Chapitre 7
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Traductrice : Dawn
Révision : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 7
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Armez-vous de détermination, et rien ne sera impossible
Ce soir-là, Shan laissa Roden dormir dans la cabane, contrairement à ce qu’il avait annoncé au départ. Comme il n’y avait qu’un seul lit, Roden dut s’allonger sur le plancher, mais c’était déjà le grand luxe comparé à une nuit passée dehors.
Le problème, c’était que dormir dans la même pièce qu’une autre personne l’empêchait de trouver le sommeil. Même avec un poignard caché contre lui, Shan fut assailli par des cauchemars où Roden se levait soudain pour l’étrangler. Au matin, Roden se réveilla plein d’énergie et contempla avec perplexité le visage épuisé de Shan.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? J’ai trop ronflé ? »
« Non… »
Même si c’était inconfortable, il allait devoir s’y habituer. Après tout, s’ils comptaient voyager ensemble jusqu’à Pendia, ils vivraient côte à côte pendant un bon moment. Il ne pouvait pas rester éveillé toute la nuit à chaque fois.
Clignant des yeux, fatigué, et bâillant, Shan se mit sérieusement à préparer ses affaires pour ce long voyage. En vérité, il n’avait pas grand-chose à emporter. La plupart des objets qu’il avait pris aux bandits n’étaient plus que des rebuts inutilisables, faute d’avoir été manipulés avec soin et correctement entretenus, et les provisions prises aux habitants du Village des Feuilles étaient presque épuisées.
Les seuls objets qui valaient la peine d’être emportés étaient le chandelier et le plat en argent de l’église du Village des Saules, ainsi que quelques morceaux d’or et d’argent fondus. Alors qu’il les enveloppait dans sa cape et les passait sur son épaule, Roden poussa un petit soupir.
« Mets tout dans mon sac pour l’instant. Tu devrais aussi t’en trouver un. Je ne pourrai pas tout porter indéfiniment. »
« Je ne peux pas simplement aller dans un village et en demander un ? Non… je ne devrais pas, hein ? »
« Surtout pas ! »
Devant ce refus catégorique, Shan claqua la langue, déçu.
Roden lui avait demandé de lui parler sans formalités ni marques de respect, mais Shan, qui avait passé toute sa vie à s’exprimer poliment, avait du mal à s’y faire. Là aussi, il lui faudrait sans doute du temps.
Une fois prêts, ils prirent la direction de l’est, vers le Village des Hiboux, le premier à avoir été détruit lors de l’attaque des bandits, quelques mois plus tôt. Ils évitèrent de partir vers le nord, sur la route que Roden avait empruntée à l’origine, à cause de la notoriété grandissante du « Démon aux yeux verts ».
S’ils passaient près du territoire du seigneur et tombaient sur son armée, les choses se compliqueraient. Aussi prodige que fût Shan, rien ne garantissait qu’il pourrait vaincre des dizaines de soldats armés et des chevaliers. Et même s’il y parvenait d’une façon ou d’une autre, un autre problème se poserait.
Pour le moment, ils pouvaient toujours prétendre que les biens leur avaient été « offerts ». Mais si la situation dégénérait, on le traiterait bel et bien de bandit. Vêtu simplement d’une tenue de lin et d’une chemise de cuir, Shan marchait d’un pas léger et jeta un coup d’œil aux bottes de métal de Roden, qui cliquetaient à chaque pas.
« Ce n’est pas lourd, monsieur ? Enfin… Roden ? »
« Si. Mais les enlever serait encore plus pénible. »
Malgré sa cotte de mailles, son armure et ses gantelets et bottes de métal, Roden marchait à peu près au même rythme que Shan. Sa grande enjambée y était pour quelque chose, mais il avait surtout la force que laissait présager sa carrure imposante. D’après ce qu’il avait raconté la veille, il avait autrefois tué d’un seul coup de fléau un léopard mangeur d’hommes. S’il n’avait pas eu peur des lames, il aurait peut-être fait un chevalier accompli.
En chemin, ils tuèrent le temps en discutant de choses et d’autres, Roden se chargeant surtout d’instruire Shan. Élevé à la campagne et traité comme un esclave sans avoir eu de véritable tuteur, Shan ignorait jusqu’aux choses les plus élémentaires. Sans Celina, qui lui répétait parfois les récits des marchands itinérants, il n’aurait peut-être même pas su qu’il existait un monde au-delà de son village.
« Les cinq pays de l’ouest issus de l’ancien Empire Arman sont généralement appelés l’Alliance Arman. Il y a Libert, où nous sommes, mais aussi Pendia, Ajun, Luman et Horais. »
« Je ne sais pas ce que veut dire “alliance”. »
« Hmm… Ça veut dire qu’on entretient de bonnes relations, comme des amis. Même s’ils se sont fait la guerre entre eux et sont même allés jusqu’à tuer des rois. »
Grâce à son père marchand, Roden en savait long sur ce genre de sujets. En quelques heures de conversation, Shan apprit davantage sur le monde qu’en des années à écouter Celina. Il corrigea même certaines idées fausses, comme celle qui lui faisait croire que les éléphants étaient plus grands que les montagnes. La magie fut l’un des sujets qui le surprirent le plus.
« À Pendia, il y a un groupe de mages qu’on appelle la Société de magie. »
« Attends, il existe une organisation de mages ?! »
L’expression stupéfaite de Shan fit rire Roden.
« S’ils affichaient une enseigne pareille dans un pays de l’Ancienne Foi, ils finiraient aussitôt sur le bûcher. Mais Pendia a proclamé sa neutralité religieuse. Cela dit, dans les régions occidentales proches de Libert, beaucoup de seigneurs suivent l’Ancienne Foi. On ne voit donc des mages que dans la capitale ou dans l’est du pays. »
À en croire Roden, les mages n’étaient pas aussi extraordinaires qu’on le pensait. Tout au plus employaient-ils divers matériaux, de longues incantations et des rituels pour produire quelques effets particuliers. Roden n’en savait pas davantage, puisqu’il n’était pas mage, mais il semblait que le pouvoir de la magie se fût affaibli avec le temps, contrairement à l’âge d’or de l’ancien Empire Alto.
En comparaison, les miracles accomplis par les prêtres de la Déesse étaient bien plus utiles et puissants. C’était pour cette raison que Roden n’avait pas jugé Shan particulièrement dangereux au début, et s’était contenté de vouloir lui faire peur. Être un Alto ne conférait pas de talent magique exceptionnel, et rares étaient les mages assez puissants pour dominer des guerriers armés.
Au fil de leur conversation, qui passa de la géographie et des connaissances générales aux bases de la vie quotidienne, Roden continua à l’instruire. Il lui expliqua pourquoi son arc s’était cassé : il n’avait pas détendu la corde quand il ne s’en servait pas. Il lui apprit aussi qu’il fallait aiguiser les outils en métal avec une pierre à aiguiser et les essuyer avec un chiffon huilé pour éviter qu’ils ne rouillent.
« C’est donc pour ça que mon arc ne marchait plus. »
« Après l’avoir utilisé, tu peux aussi le chauffer légèrement pour chasser l’humidité. »
Ayant perdu plusieurs armes précieuses faute de les avoir entretenues, Shan absorba chaque information comme s’il était ensorcelé. Après un moment, il partagea à son tour le peu qu’il savait, son seul véritable domaine de compétence : la technique corporelle.
« Regarde. Quand tu balances le bras, tu commences par solliciter les petits muscles ici, près de l’épaule, puis les plus gros. En douceur… Non, c’est trop raide. Comme ça, comme ça. »
Malheureusement, Shan n’était pas un très bon professeur. Ou plutôt, ce qu’il essayait d’enseigner était trop compliqué. Après avoir montré plusieurs fois les muscles du bras de Roden, Shan soupira en le regardant faire tournoyer son fléau dans le vide.
« Tes os, tes articulations et tes muscles se gênent les uns les autres. Il faut juste les coordonner et laisser le mouvement s’enchaîner… »
Roden eut un sourire pincé devant cette explication parfaitement inutile et se rappela une phrase de son ancien instructeur.
« À force de perfectionner ta technique, le mouvement finira par devenir naturel et tu obtiendras de grands résultats avec peu d’efforts. Ton objectif, c’est d’arriver à faire la même chose avec davantage de techniques, et de façon plus régulière. »
« Vous avez atteint ce niveau, maître ? »
« Avec une technique que j’ai travaillée toute ma vie, oui. Mais atteindre ce niveau dans tous les domaines ? Même le marquis Abel n’en était pas capable. »
C’était le sommet absolu, un niveau que même le chevalier le plus puissant du royaume, le Protecteur suprême, n’avait pas atteint.
Ce garçon, qui n’a jamais reçu d’entraînement digne de ce nom, aurait-il atteint ce niveau de naissance ? Si c’est le cas, quel monstre deviendra-t-il une fois adulte et rompu à l’expérience ?
En proie à un mélange étrange d’inquiétude et d’excitation, Roden secoua la tête.
« Arrêtons-nous là pour le moment. Je ne vais pas maîtriser ça en un jour ou deux, et c’est épuisant. »
« D’accord. »
« Alors, qu’est-ce que tu veux manger à midi ? »
« Du canard fumé ! »
Quoi qu’il en soit, Shan n’était encore qu’un enfant curieux. Lorsqu’ils arrivèrent à l’emplacement de l’ancien Village des Hiboux, la fin de l’après-midi approchait. Grâce à sa vue plus perçante, Shan repéra quelque chose et laissa échapper un petit cri.
« Ah… »
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Il n’y a pas de corps. »
Comme au Village de l’Ombre des Montagnes, on voyait des traces de bâtiments brûlés et effondrés, mais aucun squelette éparpillé. Sur un terrain dégagé, à l’écart du village, s’élevaient une grande tombe et un monument. Shan ne comprenait pas ce qui y était écrit, car il ne savait pas lire.
« Il est écrit : “Fosse commune du Village des Hiboux”. »
« Je vois… »
« On dirait que des voyageurs ou des habitants des villages voisins sont venus ramasser les corps. Ça fait longtemps, alors ils n’ont probablement pas pu identifier les défunts. »
Shan jeta un regard aux vestiges du village. Celina avait sans doute vécu ici et y avait été tuée avant d’être enterrée dans cette fosse. Peut-être parce qu’il n’avait pas assisté à sa mort, cela lui semblait irréel, contrairement à celle du prêtre Ador. Voyant son expression vide, Roden s’agenouilla devant la tombe et joignit les mains.
« Prions. Que les morts reposent dans les bras de la Déesse. »
« Oui. »
Une pensée amère traversa l’esprit de Shan : ces villageois l’auraient eux aussi méprisé. Il la chassa toutefois et s’agenouilla auprès de Roden pour prier. Au moins, il croyait que Celina méritait de reposer dans les bras de la Déesse.
Après avoir prié, ils discutèrent brièvement de la suite et décidèrent de continuer vers l’est. Étranger au pays, Roden connaissait mal la région, mais il était certain qu’en poursuivant dans cette direction, ils finiraient par atteindre Pendia. À partir de là, il n’y avait plus de véritables routes, seulement des étendues sauvages, faites de forêts et de plaines. Roden sortit donc son atout secret.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Une boussole. Un trésor qui indique la direction. Ça coûte cher. »
« Waouh… »
Shan s’exclama en contemplant le verre transparent et l’aiguille noire qui pointait dans une direction. Incroyable : même lorsqu’il tournait sur lui-même ou faisait des culbutes en la tenant, l’aiguille indiquait toujours le même endroit. Roden rit devant sa curiosité et lui expliqua à voix basse :
« L’aiguille pointe toujours vers le nord. Donc l’est, c’est par là. »
« Avec ça, on ne se perd jamais. »
« Pas tout à fait. Il y a encore des montagnes, des vallées et des rivières qu’on ne peut pas franchir. Et je ne peux même pas être sûr de l’endroit où nous nous trouvons en ce moment. Au bout du compte, le plus sûr reste de demander aux gens qu’on rencontre. »
En l’écoutant, Shan comprit qu’il n’aurait jamais pu entreprendre ce voyage seul. Sans Roden, il aurait sans doute continué à marcher au hasard, sans même savoir où il allait, en espérant tomber sur un endroit habité. Ils poursuivirent leur route vers l’est, mais, à la nuit tombée, ils n’avaient toujours pas trouvé de village et installèrent leur campement au milieu des plaines. Un monstre pouvant surgir à tout moment, ils allumèrent une torche et montèrent la garde à tour de rôle.
« Et quand tu voyageais seul, tu faisais comment ? »
« Hein ? J’évitais généralement de dormir à la belle étoile. Mais si je n’avais pas le choix, je trouvais une grotte et j’en bloquais l’entrée avec des pierres. »
« Je vois. »
« Je vais dormir d’abord. Réveille-moi quand l’ombre de la lune aura dépassé cette marque. Compris ? »
« Compris. »
Cette nuit-là, après avoir pris la relève de Roden, Shan dormit profondément, sans faire de cauchemars. Ce n’était pas seulement parce qu’il avait marché toute la journée et veillé une partie de la nuit. Pour la première fois de sa vie, Shan avait l’impression que quelqu’un veillait sur lui.
Bien sûr, il aurait eu trop honte de le dire à voix haute. Il se contenta donc de lui exprimer sa gratitude en lui disant qu’il avait bien dormi. Après s’être lavés dans un ruisseau tout proche et avoir déjeuné, ils reprirent leur marche vers l’est, guidés par la boussole.
« Quand est-ce qu’on arrivera dans un endroit habité ? »
« Qui sait ? Mais on devrait trouver quelque chose aujourd’hui. Libert est un pays prospère et très peuplé, alors il n’y a pas beaucoup de terres inhabitées. Cela dit, cette région du nord-est est assez campagnarde. »
« Libert est prospère ? »
« Dans l’Alliance Arman, oui. C’est le pays le plus prospère. »
La moitié du royaume septentrional d’Ajun était recouverte de glace, tandis qu’Horais, à l’ouest, n’était formé pour l’essentiel que de plaines arides, bonnes pour élever des chevaux mais pas pour cultiver la terre. Luman, au sud, était un archipel, et seul Pendia, à l’est, pouvait rivaliser avec Libert en matière de prospérité.
« Mais à l’est de Pendia se trouve le royaume des Démons. À cause des monstres qui en sortent, Pendia n’a pas vraiment de petits villages comme celui-ci. Les gens vivent surtout dans des forteresses de pierre. »
« Le royaume des Démons… »
Autrefois, le prêtre Ador l’avait décrit comme une terre maudite, le ventre d’où naissaient les démons et tous les monstres. On disait aussi que l’ancien empire magique bâti par les Altos y avait jadis été établi.
« C’est pour ça que les guerriers compétents sont très recherchés. On ne peut pas vaincre les monstres puissants en les submergeant par le nombre. Tu sais ce qu’est un cocatrix ? »
« Non. »
« C’est un monstre qui ressemble à un mélange de poulet et de lézard, avec une peau aussi dure que la pierre. Les gens ordinaires peuvent le piquer avec des lances ou le cribler de flèches, ils ne lui feront même pas une égratignure. Seuls les chevaliers expérimentés peuvent lui trancher la tête. »
« Waouh… »
« Si tu parvenais à tuer un dragon qui envahit le royaume, on pourrait même t’accorder le titre de duc. »
« Je pourrais vraiment faire ça ? Quand je coupe un gros arbre à la hache ou à l’épée, la lame s’abîme ou se casse. »
Shan avait beau y réfléchir, il n’arrivait pas à imaginer comment trancher le cou d’un monstre recouvert de pierre. Même l’épée à laquelle il tenait le plus, prise au chef des bandits, se briserait aussitôt s’il essayait.
Roden éclata de rire.
« Bien sûr, tu ne peux pas faire ça avec n’importe quelle arme. Il t’en faudrait une bénie par un prêtre ou imprégnée de magie. Et en plus, elle devrait être chargée d’Esprit. »
« L’Esprit ? »
« Hmm… C’est assez difficile à expliquer. »
Le regard levé, comme s’il cherchait ses mots, Roden se lança dans une explication. Les guerriers ayant atteint un certain niveau pouvaient se servir de la force de leur esprit entraîné pour influer dans une certaine mesure sur la réalité. La volonté de trancher pouvait imprégner une lame et permettre à une épée ordinaire de fendre la roche ; la volonté de se défendre pouvait emplir un bouclier et le rendre capable de résister à la charge d’un monstre plusieurs fois plus lourd.
« Cela dit, les chevaliers qui utilisent l’Esprit ne sont pas invincibles. Quelle que soit la force de leur volonté, une lame peut toujours transpercer leur chair et le poison peut toujours les tuer. Et se servir de ce pouvoir les épuise. »
« Comment on obtient cet Esprit ? »
« En te poussant à l’extrême pendant l’entraînement, tu finiras par apprendre à l’utiliser naturellement. »
L’essentiel, c’était que posséder l’Esprit ne faisait pas forcément de quelqu’un un guerrier plus puissant. Même si tu pouvais trancher le fer comme du fromage, ça ne servirait à rien si ton adversaire t’enfonçait une lance dans la gorge le premier. Le mieux était de voir ça comme de meilleures armes et une meilleure armure. Tandis que Shan s’émerveillait devant ces notions inconnues et mystérieuses, un bruit étrange lui parvint soudain.
« Attendez. »
« Quoi ? »
« Il y a quelque chose de bizarre, par là-bas. »
« Je n’entends rien… Quel genre de bruit ? »
« Des cris et des hurlements. Je crois que quelqu’un se bat. »
Le visage de Roden se crispa. Après avoir pris une grande inspiration, il dit :
« Allons voir. C’est par où ? »
« Par là. »
Guidés par Shan, ils s’enfoncèrent rapidement dans la forêt, bien plus vite qu’auparavant. Le bruit ne tarda pas à devenir assez fort pour que Roden l’entende lui aussi. Ils en trouvèrent l’origine au pied d’une colline qu’ils venaient de gravir.
« Ne reculez pas ! Gardez la formation ! »
« Archers ! Tirez ! »
« Aaaah… ! »
Là où s’étendait autrefois un champ verdoyant, le sol était désormais gorgé de sang, noirci et obscurci. Des soldats vêtus pour la plupart de tissu et de cuir, certains portant du métal, s’affrontaient à coups de lances et d’épées et se tiraient dessus à l’arc. Ce n’était pas une petite escarmouche, mais une bataille à grande échelle : des centaines, peut-être même plus d’un millier de guerriers se battaient en contrebas.
« Beurk… »
À la vue des lames qui s’entrechoquaient de toutes parts, Roden blêmit. Mais comme aucune ne se dirigeait directement vers lui, il parvint à tenir bon. Après avoir examiné les drapeaux des deux camps, il hocha la tête.
« Le duc Moraen et le comte Barlic… J’avais entendu dire qu’ils rassemblaient des armées sur leurs territoires respectifs, mais je n’aurais jamais cru les voir s’affronter ici. »
« Vous les connaissez ? »
« Ce ne sont que des rumeurs entendues en chemin. L’un est l’oncle du jeune roi de Libert, l’autre son grand-père maternel. Récemment, le comte Barlic a accusé le duc Moraen d’être derrière les attaques contre les villages de son territoire. »
Shan ne comprenait pas vraiment des termes comme « oncle » ou « grand-père maternel », mais il comprenait ce que signifiaient des « attaques contre des villages ».
« Ah… Ça pourrait être… »
« Oui. Les bandits que tu as tués. »
« Alors, ce Moraen a engagé ces bandits ? »
« Aucune idée. C’est peut-être vrai, ou bien quelqu’un cherche à les monter l’un contre l’autre. »
Seuls ceux qui détenaient le pouvoir pouvaient le savoir. Grâce à ces informations, Shan comprit enfin pourquoi le seigneur du Village des Feuilles n’avait pas envoyé de soldats à sa poursuite. En tant que vassal, il devait être trop occupé à envoyer des troupes au service de son suzerain pour s’occuper d’un bandit alto. Pendant que Roden réfléchissait aux conséquences politiques de la situation, Shan était fasciné par la bataille brutale qui se déroulait en contrebas.
Et si je me battais là-bas… ?
Les soldats en armure étaient beaucoup plus forts et rapides que de simples fermiers. Ils restaient pourtant loin du niveau de Shan, mais lorsqu’une poignée d’entre eux formaient un rempart avec de grands boucliers, il ne savait pas comment le briser. Même s’il se jetait dans la mêlée et en tuait un ou deux, il se ferait tailler en pièces dès que plusieurs épées riposteraient.
Et qu’en serait-il d’une salve décochée par des dizaines d’archers ? Il pourrait peut-être en bloquer quelques-unes, mais pas plus de dix. Il lui faudrait sans doute un bouclier. Perdu dans ses pensées, Shan remarqua autre chose : des cavaliers chargeaient d’un côté. Ils étaient quatre.
Ce seraient…
Des chevaliers couverts d’armures de plaques chevauchaient d’énormes montures, brandissant de longues lances et des boucliers. Les chevaux eux-mêmes portaient des cottes de mailles et ne semblaient pas sentir les flèches qui pleuvaient sur eux. Les chevaliers fonçaient droit à travers la volée de projectiles, en direction du rempart de boucliers des fantassins lourdement armés, cette formation que Shan croyait impossible à briser. En les observant d’en haut, Shan en tira instinctivement une conclusion.
Ils ne peuvent pas passer.
Même lancés à pleine vitesse, ils ne pourraient pas briser un rempart formé par des dizaines de soldats. Ils feraient peut-être tomber la première ligne, puis seraient stoppés. Mais à peine cette pensée lui traversa-t-elle l’esprit que les chevaliers abaissèrent leurs lances au moment de percuter les boucliers. Un grondement de tonnerre résonna jusqu’au sommet de la colline ; plus de vingt soldats furent projetés dans les airs et un passage s’ouvrit devant eux dans un fracas dévastateur.