Chapitre 6
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Traductrice : Dawn
Éditrice : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 6
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Ce que signifie vivre en humain
Après avoir roulé de façon absurde sur le sol, Shan s’immobilisa, l’épée pendant mollement dans sa main, tandis que le chevalier se relevait péniblement. Il venait de comprendre que la masse de métal devant lui ne représentait pas vraiment une menace.
Le visage barbu était si rouge que le coucher de soleil n’expliquait pas tout. Lorsque Shan leva de nouveau son épée et la pointa brusquement dans le vide, le chevalier tressaillit et recula d’un pas.
Roden avait l’air d’un guerrier endurci, rompu à des dizaines de champs de bataille, et pourtant il tremblait parce qu’on braquait une épée sur lui. À ce rythme, Shan, qui avait été si tendu, se sentait plutôt ridicule.
Shan laissa échapper un soupir perplexe. Le visage viril et farouche de l’homme se déforma sous le poids de la honte et de l’humiliation. Un instant plus tard, le chevalier poussa un cri et abattit son fléau de toutes ses forces.
« Aaaah ! »
Le sifflement de l’arme fendant l’air était terrifiant, mais Shan ne sentit pas la moindre menace. Quel danger pouvait-il courir, alors que son adversaire ne faisait pas un pas et gardait les yeux fermés de toutes ses forces ?
Sans même juger nécessaire de brandir son épée, Shan fit simplement un pas de côté et donna un coup rapide dans le tibia de l’homme. Le chevalier perdit l’équilibre et s’écrasa en avant. En voyant ça, Shan ne put s’empêcher de lui faire une remarque.
« Il faut garder les yeux ouverts quand on se bat. »
« Je le sais aussi… ! »
Alors qu’il venait de s’étaler de tout son long, il répondit d’un ton toujours aussi grondant. Pourtant, lorsqu’on lui pointa de nouveau l’épée, il fut incapable de bouger : il n’était vraiment qu’une grande gueule. Shan l’observa en silence, puis rengaina son épée et sentit aussitôt le corps crispé de l’homme se détendre. C’était d’un ridicule achevé.
Que l’arme soit dans sa main ou à sa ceinture, l’écart entre eux n’avait pas changé d’un pouce. Après un bref silence, un sanglot, presque un gémissement, s’éleva. Le chevalier pleurait à chaudes larmes, martelant le sol de ses gantelets de métal.
« Bon sang, bon sang ! Pourquoi est-ce que j’ai peur d’un truc pareil, espèce de lâche maudit ! »
Voir un guerrier à l’air terriblement puissant sangloter comme un enfant, les larmes et la morve coulant sur son visage, laissa Shan sans voix. Il ne lui avait même pas fait subir de véritable violence, contrairement aux ennemis qu’il avait combattus quelques mois plus tôt, et voilà que l’homme pleurait à chaudes larmes pour avoir été légèrement fauché une seule fois. Shan le regarda plusieurs minutes sans savoir quoi faire. Enfin, le chevalier cessa de sangloter et murmura tout bas :
« Tue-moi. »
« Hein ? »
« J’ai trop honte pour continuer à vivre, alors tue-moi… »
Malgré ces paroles, Shan n’avait pas particulièrement envie de le tuer. Comme un chat l’aurait fait, il donna un léger coup de pied dans le dos du chevalier assis, le visage partagé entre curiosité et méfiance.
« Ne fais pas ça. »
« Pourquoi un chevalier en armure a-t-il peur des épées ? »
« … Je ne suis pas chevalier. »
« J’ai entendu dire que les gens qui portent une armure de fer sont des chevaliers. »
« Les chevaliers portent une armure de plates, pas une cotte de mailles comme celle-ci. Ce n’est pas du tout la même chose. »
Il était assez amusant de l’entendre renifler tout en continuant de répondre. Shan s’accroupit pour se mettre à sa hauteur et lui posa la question qui le taraudait le plus.
« Mais, monsieur le chevalier… »
« Je t’ai dit que je n’étais pas chevalier. Appelle-moi simplement Roden. »
« Pourquoi es-tu venu te battre contre moi si tu as peur des épées, Roden ? »
« Je pensais qu’il suffirait d’arriver avec un air féroce et de te faire la grosse voix. La plupart des gens cédaient quand je faisais ça. »
C’était vrai. Jusqu’au moment où il était venu le chercher et avait dégainé une arme, il avait vraiment eu l’air d’un ennemi redoutable. Il lui avait même sorti un discours convaincant sur la façon dont il le protégerait des villageois s’il se rendait, et tout le reste… Shan lui-même s’y était laissé prendre ; de vulgaires brigands auraient probablement préféré se rendre plutôt que de risquer leur vie en résistant.
Peut-être que parler avait un peu apaisé Roden. Le visage nettement plus détendu, il reprit d’un ton las :
« Ça va paraître ridicule après le spectacle pitoyable que je viens de te donner, mais cesse désormais de tromper et d’effrayer les gens avec ta magie d’Alto. Cette fois, c’est seulement un lâche comme moi qui est venu et qui t’a laissé tranquille. Si un vrai guerrier s’était présenté, tu aurais été en danger. Tu aurais pu mourir. »
Roden ne précisa pas qu’il avait peut-être voulu faire fuir Shan avant que quelqu’un ne vienne tuer le pauvre garçon Alto. Quoi qu’il en soit, l’avouer aurait eu l’air si lamentable qu’on aurait cru qu’il implorait sa grâce. Aux paroles de Roden, Shan pencha la tête, comme s’il ne comprenait vraiment pas.
« Mais je n’ai jamais vraiment trompé ni effrayé personne. »
« Quoi ? »
« Je n’ai jamais trompé personne. Je me suis seulement battu contre des ennemis. »
« Alors, toute cette histoire était vraie ? Tu prétends avoir exterminé un groupe entier de mercenaires avec ta magie ? »
« Oui. Même si je ne sais pas vraiment si c’est de la magie. »
Shan lui expliqua son pouvoir : il pouvait déplacer son corps avec plus d’efficacité, de logique et de précision que les autres. Il lui parla aussi de sa capacité à percevoir le monde au ralenti, à lire parfaitement les mouvements de ses adversaires, à les anticiper et à y réagir, et même à voir distinctement dans l’obscurité.
Contrairement aux villageois qui l’avaient autrefois rabroué sans même écouter toute son histoire, Roden l’écouta jusqu’au bout, le visage grave. Lorsque Shan lui raconta ensuite comment il s’était servi de ce pouvoir pour anéantir le groupe de mercenaires dans la forêt obscure, puis avait contraint les habitants du Village des Feuilles qui l’opprimaient à le respecter, Roden lui demanda doucement :
« Je ne doute pas de ce que tu me dis, mais pourrais-tu me montrer ce pouvoir, à moi aussi ? »
« Attends un instant. »
Shan allait tirer l’épée à sa ceinture, mais, en voyant Roden tressaillir au simple contact de l’arme, il rentra plutôt dans la cabane et en ressortit avec sa masse. Celle-ci aussi s’était un peu tordue à force qu’il joue avec de toutes les façons possibles, mais comme c’était une arme contondante, elle restait tout à fait utilisable.
Masse en main, Shan lui montra brièvement les techniques qu’il pratiquait chaque jour dans les bois et sur les collines : des façons de blesser les gens avec des armes. Il avait grandi, mais restait petit et maigre en comparaison d’un homme adulte. Aussi, quand le garçon se mit à faire tournoyer sa masse à une vitesse trop grande pour être suivie du regard, Roden en resta bouche bée. Et lorsqu’il termina en sautant plus haut que sa propre taille et en faisant un salto, sa mâchoire sembla sur le point de tomber par terre.
« Voilà, à peu près. »
« C’est vraiment… ah, déesse du ciel. Comment est-ce possible… ? »
Le voir joindre les mains et prier dans un soupir rappela étrangement le prêtre Ador à Shan. Il le regarda tranquillement, puis joignit à son tour les mains pour prier. Il n’avait toutefois aucune idée de ce qu’il était censé demander. Au bout d’un moment, Roden cessa de prier et soupira.
« Est-ce que je pourrais rester ici un jour seulement ? Je jure au nom de la déesse et de mon père, selon la coutume de l’hospitalité, que je ne te ferai jamais de mal. »
La proposition était tout à fait inattendue. Shan réfléchit un instant, puis acquiesça. Il vivait seul parce qu’il craignait qu’on le poignarde dans son sommeil, mais il se disait qu’avec quelqu’un d’aussi imposant, il entendrait le moindre mouvement même au beau milieu de la nuit et se réveillerait. À vrai dire, cela lui faisait aussi plaisir de pouvoir discuter longuement avec quelqu’un, après tout ce temps.
« Je peux te donner à manger, mais tu n’as pas le droit d’entrer dans la maison. »
Quand Roden vit le dîner que Shan avait préparé, il prit un air grave et annonça qu’il allait plutôt cuisiner. Shan trouvait que la viande restante de l’autre jour, le pain rassis, le fromage et les légumes crus constituaient déjà un festin plutôt convenable. Il en fut un peu vexé, mais ce sentiment disparut vite : la cuisine de Roden était incroyablement bonne.
À l’aide de la marmite en métal et des autres ustensiles abandonnés dans un coin de la cabane, couverts de poussière, ainsi que des ingrédients qu’il avait apportés, Roden prépara un ragoût, fit fondre du fromage sur la viande et assaisonna légèrement les légumes avant de les blanchir. Cette cuisine toute simple rendit plusieurs fois plus savoureux le repas qu’ils avaient étalé devant eux.
Installé devant la cabane, près d’un feu de camp, Shan goûta à ce petit festin et fut si bouleversé qu’il éclata en sanglots. Il pleura encore plus que la première fois qu’il avait mangé de la viande rôtie.
« C-c’est vraiment si bon que ça… ? »
« C’est le meilleur repas du monde ! Je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon de toute ma vie ! »
Roden le dévisageait, décontenancé, quand il laissa soudain échapper un petit rire et but une gorgée du vin qu’il avait apporté. Les habitants du Village des Feuilles n’avaient apparemment pas exagéré : Shan dévorait bel et bien une quantité phénoménale de nourriture. Le repas délicieux, l’alcool, le feu de camp qui vacillait et leur conversation légère détendirent agréablement l’atmosphère. Au milieu de leurs bavardages, Shan entendit Roden dire quelque chose et poussa un cri de stupeur.
« Dix-neuf ans !? »
« Ouais. Je sais que j’ai l’air plus vieux que mon âge, pas besoin de me le dire », répondit Roden avec un sourire las, comme s’il avait l’habitude d’entendre ça.
À vrai dire, il exploitait cette apparence. Comme au Village des Feuilles, il lui suffisait de baisser la voix et de prendre un air solennel pour que personne ne soupçonne qu’il n’était qu’un jeune homme qui venait tout juste d’atteindre l’âge adulte.
Shan dévisagea Roden, hébété, puis marmonna :
« Tu n’es pas tellement plus vieux que moi… »
« Et toi, tu as quel âge ? »
« Je ne sais pas. Je crois que j’ai au moins douze ans, mais sans doute pas encore quatorze. »
Ne pas connaître son âge exact était courant chez les orphelins qui n’avaient jamais été élevés correctement. Rien qu’à cela, Roden pouvait deviner à peu près quel genre de vie avait menée ce garçon nommé Shan. Après quelques échanges futiles, le visage de Roden se durcit et il aborda enfin le sujet qui l’intéressait.
« Alors, tu comptes continuer à vivre comme ça ? »
« Comme quoi ? »
« C’est bien les gens du Village des Feuilles qui m’ont demandé de me débarrasser de toi. Ils n’en pouvaient plus que tu leur prennes leur nourriture. Quoi que tu en dises, tu l’as dérobée en menaçant les fermiers avec une lame. »
« Mais c’est trop dur de vivre au milieu des autres. »
On aurait dit l’excuse d’un vaurien qui avait fui à la ville pour ne pas travailler aux champs. Le visage de Roden se crispa, contrarié, mais les mots qui suivirent lui arrachèrent un soupir douloureux.
Le garçon avait vécu en se levant avant tout le monde, pour travailler sans relâche à des tâches harassantes jusqu’au coucher du soleil, et même après que les autres se soient endormis. Tout cela en se faisant insulter et battre sans façon par chaque personne qu’il côtoyait, en fouillant les miettes pour manger et en mourant de faim jusqu’à ce que chaque os de son corps soit visible…
Dans l’esprit de ce garçon Alto, une « vie de labeur » était plusieurs fois plus dure et cruelle que ce que Roden avait imaginé. Le mot « esclave », pourtant strictement interdit par l’Église de la Déesse, pouvait difficilement mieux convenir. Pas étonnant qu’il ait préféré prendre une lame et voler les autres.
« Quand je prends une arme et que j’utilise le pouvoir d’un démon, les gens ont peur de moi. C’est mieux que d’être méprisé et ignoré. »
Roden ne répondit pas à Shan et resta longtemps silencieux. Quand il finit par parler, ce ne fut pas pour le contredire.
« Mon père est marchand. »
« Un marchand… quelqu’un qui achète et vend des marchandises, c’est ça ? »
« C’est ça. L’un des plus grands du pays voisin, Pendia. »
Roden s’appelait Roden Weavers, et son père, Kalion, était le chef de la guilde des marchands de la capitale ainsi que le propriétaire de la plus grande maison de joaillerie du royaume. Bien entendu, Roden, son fils né tardivement, avait été élevé dans l’espoir qu’il deviendrait un grand marchand comme son père.
« Quand j’étais petit, je pensais que mon père était la personne la plus formidable du monde. Tous ceux qu’on rencontrait le respectaient. Mais un jour… je l’ai vu s’incliner devant quelqu’un. »
Cette personne était un chevalier. Voir son père, vêtu de riches habits, s’incliner devant un chevalier en armure usée avait profondément marqué le jeune Roden. Son père s’inclinait aussi devant bien d’autres gens : les serviteurs de la famille royale et les divers nobles qui formaient l’essentiel de sa clientèle.
Pour un marchand, les flatteries obséquieuses et l’hospitalité comptaient autant que le jugement sûr et la capacité à comprendre son époque. Même s’il avait affaire à un noble pauvre ou à un chevalier incompétent, il ne pouvait jamais se montrer arrogant envers lui. Ce serait un acte de défi envers la classe supérieure.
« Si tu veux être respecté par ceux qui détiennent réellement le pouvoir et traiter avec eux d’égal à égal, il te faut soit du sang noble, soit du talent. Et le talent dont je parle… c’est ça. »
Roden tendit devant Shan son poing serré. Presque deux fois plus gros que celui de Shan, il était gonflé de veines et avait l’air menaçant.
« Mon père m’a soutenu dans cette décision et m’a présenté à un chevalier à la retraite. Il m’a dit que mes réflexes et ma technique étaient moyens, mais que j’avais une bonne carrure et de la force, alors que je n’étais pas dépourvu de talent. Mais… »
« Tu avais peur des lames ? »
« Oui. »
Pendant les entraînements avec des épées en bois ou des armes émoussées, cela ne posait pas de problème. Mais dès qu’une vraie lame était pointée sur lui, Roden se raidissait comme une souris face à un serpent. Peu importait qu’il sache que son adversaire n’avait ni l’intention ni la capacité de lui faire du mal.
Essayer de surmonter cette peur en se forçant à rester près des lames n’avait fait qu’empirer les choses. À présent, à moins qu’il ne s’agisse d’un couteau de cuisine, Roden avait du mal à tenir une arme de combat et ne pouvait utiliser que des armes contondantes comme les masses ou les fléaux.
« Mon père ne m’en a pas voulu. En fait, il avait presque l’air content. Il s’est contenté de respecter mes souhaits. Au fond, il voulait que j’abandonne l’entraînement de chevalier pour reprendre son commerce. Mais je ne voulais pas renoncer. »
Finalement, Roden s’était enfui de chez lui, emportant ses affaires et revêtant une armure faite sur mesure, avant de partir pour le pays voisin, Libert. Il avait résolu d’errer en risquant sa vie jusqu’à se débarrasser complètement de cette peur maudite des lames. Malgré les dangers de voyager seul, son apparence intimidante l’avait protégé. Ceux qui s’y connaissaient le prenaient pour un guerrier aguerri, couvert d’équipement luxueux, et n’osaient pas le provoquer. Les monstres, eux, n’avaient pas ce discernement, mais ils se servaient rarement d’armes tranchantes, ce qui lui permettait de les combattre efficacement.
Son récit achevé, Roden fixa Shan d’un regard grave et lui demanda :
« Tu sais pourquoi je te raconte tout ça ? »
« Non. »
« Parce que je suis terriblement jaloux de toi. »
Jaloux ?
Shan n’aurait jamais imaginé une chose pareille. Qui, au monde, pourrait envier un pauvre orphelin Alto malfaisant ? En voyant son air déconcerté, Roden eut un petit rire.
« J’ai rencontré des Altos plusieurs fois. Ce dont tu es né doté n’est pas un pouvoir démoniaque. Bien sûr, ta vision nocturne vient de tes yeux… mais le reste, c’est simplement du talent. Tu pourrais sans doute devenir un chevalier plus grand que n’importe qui au monde. »
Sa voix était empreinte d’une profonde tristesse. Il déplorait la situation comme s’il ne pouvait s’empêcher de reprocher à la déesse d’avoir laissé un tel talent se perdre.
Shan écouta en silence, puis demanda, perplexe :
« Mais je suis un Alto. Comment pourrais-je devenir chevalier ? »
« Ce serait difficile ici, à Libert, où l’Ancienne Foi domine. Mais c’est possible dans d’autres pays. »
« L’Ancienne Foi ? »
« Tu ne sais pas ? Enfin, j’imagine qu’ils ne prennent pas la peine d’enseigner ça dans un village aussi reculé. »
Partant du principe que Shan ne savait rien, Roden entreprit de lui expliquer calmement.
Autrefois, dans les contrées occidentales où ils vivaient désormais, se dressait une puissante nation appelée l’Empire Arman. Cinq cents ans plus tôt, après sa chute et sa division en cinq pays, l’Église de la Déesse s’était elle aussi scindée en deux branches : l’Ancienne Foi et la Nouvelle Foi. À l’inverse de l’Ancienne Foi, attachée à des doctrines dépassées, la Nouvelle Foi considérait les Altos non comme des descendants de démons, mais comme des humains ordinaires issus d’un ancien empire magique.
« Il y a aussi d’autres différences, comme la possibilité pour les prêtres de se marier, les règles concernant la magie, et ainsi de suite… Quoi qu’il en soit, ce qui compte, c’est que dans mon pays natal, Pendia, les fidèles de l’Ancienne Foi et de la Nouvelle Foi cohabitent. Il y a donc moins de discrimination qu’ici, à Libert. Je ne peux pas dire qu’il n’y en ait aucune, mais un Alto a quand même bien des occasions de s’élever grâce à l’épée. Quelqu’un comme toi pourrait même accomplir de grands exploits et devenir le premier seigneur Alto. »
Le récit de Roden semblait si merveilleux qu’il en devenait irréel.
Un seigneur Alto ?
C’était aussi incongru qu’un cochon volant ou qu’un oiseau nageur. Pour Shan, qu’on avait traité comme un descendant de démons, presque comme une espèce différente des humains, c’était totalement déroutant.
En voyant son expression, Roden franchit le feu de camp et saisit fermement Shan par les deux épaules. Shan savait qu’il serait en danger si Roden se mettait soudain à l’étrangler, mais il fut incapable de réagir sur le moment.
« Viens avec moi à Pendia, Shan. C’est vraiment la vie que tu veux ? Passer tes journées à dépouiller les fermiers ? Avec ton talent, tu pourrais obtenir bien davantage. La richesse et la gloire que tout le monde t’envierait… et peut-être même quelque chose de plus grand encore. »
La richesse et la gloire ne signifiaient pas grand-chose pour Shan. Il n’avait jamais fait de véritable commerce avec qui que ce soit et personne ne l’avait jamais félicité. Pourtant, pour la première fois, il entrevoyait un « avenir » dans les paroles de Roden.
Il ne s’agissait plus seulement de se débrouiller pour survivre au jour le jour, de trouver à manger et un endroit où dormir, mais d’une vie tournée vers l’avenir. Il sentit naître en lui le désir de devenir meilleur que ce qu’il était, de poursuivre un changement positif. C’était là que se situait la frontière entre l’humain et la bête.
Le garçon, qui avait vécu libre comme une bête, goûtant à ses joies simples, réfléchit longuement à la proposition de devenir humain. Enfin, Shan prit la parole alors que le feu de camp devant eux était presque éteint.
« Est-ce que je pourrai manger des choses encore meilleures que celles d’aujourd’hui ? »
Pris au dépourvu, Roden le regarda un instant sans comprendre, puis éclata de rire.
« Bien sûr ! À côté des cuisiniers chevronnés de la capitale de Pendia, je ne suis rien du tout ! »