Chapitre 67
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Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 67 : Le marteau et l’enclume
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Le duc Moraen, grand seigneur de l’est de Libert, était célèbre jusque dans Pendia.
En tant que souverain d’un territoire limitrophe de Pendia, il avait été mêlé à toutes sortes de conflits historiques avec le royaume.
Tous les chevaliers présents venaient de Pales, mais n’importe quel Occidental aurait reconnu le propriétaire de la bannière à sa seule description.
« Le duc Moraen… ? »
« Il aurait rejoint le camp de Conrad ? »
Le duc Ranphel, grand-père maternel et partisan du prince Conrad, régnait sur l’ouest de Pendia.
Sans s’allier à lui, le duc Moraen n’aurait jamais pu traverser l’ouest de Pendia avec une telle armée et atteindre cette région du nord-ouest. Comme ils appartenaient tous deux à la faction de l’Ancienne Foi, ils devaient également éprouver une certaine affinité l’un pour l’autre.
Le baron Yurk mit fin à la confusion.
« Pour l’instant, peu importe pourquoi ils sont là. Nous devons décider comment réagir. Nous combattons ou nous battons en retraite ? »
« Si nous nous replions, nous devrons abandonner presque toutes nos provisions. Sinon, ils nous rattraperont. »
L’armée de Shan avait patrouillé toutes les villes des environs et s’était emparée de ressources stratégiques utiles : pierres magiques, grandes quantités de lingots de fer, bois, cuir, tissu et nourriture.
Espérer distancer une armée délestée de tout ce poids en emportant ces réserves, c’était trop demander.
Après avoir écouté en silence les chevaliers en débattre, Shan demanda au messager : « À quelle distance sont-ils ? »
« À environ quatre kilomètres, je crois. »
Shan ferma les yeux et se représenta le terrain alentour.
Il compara leur vitesse actuelle à l’allure habituelle d’une armée d’environ un millier d’hommes et parvint rapidement à une estimation approximative.
« Entrons d’abord dans la ville. »
« La ville ? Vous voulez dire Zerkan ? »
« Oui. Si nous partons maintenant, nous devrions avoir le temps d’y entrer. Nous pourrons les attendre là-bas et au moins leur demander pourquoi ils nous poursuivent. »
À l’idée d’entrer dans la ville pour la défendre, les chevaliers échangèrent des regards, puis acquiescèrent.
S’ils en étaient capables, c’était la meilleure solution qui s’offrait à eux.
Ils bénéficieraient d’un avantage stratégique sans abandonner leur butin.
« L’ennemi est presque deux fois plus nombreux, mais un siège reste généralement gérable même avec un désavantage de deux contre un. »
« Et puis, nous avons sir Shan. »
« Ils n’ont pas assez de provisions pour faire vivre une armée si nombreuse dans les environs. Si nous tenons un peu, ils n’auront d’autre choix que de faire demi-tour. »
L’influence de Shan était déjà considérable, mais depuis qu’il avait démontré sa force surhumaine, il était devenu impossible de s’opposer à lui.
Puisque son ordre était parfaitement sensé, il n’y avait aucune raison de protester. L’armée suivit le jugement de son commandant.
* * *
Après une marche forcée, l’armée de Shan atteignit Zerkan de justesse, juste avant l’arrivée des troupes du duc Moraen lancées à leur poursuite.
Heureusement, ils n’eurent pas à forcer les portes.
Tous les membres de la famille régnante avaient été enlevés, et seuls des fonctionnaires de bas rang administraient encore la ville. Ils n’avaient pas le courage de repousser les conquérants de retour.
À peine Shan entré dans la ville, il ordonna de renforcer à nouveau les portes à l’aide de pierres magiques.
Orum, le chef de la Société de Magie, leur fut d’une aide précieuse.
« Non, bande d’imbéciles, ce n’est pas ça ! »
« Je vous ai dit de sceller ce côté en premier ! »
« Tss, ce vieux ne peut pas tout faire lui-même… »
Ses injures auraient suffi à mettre en rage n’importe qui les entendait. Pourtant, grâce à ses directives aux mercenaires, la pose des pierres magiques — une tâche qui aurait dû prendre près d’une heure — fut achevée en quelques minutes à peine.
Shan contempla le résultat avec une admiration sincère.
« Je ne pensais pas qu’on pouvait renforcer aussi vite les portes d’une ville avec des pierres magiques. »
« C’est seulement possible parce que j’ai dans la tête une bibliothèque de savoir et que j’ai étudié la magie d’enchantement toute ma vie. Un magicien ordinaire y aurait passé des jours. »
Le vieil homme grommela qu’installer les pierres aussi précipitamment ne serait pas bon à long terme.
Peu importait. Après la bataille, ils les démonteraient de toute façon pour les emporter.
Bientôt, une armée apparut enfin au-delà des remparts.
Plus d’un millier de soldats s’avancèrent, se postèrent hors de portée des arcs et se préparèrent à assiéger la ville.
Dès lors, inutile de se demander s’ils venaient en paix.
Peu après, quelqu’un qui ressemblait à un chevalier s’avança hors de l’armée du duc Moraen et cria : « Je suis Kyros, baron Tot, serviteur de Sa Majesté Conrad, le véritable roi de Pendia ! »
Puisque quelqu’un se déclarait ouvertement serviteur de Conrad, leur identité ne faisait plus aucun doute.
Quels qu’en soient les détails, le duc Moraen avait clairement choisi de soutenir Conrad.
« Vous, misérables adeptes de la sorcière lubrique, la princesse Serin, qui souille la Déesse de son pouvoir maléfique et plonge le royaume dans le chaos ! Repentez-vous tant qu’il en est encore temps, soumettez-vous à la volonté de la Déesse et prêtez serment au véritable roi de Pendia ! Si vous le faites, Sa Majesté promet de pardonner tous vos crimes ! »
Les chevaliers sur les remparts rougirent de colère quand le baron insulta Serin sans détour.
Alors que les chevaliers du pays s’apprêtaient à lui répondre par des jurons bien sentis, Roden agrippa le mur pour soutenir ses jambes tremblantes et lança d’une voix tonitruante :
« Sa Majesté Gizelle est toujours en vie, et Conrad se prétend roi ? À le voir aujourd’hui, Conrad est le véritable fils indigne ! Pas étonnant qu’il soit si minable que même ses cadets ne le reconnaissent pas ! Saviez-vous que votre seigneur indigne appelle des prostituées dans son lit chaque nuit et leur demande de lui fouetter le dos ? »
Se faire fouetter le dos était une insulte courante contre les adeptes de l’Ancienne Foi.
À l’époque de l’Empire Arman, une doctrine s’était répandue selon laquelle s’infliger des souffrances rapprochait de la Déesse. Comme cela ressemblait aux pratiques des pervers, il était facile de s’en moquer.
Un éclat de rire parcourut les remparts à l’insulte de Roden, et le visage du baron se tordit de fureur.
« Vous osez insulter le véritable roi ! Vous mourrez tous et brûlerez en enfer ! Traîtres immondes qui avez abandonné la Déesse ! Et vous, qui les avez accueillis et vous soumettez à cette catin ! »
Alors que la voix stridente du baron résonnait le long des remparts, les mercenaires altos qui se trouvaient à proximité se mirent à chuchoter entre eux.
« Ils doivent être de haute naissance. Même leurs insultes sont distinguées. Pourquoi ils disent pas simplement qu’ils vont choper ces bâtards sans mère et leur arracher les couilles ? »
« T’es idiot ou quoi ? Notre chef et notre princesse sont frère et sœur de sang. Si tu le traites de bâtard sans mère, tu te craches dessus toi-même, non ? »
« Ah… »
« Mais ils n’ont pas la même mère, si ? »
« Toi, t’es vraiment malin. T’es même au courant de ça. »
Tandis qu’ils bavardaient librement, Roden se racla la gorge plusieurs fois et reprit la parole.
Cette fois, il ne les insulta pas. Il les interrogea.
« Votre bannière appartient clairement au duc Moraen de Libert. Pourquoi vous mêler des affaires de Pendia ? Le comte Barlic doit encore vous attendre à l’ouest ! Ne venez pas souffrir pour rien dans un pays étranger. Étrangers, rentrez chez vous ! »
« Étrangers, rentrez chez vous ! »
À la différence des insultes recherchées lancées plus tôt, cette phrase était assez simple pour que les soldats la comprennent. Ils répétèrent les paroles de Roden en ricanant.
Après quelques échanges supplémentaires, le baron venu en messager retourna à son camp.
L’ennemi se mit aussitôt en mouvement.
Ses soldats assemblèrent avec adresse plusieurs pièces de bois préparées à l’avance et construisirent en un instant des engins de siège. Même au premier regard, leur savoir-faire dépassait de très loin celui des soldats de Pales et du corps de mercenaires altos.
« Ils avaient tout préparé à l’avance ? »
« Ils nous prennent vraiment à la légère. Ils doivent connaître approximativement nos effectifs, et pourtant ils assiègent la ville sans hésiter… »
« Peut-être qu’ils n’ont pas le choix. S’ils manquent de vivres, ils devront battre en retraite. »
Tandis que les chevaliers discutaient de l’ennemi, Ravana plissa les yeux en observant son camp et appela Shan.
« Sir Shan. »
« Hum ? »
« Cet homme, là-bas, c’est le duc Moraen. »
Elle désigna un jeune homme d’une vingtaine d’années, vêtu d’une armure noire ornée de splendides décorations dorées.
À cette distance, ses traits étaient difficiles à distinguer, mais sa barbe soigneusement taillée ressortait nettement.
*Voilà donc à quoi il ressemble.*
S’ils s’affrontaient un jour, Shan devrait le capturer ou le tuer. Il grava soigneusement son apparence dans sa mémoire.
* * *
La bataille prit véritablement son essor environ deux heures après leur violent échange d’insultes.
Des soldats portant des échelles chargèrent les remparts en poussant des cris de guerre, et Roden leva son épée en criant :
« Tirez ! »
Sur leurs quelque cinq cents soldats, une centaine d’archers décochèrent leurs flèches à l’unisson depuis les remparts.
Les soldats qui couraient, une échelle dans chaque main et aucun bouclier pour se protéger, hurlèrent sous la pluie de flèches.
Les assaillants tentèrent de riposter, mais leurs tirs manquaient d’efficacité.
Il était dans l’ordre des choses que descendre soit facile et monter difficile.
Les flèches des défenseurs, aidées par la gravité, fusaient vers le bas, tandis que celles des attaquants perdaient vite leur force et ne portaient pas assez loin. Même ceux qui ne savaient pas tirer à l’arc jetaient à l’aveuglette les pierres alentour, accentuant encore l’écart de puissance de feu.
Mais l’ennemi était tout de même deux fois plus nombreux.
De plus, les soldats qui chargeaient depuis le bas avançaient avec une détermination remarquable, comme s’ils ne connaissaient pas la peur.
Bientôt, les échelles commencèrent à s’appuyer les unes après les autres contre les remparts.
Un chevalier parmi les soldats du bas leva son épée et donna un ordre.
« Grimpez ! Le premier à prendre le rempart recevra cent pièces d’or ! »
Les défenseurs n’étaient pas idiots, bien sûr. Ils essayèrent aussitôt de repousser les échelles ou de les briser, mais c’était plus difficile qu’il n’y paraissait.
Bien que les flèches tirées d’en bas fussent relativement faibles, elles visaient naturellement ceux qui tentaient de détruire les échelles. Solides et lourdes, celles-ci étaient plus difficiles à repousser ou à briser qu’on ne l’aurait cru.
Après plusieurs dizaines de minutes de lutte, un soldat parvint enfin à escalader le rempart le premier.
« Hahaha ! Je suis le premier ! Cent pièces d’or… »
Crac !
Avant qu’il ait pu finir sa phrase, le corps du soldat se fendit en deux et retomba de l’autre côté du rempart.
Une femme imposante sourit avec assurance, les oreilles de lapin dressées sur sa tête frémissant.
« Comment oses-tu ! »
La mercenaire surnommée « Lapin Boucher, Ravana » abattit sa hache sur l’échelle appuyée contre le rempart.
Son objet magique, le Pied de Lapin, décupla sa force et réduisit la lourde échelle en morceaux.
« Aaaah ! »
« À l’aide ! »
Plusieurs soldats qui se trouvaient sur l’échelle chutèrent de quelques mètres et s’écrasèrent au sol.
Ceux qui se trouvaient plus bas s’en tirèrent avec des contusions ou des fractures, mais ceux qui avaient presque atteint le sommet tombèrent de sept ou huit mètres et moururent sur le coup ou furent grièvement blessés.
À la vue de Ravana, le moral des soldats assiégeant la ville s’effondra à vue d’œil.
« Lapin Boucher, Ravana… ? »
« Bon sang, pourquoi cette cinglée est là ? »
Beaucoup d’entre eux l’avaient déjà vue combattre dans l’armée du duc Moraen pendant la guerre civile de Libert.
Ils s’étaient réjouis que cette femme, devenue folle après avoir pris un élixir de berserker, soit de leur côté. À présent, ils l’affrontaient comme une ennemie.
Les officiers du duc Moraen, sous les remparts, reconnurent eux aussi Ravana.
« Ravana ? Pourquoi cette démone est-elle sortie de nulle part ? »
« Ce ne sera pas aussi facile que prévu… »
« Que devons-nous faire, Votre Altesse ? Nous pouvons encore nous retirer sans subir de pertes importantes. Nous pourrions prendre le temps de construire des catapultes. »
Au lieu de répondre à ses vassaux, le duc Moraen observa le champ de bataille, impassible.
Sous les remparts, des soldats tombaient à la mort, répandant leur sang, leurs entrailles et leur cervelle.
« Magnifique. »
« Pardon ? »
« Continuez l’assaut. À voir leur réaction, ils ne sont pas habitués aux guerres entre humains. Si nous les pressons, nous pouvons prendre l’initiative. »
Comme le duc Moraen l’avait prédit, les premiers signes d’effondrement apparurent bientôt sur les remparts.
« S-salauds ! »
« Hé hé… Ils arrivent. Vous êtes tous morts, allez ! »
Le corps de mercenaires altos que Shan et Roden avaient entraîné en personne était bien organisé compte tenu de la brièveté de sa formation, mais ses seuls véritables combats avaient été livrés contre des monstres.
Ils n’étaient pas habitués au stress d’affronter des humains capables de parler et de réfléchir aussi profondément qu’eux.
Les troupes personnelles du comte Paless et de ses barons vassaux étaient encore moins aguerries.
À part quelques escortes de convois commerciaux au-delà de leurs frontières, ils avaient passé leur vie en sécurité à Pales. Le champ de bataille, où pleuvaient les flèches et où l’air empestait le sang et les entrailles éclatées, leur fit perdre leurs moyens en un instant.
« U-urgh… »
« Ne reculez pas ! Tenez vos positions ! »
L’armée du duc Moraen, en revanche, était dans son élément sur un tel champ de bataille.
Au cours des dernières années de guerre civile à Libert, elle avait connu toutes sortes de combats, des affrontements en rase campagne aux sièges.
Les habitants de Pendia se moquaient souvent de ceux de Libert, qu’ils traitaient de faibles vivant dans un paradis sans monstres. Libert comptait peut-être peu de monstres, mais la guerre civile y faisait rage et les bandits qu’elle avait engendrés sévissaient partout.
C’était un pays où quiconque vivait par l’épée finissait inévitablement par s’habituer à tuer.
Ils auraient fui de terreur si on leur avait ordonné de chasser un troll, mais contre des soldats pendiens capables de tuer ce même troll sans difficulté, ils pouvaient combattre aussi férocement qu’ils le voulaient.
« Ghh… »
Tandis que l’armée de Pales et le corps de mercenaires altos peinaient à tenir leurs positions, Ravana et ses subordonnés, forts de leur expérience de la guerre, s’épuisaient à repousser les échelles qui surgissaient de toutes parts.
Pourtant, face à un ennemi deux fois plus nombreux — voire plusieurs fois plus nombreux — qui grimpait en flux continu, ils cédaient peu à peu du terrain.
Sans leur position hautement avantageuse sur les remparts, ils auraient déjà été repoussés depuis longtemps.
Le désordre ne se limitait pas au haut des murs.
Chaque fois que les soldats frappaient ensemble la porte avec un bélier bien construit, les pierres magiques enchâssées à l’intérieur vacillaient et leur éclat faiblissait peu à peu.
Une porte protégée par un sort de renforcement pouvait aisément résister à quelques coups de ce genre, mais la situation changeait quand plus d’une centaine de soldats se relayaient sans relâche pour la frapper.
La situation était d’autant plus préoccupante qu’il s’agissait de pierres magiques de mauvaise qualité, extraites de monstres moyens, et non de puissantes créatures.
« Voilà ! Oui, creuse comme ça ! Non, tu t’y prends mal ! Pousse-toi, bon sang ! »
Orum, le chef de la Société de Magie, intervint de nouveau.
Il se servit de civils réquisitionnés à la hâte comme de ses mains et de ses jambes. Dès qu’une pierre magique perdait sa puissance, il l’extirpait rapidement, la remplaçait et l’activait.
En temps normal, il aurait fallu des dizaines de magiciens pour accomplir cette tâche, mais la magie d’Orum, parvenue à un niveau exceptionnel, lui permit de s’en charger seul.
« Ghh… C’est peut-être l’âge, mais ce n’est pas facile, ça non plus. »
Affirmant qu’il ne pourrait plus jamais recommencer, le vieil homme se tint la poitrine et recula.
L’usage excessif de la magie avait éprouvé son corps.
Grâce à lui, la porte résista tant bien que mal à d’innombrables coups sans céder.
C’était un résultat impressionnant pour une porte renforcée avec des pierres magiques provenant de monstres relativement faibles.
Tandis que la porte tenait de justesse, les remparts s’approchèrent peu à peu d’un point critique.
Ébranlés par leur première véritable bataille, les soldats étaient à moitié hors d’eux et reculaient progressivement ; ils avaient déjà cédé près de la moitié des remparts.
Ils contenaient encore l’ennemi sans subir de pertes importantes, mais à ce rythme, la chute des remparts n’était plus qu’une question de temps.
« Capitaine, combien de temps devons-nous encore tenir ?! »
« Encore un peu ! »
Après avoir sèchement répondu à un subordonné, Ravana songea à reprendre l’élixir de berserker, puis serra les dents et décida de tenir bon.
Si elle perdait la raison sur les remparts, elle risquait de sauter accidentellement dans le vide. Et même sans cela, elle avait pris le médicament peu de temps auparavant ; en reprendre lui coûterait cher.
Surtout, Roden, le commandant derrière elle, se tenait là, le visage grave, sans montrer le moindre signe d’hésitation.
Cela devait signifier que les choses se déroulaient comme prévu.
En réalité, il ne faisait que rester debout, à moitié hébété par les lances et les épées qui fusaient autour de lui. Aux yeux de ceux qui l’entouraient, cependant, il paraissait calme.
Roden ne broncha pas, même quand plusieurs flèches passèrent près de lui, car il s’était entraîné sans relâche à esquiver les attaques.
Autrefois, il aurait sans doute poussé un cri de terreur avant de s’effondrer sur place.
Se maintenant debout sur ses jambes tremblantes, Roden observa le champ de bataille et leva la main.
Le soldat à côté de lui agita de toutes ses forces un drapeau bleu.
Une minute plus tard, plusieurs dizaines de cavaliers surgirent d’un côté des remparts et chargèrent l’ennemi.
L’heure de la contre-attaque avait enfin sonné.
* * *
En plus de la porte principale, des portes dérobées étaient disséminées autour de Zerkan.
Ces ouvertures se trouvaient à environ deux mètres du sol. On ne pouvait les emprunter qu’après les avoir ouvertes de l’intérieur et abaissé un pont-levis.
Au lieu de se battre sur les remparts avec les autres, Shan et les chevaliers attendaient là.
Ils étaient quarante et un en tout, écuyers compris.
Avant le début de la bataille, après avoir vu l’ennemi se préparer au siège, Roden s’était approché de Shan, le visage grave.
*Une défense ordinaire contre un siège sera difficile.*
*Pourquoi ?*
*Ces salauds sont clairement bien plus expérimentés que nous dans l’art du siège. On dit que les défenseurs peuvent tenir face à un ennemi trois fois plus nombreux, mais seulement si les deux camps sont de force comparable.*
Ravana, qui avait elle aussi participé à la guerre civile de Libert, était du même avis que Roden.
L’ennemi était bien plus expérimenté dans les combats contre des humains ; ils ne pouvaient donc pas se permettre de relâcher leur vigilance sous prétexte qu’ils défendaient la ville contre une armée de cette taille.
Si Ravana n’avait pas soulevé ce problème plus tôt, c’était pour éviter qu’ils renoncent à rejoindre la ville : ils n’avaient pas d’autre choix.
N’ayant pas officiellement rejoint leurs rangs, elle ne pouvait pas facilement leur proposer d’abandonner tout leur butin. Une bataille en rase campagne n’était pas une solution non plus.
*Alors, quelle est la solution ?*
*Notre plus grand atout, c’est sir Shan. Et les chevaliers sont plus utiles comme cavaliers.*
Pendant un siège, tout ce que Shan pouvait faire sur les remparts, c’était abattre à la lance et à l’épée les fantassins qui grimpaient aux échelles.
Roden estimait que ce serait gâcher sa force.
Un seul coup d’épée de Shan pouvait tuer même un chevalier aguerri. En consacrant ses efforts à combattre de simples fantassins, il laisserait passer l’occasion d’affronter un adversaire puissant. Même Shan ne pouvait pas massacrer seul un millier de soldats, à moins d’avoir reçu la bénédiction de la vigueur.
Et surtout, même s’ils gagnaient ainsi, ils subiraient de lourdes pertes.
Le territoire de Pales manquait particulièrement de combattants par rapport aux autres factions ; ils devaient donc préserver leurs forces autant que possible.
C’est pourquoi ils avaient élaboré la tactique du marteau et de l’enclume.
Les remparts serviraient d’enclume, attirant les soldats ennemis, tandis que la cavalerie sortie par les portes arrière jouerait le rôle du marteau et frapperait leur point vital.
Si Shan menait la charge, les chevaliers ordinaires ne pourraient pas les arrêter.
Détruire le commandement ennemi serait idéal, mais même s’ils se contentaient d’infliger de lourdes pertes avant de rentrer, l’ennemi ne pourrait plus se concentrer sur l’assaut.
Il ne saurait jamais à quel moment la cavalerie pouvait surgir de nouveau.
Les chevaliers soutinrent chaleureusement la proposition de Roden.
Remporter la gloire au combat en menant une charge de cavalerie était précisément l’idéal dont ils rêvaient. C’était bien plus honorable que de se battre à coups de poing avec des soldats sur les remparts.
Derrière la porte, Shan attendait les yeux fermés, le corps entièrement détendu.
Il réprimait l’excitation qui montait en lui au milieu des cris et des hurlements, afin d’économiser autant d’énergie que possible.
Bientôt, un éclaireur accourut et cria : « Le signal est donné ! »
« Bien. Ouvrez la porte. »
Grincement.
La porte s’ouvrit et le pont-levis s’abaissa. Les chevaux dévalèrent la pente dans un tonnerre de sabots.
Shan sur son dos, Awin prit fièrement la tête, d’un pas léger et empressé.
« Allons-y, Awin. »
Awin avait combattu des monstres comme cheval de guerre et affronté de petits groupes d’hommes, mais elle prenait part pour la première fois à une guerre de grande ampleur entre deux armées humaines.
Pourtant, la féroce jument de guerre des montagnes de Horais ne se laissa pas troubler par l’odeur du sang ni les cris qui l’entouraient. Au contraire, elle renâcla d’impatience, comme si elle était excitée.
Shan la calma tout en menant la cavalerie le long des remparts.
À l’instant où le camp ennemi apparut dans leur champ de vision, l’ennemi aperçut lui aussi les cavaliers qui surgissaient sur son flanc et sombra dans le chaos.
« Accélérez ! »
La bataille se jouait désormais à la course contre la montre.
Si l’ennemi rappelait les fantassins engagés contre les remparts et les encerclait, les pertes seraient désastreuses pour le camp de Shan.
Ils devaient frapper fort et vite, puis rentrer avant que cela n’arrive.
« Les chevaliers arrivent ! »
« Lanciers ! »
À la surprise générale, les soldats du duc Moraen, qui semblaient désorientés, se rangèrent en formation en un instant.
Leur dispositif était si dense que même si les assaillants parvenaient à percer une ligne grâce à l’Esprit, la deuxième stopperait la charge, tandis que des attaques fuseraient de chaque côté et encercleraient les cavaliers.
Impossible de mettre en place une telle formation sur-le-champ. Ils n’avaient pu la préparer qu’à l’avance.
À sa vue, Shan comprit instinctivement que l’ennemi avait anticipé le plan de Roden.
*Nous sommes tombés dans leur piège !*
Devaient-ils faire demi-tour ?
Leur retraite n’était pas encore entièrement bloquée. S’ils viraient de bord rapidement, ils pourraient peut-être préserver leurs troupes et ne subir que de légères pertes…
Cette idée ne dura qu’un instant.
Son instinct aiguisé lui disait que, si le mur défensif semblait solide, il était plein de brèches parce qu’on l’avait dressé à la hâte.
S’il enfonçait leurs rangs à la tête de la charge, ce mur défensif se révélerait être une erreur de leur part.
Ils avaient éloigné des soldats de leur camp principal pour monter cette défense ; le camp lui-même était donc plus vulnérable…
Comme Roden l’avait dit, l’esprit de Shan, qui ne tournait à plein régime qu’au combat, trouva aussitôt la solution.
« Chargez ! »
Shan ordonna à ses compagnons hésitants d’avancer et lança Awin à toute vitesse.
Une ligne de fantassins leur faisait face, hérissée comme un hérisson.
Pour le commun des mortels, elle semblait aussi impénétrable qu’un mur de fer. Mais les yeux verts de Shan filèrent de part et d’autre et trouvèrent les failles en un instant.
*Le sixième et le septième en partant de la droite ont tous deux une main blessée ; leurs boucliers sont trop bas.*
*À la ligne suivante, le onzième en partant de la gauche. Il y a trop d’espace entre lui et son voisin.*
*À la dernière ligne, juste à droite du centre. Tous les trois ont de vieilles lances, elles vont bientôt se briser…*
À mesure que ces pensées lui venaient, un tracé virtuel apparut devant ses yeux.
C’était le chemin qui lui permettrait de percer la défense compacte de l’ennemi.
Shan suivit cette trajectoire et pointa sa longue lance de cavalerie devant lui.
Un rugissement de tonnerre retentit, suivi d’une explosion.
* * *
« Ils ont mordu à l’hameçon. »
« Évidemment. »
Quand la cavalerie de Shan apparut et se fit rapidement encercler par les fantassins, les conseillers du duc Moraen sourirent, comme si la situation était ridicule.
Ils ignoraient qui commandait l’ennemi, mais celui-ci avait apparemment essayé de faire preuve d’astuce. Seulement, comme il venait d’un pays où la guerre n’existait pas, sa réflexion était superficielle.
Si les remparts ne comptaient que trop peu de combattants de rang chevalier, il était évident qu’ils préparaient quelque chose.
Les stratèges de Libert, qui avaient passé leur vie sur des champs de bataille où pièges et contre-pièges se succédaient, avaient aussitôt positionné leurs troupes pour repousser en un instant une embuscade venant de chaque côté.
Leur adversaire était tombé tout droit dans le filet qu’ils lui avaient tendu…
« Hein ? »
La question d’un noble devant le spectacle qui s’offrait à lui résuma la pensée de tous.
Un chevalier déchirait l’encerclement dont nul n’aurait dû pouvoir s’échapper.
Sa lance explosive fracassa la première ligne. Il repéra une ouverture et perça la deuxième. Il encaissa une lance de plein fouet, la brisa et pulvérisa la troisième ligne.
Au milieu de tout cela, il embrocha en un seul échange un chevalier qui tentait de l’arrêter, puis le rejeta sur le côté.
Même le cheval qu’il montait était un monstre.
Sa force et sa vitesse défiaient toute raison. Elle esquivait les lances visant ses jambes exposées ou les repoussait de ses sabots.
La cavalerie ennemie s’engouffra dans la brèche qu’il avait ouverte et, en un instant, le camp principal où se trouvait le duc Moraen fut à découvert.
Même Fional Aldan, la sinistre Lance Noire, n’avait jamais déployé une telle puissance sur un champ de bataille.
Un des vassaux du duc s’exclama, incrédule : « Mais qu’est-ce que c’est que ça… Pendia aurait donc, en plus des monstres humanoïdes, des monstres qui prennent la forme de chevaliers ? »
« Ce n’est pas le moment de dire des bêtises ! Votre Altesse, fuyez immédiatement ! »
Le gros de l’armée comptait plusieurs chevaliers, mais beaucoup s’étaient dispersés. Il ne leur restait pas assez de forces pour affronter un tel monstre.
Tandis que ses vassaux bouleversés entraînaient le duc Moraen à l’écart, celui-ci regarda Shan charger dans sa direction et murmura doucement :
« Magnifique… »
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