférait tant de pouvoir que la plupart des seigneurs la laissaient vacante.
La célèbre charge de marquis Abel, Protecteur Suprême, était cette même fonction élevée à l’échelle nationale.
Quand on songeait que le marquis Abel avait donné à son beau-frère Conrad le pouvoir de commander les chevaliers royaux et avait orienté la guerre civile à son avantage, cette charge conférait en pratique davantage d’autorité que la plupart des titres de baron.
La notoriété qu’elle apporterait à Shan, empêchant même les nobles titrés de le traiter à la légère, était un avantage supplémentaire.
« Princesse, malgré tout, c’est un peu… »
— Il l’a amplement mérité !
— C’est vrai ! Sir Shan est la personne la mieux indiquée pour devenir Protecteur Suprême. Je le jure sur mon nom !
Plusieurs nobles restés à Pales tentèrent de protester, mal à l’aise, mais leurs objections furent étouffées par le soutien véhément des partisans de Shan, revenus de l’expédition.
La différence séparant les deux camps tenait à ceci : les uns avaient vu de leurs propres yeux les exploits écrasants de Shan, les autres n’en avaient entendu parler que dans des rapports.
Après avoir assisté à des scènes presque transcendantes, personne n’osait prétendre que le poste de Protecteur Suprême était trop pour lui.
Un instant plus tard, Serin leva la main pour calmer la foule, puis regarda Shan avec un sourire envoûtant.
« Bien. Le consensus au sein du territoire est plus que suffisant ; rien ne s’oppose donc à cette nomination. Félicitations, Shan Barendil. Mon Protecteur Suprême. »
Ainsi, Shan Barendil, premier chevalier alto, accéda à une nouvelle fonction en devenant le premier Protecteur Suprême.
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