Chapitre 63
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Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 63 : Déplacer les choses là où elles sont nécessaires, c’est de la redistribution. Gratuit jusqu’ici.
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En vérité, le territoire de Pales n’avait jamais disposé de grandes réserves de pierres magiques, en raison de sa situation géographique.
Contrairement à d’autres régions, les grands monstres y passaient rarement, si bien que les occasions de les chasser étaient peu nombreuses. Et même lorsqu’ils parvenaient à obtenir des pierres magiques, ils n’avaient presque jamais d’endroit où les utiliser.
Quelques années plus tôt, Serin avait demandé au comte Paless de commencer à rassembler des pierres magiques pour ses projets, mais cela ne suffisait pas à répondre à la récente explosion de la demande.
« Franchement, je n’avais pas prévu ça. Je ne pensais pas que le rendement chuterait autant en confiant le travail à d’autres mages. »
Serin parcourut les documents, l’air contrarié, soupira et les laissa tomber sur la table.
Pour l’instant, le fractionnement des pierres magiques et la fabrication des appareils magiques étaient confiés à des mages engagés, et non à Serin elle-même.
Ses journées étaient déjà entièrement occupées par la gestion des affaires du territoire, la surveillance grâce à ses araignées, l’invention de nouveaux appareils magiques et la conception des processus de production.
Les mages engagés manquaient déjà de compétences au départ. Et comme on leur avait confié le travail sans leur expliquer les concepts sous-jacents, afin de préserver le secret, leur efficacité avait encore davantage chuté que prévu.
Ce n’était pas exagéré de dire que près de la moitié des pierres magiques destinées à la production étaient actuellement gaspillées.
« Tu as utilisé la pierre magique de l’ogre qu’on a tué ? »
« À proprement parler, elle ne m’appartient pas. Et je ne peux pas me servir d’une chose aussi précieuse pour fabriquer des babioles. Je m’en occupe avec soin, alors dépêche-toi de trouver une bonne armure. »
Serin lui lança un regard noir : elle refusait qu’on abîme ainsi une chose destinée au plus puissant des chevaliers.
Shan n’y connaissait pas grand-chose, mais il semblait s’agir de l’entêtement d’une artisane.
« … Alors, on devrait chasser dans le Royaume des Démons ? »
« Rien ne garantit qu’on trouvera beaucoup de pierres magiques simplement en ravageant les lieux. Et puis, ça prendrait trop de temps. »
Même si Shan massacrait tous les monstres qu’il croisait, ils n’y gagneraient quelque chose que si un grand monstre porteur d’une pierre magique apparaissait.
Lorsqu’ils avaient parcouru le Royaume des Démons, ils n’avaient obtenu qu’une seule pierre magique de cocatrix au cours de deux expéditions.
Autrement dit, quelle que fût leur force, une personne ou un groupe avait des limites évidentes lorsqu’il s’agissait de chasser en itinérance.
Envoyer une grande troupe dans le Royaume des Démons affaiblirait aussi les défenses de Pales.
« Mieux vaudrait en prendre là où il y a déjà des réserves. »
La voix de Serin avait quelque chose de froid.
Shan et Roden comprirent instinctivement ce qu’elle voulait dire.
Les humains étaient les seuls êtres de ce monde à accumuler de grandes quantités de pierres magiques.
« Je ne crois pas que tu parles de commerce. »
« Nous avons déjà beaucoup dépensé ces derniers temps, et nous ne sommes particulièrement bien pourvus ni en vivres ni en fonds. Le territoire de Sedil a fait des échanges avec nous la dernière fois, alors il ne doit probablement plus lui rester beaucoup de pierres magiques. »
Il ne leur restait donc qu’une solution.
Ils devraient se procurer des pierres magiques par réquisition forcée ou, pour dire les choses franchement, par pillage.
Naturellement, ils devraient viser le camp ennemi.
« Il était temps de remettre Conrad à sa place, de toute façon. D’après ce que j’ai entendu, Elvin se fait écraser. Un déséquilibre trop marqué ne nous arrange pas. »
À quatre ou cinq jours de marche à l’ouest de Pales, de l’autre côté de la rivière, se trouvait un territoire favorable à Conrad.
Les fidèles de l’Ancienne Foi, qui rejetaient la magie, y étaient majoritaires. Pourtant, par pragmatisme, la plupart des endroits enchâssaient au moins une pierre magique dans leurs portes.
Serin expliqua avec un sourire cruel que retirer ces pierres pour se les approprier, ainsi que d’autres fournitures stratégiques, affaiblirait considérablement les forces de Conrad.
« La guerre… »
Roden marmonna, le visage légèrement crispé.
L’idée que des gens doivent s’entretuer simplement parce qu’ils servent des seigneurs différents, plutôt que de combattre des monstres, l’attristait.
Bien sûr, il n’osa pas faire la morale à Serin ni lui dire qu’ils ne devraient pas agir ainsi.
S’ils ne frappaient pas les premiers, les hommes de Conrad finiraient par les attaquer.
Après avoir achevé tous leurs préparatifs et rassemblé des forces écrasantes.
« Pour préserver la paix, nous devons faire la guerre. Même à mes oreilles, ça paraît absurde, mais c’est la réalité. »
Serin prit la parole, son sourire effacé.
* * *
Les préparatifs de guerre avancèrent à une vitesse stupéfiante.
C’était grâce au système administratif que Serin s’était donné tant de mal à mettre sur pied, avec la précision d’une machine bien réglée.
De la conscription à l’organisation, en passant par les marches, les batailles et les sièges, toutes les fournitures nécessaires étaient distribuées en un instant. Le spectacle était saisissant.
L’armée ainsi réunie était redoutable.
Elle comptait d’abord cent quatre-vingt-huit mercenaires altos bien équipés. Leurs rangs avaient grossi entre-temps, avec l’arrivée d’autres réfugiés. Le comte Paless leur fournit aussi deux cents soldats.
Avec une centaine de soldats envoyés par quatre barons, la troupe comptait environ cinq cents hommes.
En ajoutant Shan et la douzaine de chevaliers envoyés par le comte et les barons vassaux, ils avaient de quoi écraser sans peine plusieurs territoires ruraux ordinaires.
Le fait qu’ils puissent mobiliser autant de troupes régulières tout en laissant suffisamment de soldats pour défendre le territoire de Pales témoignait de la grande prospérité de la région.
Les autres territoires, constamment attaqués par des monstres et chroniquement à court d’hommes, ne pouvaient espérer mobiliser autant de soldats.
Bien sûr, si cette force affrontait de front Conrad, soutenu par des dizaines de seigneurs, elle serait écrasée.
Heureusement, la majeure partie de l’armée de Conrad était partie au sud combattre Elvin.
Il leur suffisait de menacer ou d’attaquer les territoires en grande partie dépeuplés du nord-ouest de Pendia, puis de piller toutes sortes de ressources stratégiques, pierres magiques comprises.
« Ne te surmène pas. On ne sait jamais quand le cours de la guerre peut changer. Garde des éclaireurs en permanence et replie-toi aussitôt si quelque chose te paraît suspect… »
Serin n’arrêtait pas de le mettre en garde, comme une mère envoyant son enfant seul pour la première fois.
Comme elle ne faisait cela que parce qu’elle s’inquiétait pour lui, Shan lui sourit au lieu de s’en lasser, puis acquiesça.
Plusieurs appareils magiques inventés par Serin furent également déployés pour l’expédition.
Les plus remarquables étaient des lampes qui éclairaient la nuit et des réfrigérateurs qui maintenaient leur intérieur au frais pour conserver les aliments plus longtemps.
« Grâce à ça, on pourra emporter de la viande fraîche et du pain pendant au moins quelques jours de plus… C’est terrifiant. »
Roden claqua la langue en contemplant les caisses chargées sur les chariots.
L’expérience lui avait appris que les armées avaient du mal à se procurer de la nourriture fraîche sans piller les environs.
Ils n’en avaient encore que quelques-uns, alors, pour le moment, seuls les chevaliers et les soldats de haut rang auraient droit à ces rations spéciales. Mais lorsqu’ils seraient produits à grande échelle, l’armée pourrait soutenir le combat bien plus longtemps.
Bientôt, l’armée se rassembla dans la plaine devant le château du comte, où elle assista à la cérémonie de départ en présence de Serin et du comte Paless.
Le commandant était le propre chevalier de Serin, sir Shan Barendil.
« Puissiez-vous être une armée qui ne fasse honte ni à la déesse ni à la famille royale. »
« Je m’en souviendrai, monseigneur. »
« Je prie pour votre victoire, mon plus puissant chevalier. »
Devant toute l’assemblée, Shan mit un genou à terre et accepta la hache que Serin lui remit.
Naturellement, il utiliserait le Gardien de l’Est lors des combats. La hache était surtout symbolique.
« Sois prudent. »
Elle avait chuchoté si bas qu’il fallait observer attentivement ses lèvres pour comprendre.
Shan contempla le visage inquiet de Serin, puis lui répondit par un large sourire.
L’armée quitta la ville de Pales et se dirigea droit vers le sud, jusqu’au port où des navires avaient été préparés à l’avance.
Ils étaient si nombreux que, même en mobilisant tous les navires, il fallut plusieurs traversées pour transporter les hommes et les provisions.
Shan traversa sur le premier navire et se retrouva au-delà de la forteresse. Quand Awin renâcla et frappa le sol du sabot, toute excitée, il lui caressa l’encolure.
« Oui, oui. Tu dois être heureuse de sortir après tout ce temps. »
Durant le mois et demi écoulé, tandis que son corps grandissait, Shan s’était concentré sur son entraînement personnel et n’avait pas pu laisser Awin courir librement au-dehors. Elle avait dû se sentir à l’étroit.
Tandis qu’il calmait Awin, Roden, qui avait débarqué d’un navire suivant, s’approcha et demanda : « Comment va votre armure, sir Shan ? »
« Elle n’est pas si mal. Elle est juste un peu ample. »
Un mois et demi s’était écoulé depuis le début de la poussée de croissance de Shan.
Il avait grandi de près de dix centimètres, pris beaucoup de muscle et changé de carrure de fond en comble.
Naturellement, l’armure de plates qu’il portait autrefois ne lui allait plus.
Faire fabriquer une nouvelle armure n’était pas non plus une excellente solution. Les forgerons de Pales manquaient quelque peu de savoir-faire.
Il fallait dire que leur point de comparaison était les artisans armuriers de Hasra, réputés les meilleurs de Pendia.
En fin de compte, Shan dut porter l’armure de Kamad, rangée depuis qu’elle ne servait plus à personne.
Comme on pouvait s’y attendre de la meilleure armure offerte à un chevalier royal, elle était un peu inconfortable, mais restait portable une fois les sangles ajustées.
Malgré tout, s’il voulait déployer toute sa force, le mieux serait de faire fabriquer une nouvelle armure parfaitement adaptée à sa taille.
« J’aimerais bien avoir fini de grandir. On pourrait alors la fondre, la marteler et la façonner à ma taille. On pourrait même la modifier avec la pierre magique de l’ogre. »
Comme il continuait de grandir, ajuster l’armure à sa taille actuelle ne servait à rien.
Serin avait dit qu’il dépasserait probablement un mètre quatre-vingts, sans toutefois atteindre tout à fait un mètre quatre-vingt-dix.
Il grandissait déjà à une vitesse absurde, mais il aurait aimé que cela se termine vite et pouvoir enfin atteindre sa taille adulte.
Roden gloussa en entendant Shan ronchonner, puis tourna la tête.
Deux garçons à peu près du même âge que Shan étaient assis sur leurs chevaux non loin de là, le visage tendu.
L’un était un Alto, l’autre un homme de l’Ouest.
« Biko, Tavera. Vérifiez que personne n’est resté en arrière pendant la traversée. »
« Oui ! »
« Bien compris, sir Roden ! »
Les deux garçons étaient les nouveaux écuyers de Shan.
Roden devait déjà faire office à la fois de commandant en second et de stratège. Shan avait donc besoin de gens pour l’assister au combat et s’occuper des tâches diverses.
Biko était un Alto dont le corps se couvrait d’écailles aussi dures qu’une armure. Shan l’avait choisi lui-même, car il était le plus doué des garçons altos en âge de devenir écuyers.
Par hasard, il avait autrefois chassé des trolls avec Shan. Il était aussi le neveu de Kob aux longs bras, un vétéran du corps des mercenaires.
Tavera était un parent éloigné du comte Paless et le petit cousin de sir Aran.
Il avait été choisi grâce à ses relations plutôt qu’à son talent, mais il avait au moins la ténacité nécessaire pour endurer l’entraînement de chevalier.
Comme il venait d’une famille de chevaliers et s’entraînait depuis l’enfance, ses compétences étaient actuellement un peu supérieures à celles de Biko.
« Ils sont à la hauteur ? »
Après que les deux garçons furent partis transmettre les ordres dans tout le camp, Roden demanda à voix basse. Son ton était un peu plus familier qu’auparavant.
Shan pencha la tête.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Tous les deux. »
« Si tu parles de leurs compétences, ils ont encore beaucoup de chemin à faire. Je ne les entraîne que depuis un mois ou deux. »
À moins d’être une exception comme Shan, il fallait des années, parfois des décennies, pour inscrire les techniques de combat dans le corps d’une personne ordinaire.
Les deux garçons avaient quelques bases, l’un comme apprenti mercenaire, l’autre comme descendant d’une famille de chevaliers, mais ils venaient tout juste d’entamer leur vie d’écuyers. Ils avaient encore beaucoup à apprendre.
« Je ne parle pas de ça. De leur conduite et de leur caractère. »
« Tu ne serais pas mieux placé que moi pour en juger ? Enfin, ils n’ont pas l’air mauvais. »
Les deux garçons avaient l’âge de Shan, ou un ou deux ans de plus, mais aucun n’osait se montrer ne serait-ce qu’un peu arrogant devant lui.
Leur seigneur était un chevalier de génie qui avait déjà accompli des exploits légendaires alors qu’eux, encore enfants, s’entraînaient avec des épées de bois en reniflant. C’était tout naturel.
Même si Shan paraissait parfois un peu distrait au quotidien, ils ne pouvaient pas se permettre de le traiter à la légère.
C’était d’autant plus vrai depuis qu’ils avaient vu l’intensité incroyable de son entraînement, ces derniers temps, en s’exerçant avec lui.
« Bon, ça suffit alors. S’ils prennent trop la grosse tête, dis-le-moi. Je les remettrai à leur place. »
« Tu me prends vraiment pour un gamin. »
En vérité, les deux garçons craignaient Roden encore plus que Shan.
C’était le bras droit le plus digne de confiance de Shan, celui qui gérait toutes les affaires de l’unité, petites et grandes. C’était inévitable.
Tandis qu’ils parlaient, Roden regarda les deux garçons se déplacer dans le camp et sourit tristement.
« Un jour, ils deviendront chevaliers. Je les envie. »
Pour Roden, guerrier inachevé incapable de combattre des humains, c’était un escalier qu’il ne pourrait jamais gravir.
Le jeune homme qui avait renoncé à la voie de la chevalerie par peur des armes tranchantes laissa échapper cette plainte amère, qui se perdit dans la plaine.
Shan l’observa un instant, puis lui tendit la jambe et lui donna un coup de pied dans le tibia.
« Aïe ! Ça fait mal, espèce d’ordure. »
« On peut t’entendre. »
« Urk. »
Roden avait élevé la voix sans s’en rendre compte. Il regarda aussitôt autour de lui.
Heureusement, personne à proximité n’avait entendu ce qu’il avait dit.
Quelques personnes semblaient tout de même surprises de voir Shan donner un coup de pied à son propre écuyer.
« Tu continues de t’entraîner. Pourquoi tu agis comme si c’était impossible pour le reste de ta vie ? »
« … Tu as vu ? »
« Ouais. »
Une nuit noire, Shan avait surpris Roden en train de s’entraîner seul.
Il avait attaché une dague à une corde, l’avait lancée sur le côté, puis esquivait lorsqu’elle revenait vers lui en oscillant.
Roden était trempé de sueur froide à faire quelque chose qu’une personne ordinaire, même un enfant, pouvait accomplir sans difficulté.
Même une arme tranchante lancée vers lui sans que personne la tienne le terrorisait à ce point.
Pourtant, Roden n’abandonnait pas, malgré la difficulté épouvantable de l’exercice.
« Un jour, tu surmonteras ça et tu deviendras chevalier. J’en suis sûr. »
Shan le croyait vraiment.
Il avait rencontré beaucoup de gens, mais aucun n’était aussi capable que Roden de faire tout ce qu’il se mettait en tête.
Même face à un problème qui semblait impossible à résoudre, Shan était convaincu que Roden trouverait un moyen de le surmonter.
À ces paroles pleines d’assurance de son seigneur et ami, Roden resta un instant à le regarder sans comprendre, puis détourna la tête.
Shan sourit et le taquina.
« Tu pleures. »
« Je ne pleure pas, espèce d’ordure. »
« Menteur. »
Roden se détourna et se moucha bruyamment.
* * *
Avant d’avancer pour de bon, l’armée de Shan visita d’abord plusieurs territoires bordant la rivière.
Leurs seigneurs avaient autrefois entretenu de bonnes relations avec le territoire de Pales, mais depuis la prise de pouvoir de Serin, leurs rapports étaient restés plutôt ambigus.
Le domaine revendiqué par Serin en tant que duchesse de Lynel comprenait leurs territoires.
Ils craignaient que prêter allégeance à Serin ne menace leurs intérêts acquis. En même temps, ils redoutaient une attaque s’ils s’opposaient ouvertement à elle, si bien qu’ils ne pouvaient pas prendre clairement position.
En réalité, c’était précisément la réaction que Serin cherchait à provoquer.
Une relation féodale n’allait pas dans un seul sens.
Si un vassal prêtait allégeance à un seigneur, celui-ci devait le protéger en retour.
Serin pouvait défendre les territoires de son côté de la rivière, mais elle n’était pas encore assez forte pour protéger de Conrad ceux qui se trouvaient de l’autre côté.
Elle avait donc délibérément fait mine de vouloir empiéter sur leurs intérêts, créant ainsi des relations ambiguës qui ne l’obligeaient pas à les protéger en cas d’urgence.
En conséquence, les deux camps étaient restés distants, même lorsqu’ils patrouillaient au-delà de la rivière lors d’exercices sur le terrain ou qu’ils commerçaient de part et d’autre.
Cette situation dura jusqu’à ce que Shan enfreigne cette règle tacite et se rende en personne dans les demeures de chaque seigneur.
Pour les seigneurs ruraux qui ne gouvernaient que quelques petits villages et bourgs, peuplés de quelques centaines ou milliers d’habitants tout au plus, plus de cinq cents soldats bien armés et entraînés représentaient une menace écrasante.
Après avoir envoyé des messagers dans la panique, ils furent soulagés d’apprendre que le territoire de Pales ne comptait pas les envahir. Ils n’eurent cependant pas d’autre choix que de se présenter aux négociations.
Un baron âgé, venu rencontrer Shan devant son château, gémit avec peine.
« Une reconnaissance de dette… »
« Son Altesse promet de vous rembourser dans trois ans avec des marchandises d’une valeur au moins égale à celle des pierres magiques. »
« Par Son Altesse, vous voulez dire la princesse ? »
« Oui, bien sûr. Ou contestez-vous qu’elle soit la duchesse de Lynel ? »
Le vieux baron pâlit à la question de Shan et secoua la tête.
Comme si le garçon en face allait le mettre en pièces s’il répondait autrement.
Shan avait les yeux légèrement tombants et le visage doux, mais son regard immobile semblait dégager une pression acérée.
C’était peut-être dû aux exploits qu’il avait accomplis jusqu’alors, ou à l’aura particulière des puissants.
« Non, pas du tout ! »
« Tant mieux. Si c’était le cas, je devrais défendre l’honneur de ma dame. »
Comme Roden le lui avait recommandé, Shan mit l’autre partie sous pression avec une adresse surprenante, puis tendit le document préparé au vieux baron.
Son contenu était simple.
Ils devaient remettre toutes les pierres magiques en leur possession, qui leur seraient rendues trois ans plus tard.
C’était à la fois une reconnaissance de dette et un pacte de non-agression.
Après tout, attaquer sans raison quelqu’un à qui l’on avait promis de rembourser une dette semblerait déshonorant aux yeux de tous. On croirait qu’on cherche à éviter de payer.
« … Laissez-moi le temps d’y réfléchir. »
Le vieux baron se mit aussitôt à discuter de la question avec les serviteurs qui l’accompagnaient.
Les chevaliers s’y opposèrent naturellement avec vigueur.
« Certainement pas. Si nous cédons toutes les pierres magiques du territoire, comment défendrons-nous le château à l’avenir ? »
On savait que la pierre magique de cocatrix avait largement contribué à permettre à la ville de Sedil de résister à l’attaque du chef de meute ogre, lors de la récente grande offensive des monstres.
Plus un château possédait de pierres magiques, et plus elles étaient puissantes, plus il avait l’avantage pour défendre ses portes et ses murs.
Un troll pouvait potentiellement réduire en morceaux une porte de bois ordinaire d’un seul coup.
Pourtant, un fonctionnaire de l’autre camp secoua la tête et répliqua :
« Nous devrions les céder. Les garder ne nous attirera que des ennuis. »
« Lâche ! »
« Même les lâches doivent vivre. Tu crois que garder ces pierres magiques nous donnera les moyens d’affronter cette armée ? »
« Si nous tenons bon dans le château… »
« La moisson du blé approche. S’ils incendient les champs, nous mourrons tous de faim. Et même s’ils ne le font pas, que nous restera-t-il si les villages sont détruits ? Les grands monstres assez dangereux pour nécessiter des pierres magiques n’apparaissent qu’une fois tous les quelques ans, quand ils apparaissent. À quoi bon mourir maintenant pour défendre contre une menace qui ne se présentera peut-être jamais ? »
Contrairement au château du seigneur, protégé par des murs de pierre, les villages et les champs n’étaient entourés que de palissades et de clôtures en bois.
Il va sans dire que de telles défenses ne pèseraient pas lourd face à une armée de cette taille.
Après avoir longuement écouté le débat de ses serviteurs, le baron finit par prendre sa décision.
Il s’approcha de Shan, ferma les yeux, signa le document et le rangea.
« Je vais préparer les pierres magiques. »
« Merci de votre coopération. »
Après avoir répété la même opération en plusieurs autres endroits, ils obtinrent quelques pierres magiques de qualité acceptable.
Elles provenaient toutes de monstres de taille moyenne et étaient, même ainsi, de piètre qualité. Pourtant, vu l’usage qu’ils comptaient en faire, ils ne pouvaient pas faire les difficiles.
Au moment de partir, Shan se retourna et demanda doucement :
« Pourquoi tout le monde a l’air si accablé ? »
« Eh bien, ils appellent ça une transaction, mais en réalité, ils ont été forcés de nous les céder à cause de notre puissance. »
« J’ai vraiment l’intention de les rendre avec des intérêts. »
À vrai dire, si Serin fabriquait ne serait-ce que quelques appareils magiques avec ces pierres et les leur rendait, les seigneurs feraient fortune.
La plupart des reliques altos valaient bien davantage que ces pierres magiques de faible qualité.
Ils éprouveraient peut-être du ressentiment pour l’instant, mais d’ici quelques années, lorsque Serin aurait les moyens d’étendre ses frontières, elle pourrait leur offrir de tels objets en échange et les rallier à son autorité.
Après avoir récupéré plusieurs pierres magiques, Shan mena régulièrement son armée vers le sud-ouest.
Ils traversèrent de vastes plaines, franchirent des forêts sombres et des vallées, puis passèrent plusieurs cours d’eau à gué. Ils campèrent dehors pendant trois jours et s’arrêtèrent dans deux villages pour se ravitailler les deux autres jours.
Les villageois furent terrifiés par l’armée qui venait de surgir chez eux, mais les hommes de Shan ne massacrèrent personne et ne pillèrent pas sans retenue.
Ils payèrent seulement un prix raisonnable et « réquisitionnèrent » les provisions dont ils avaient besoin.
« Retenez bien ceci. Les habitants d’ici sont eux aussi nos compatriotes pendiens. Quiconque s’en prendra à des civils sera sévèrement puni. »
Shan répétait cet avertissement chaque fois qu’ils entraient dans un village.
C’était une demande de Serin.
Tout comme les territoires qu’ils avaient visités auparavant, Pendia était une terre qu’elle gouvernerait un jour en tant que reine.
Elle devait éviter de se forger la réputation d’une souveraine cruelle et préserver autant que possible les bourgs et les villages afin de percevoir davantage d’impôts.
Bien sûr, les gens n’obéissaient pas toujours simplement parce qu’on le leur demandait.
Un jour, un soldat imprudent alla trop loin en harcelant une femme, se disputa avec son mari et le roua de coups.
Shan punit le soldat en l’attachant sur la place du village et en lui cinglant le dos une seule fois.
« Ghh… »
« Détachez-le. »
Sur l’ordre de Shan, des soldats au visage effrayé détachèrent leur camarade de l’arbre.
Il n’avait reçu qu’un seul coup de fouet, mais les villageois n’osèrent pas se plaindre que la punition de Shan était trop légère.
Le dos du soldat n’était pas simplement couvert d’ecchymoses. La chair avait été arrachée comme par une lame, et l’os apparaissait au fond de la profonde plaie.
Sans les soins d’un prêtre, il était évident que cette blessure le tuerait bientôt.
Tenant le fouet ensanglanté, Shan parcourut du regard les soldats rassemblés et les avertit d’une voix calme :
« Retenez ceci. À moins que nous ne soyons attaqués les premiers, il est strictement interdit de faire du mal aux civils sans nécessité. »
Pour les soldats, cet avertissement murmuré était plus glacial qu’un hurlement d’officier.
Ils comprenaient que Shan n’hésiterait pas à les tuer s’ils enfreignaient cette règle.
* * *
Le lendemain du jour où Shan avait fermement imposé la discipline aux soldats, la ville qu’ils visaient apparut enfin au loin.
C’était la ville de Zerkan, gouvernée par un noble qui soutenait Conrad.
« Nous y voilà enfin… »
La ville de Zerkan s’adossait à une haute falaise.
Il avait entendu dire qu’un important filon de fer se trouvait en dessous et fournissait de grandes quantités de métal.
Peut-être avaient-ils remarqué l’arrivée de l’armée de Shan : des cloches sonnèrent à toute volée. Les ouvriers des installations à l’extérieur de la ville se précipitèrent à l’intérieur des portes.
Lorsque les portes se refermèrent lourdement, Shan envoya d’abord un messager.
Ils s’étaient préparés dans une certaine mesure à un siège, mais mieux valait obtenir ce dont ils avaient besoin sans résistance, si possible.
« Promettez-leur que s’ils se rendent, nous ne toucherons à rien d’autre qu’aux fournitures stratégiques et aux pierres magiques. »
« Bien compris. »
Le baron Yurk s’avança pour porter le message.
La façon dont il obéit docilement aux ordres de Shan, alors qu’il s’était autrefois montré arrogant, révélait clairement leur rapport de force.
Yurk s’approcha de la porte de la ville avec un drapeau blanc et plusieurs gardes, puis leur cria de se rendre.
Peu après, quelqu’un apparut au sommet du rempart.
*Celle-là…*
La personne qui semblait commander aux gardes près de la porte était une femme d’une carrure semblable à celle de Roden.
Elle paraissait avoir la trentaine ou la quarantaine.
Elle portait une solide armure de mailles, et la hache suspendue à son épaule était assez grosse pour trancher le cou d’un cheval d’un seul coup.
Mais le plus frappant chez elle, c’étaient les deux oreilles de lapin qui dépassaient de sa tête.
En voyant que l’une de ses oreilles avait été coupée à moitié, un mercenaire alto s’écria, stupéfait :
« … Ce serait le Lapin Boucher ? »
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