Chapitre 60
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Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 60 : La première impression fait la moitié du travail
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L’homme qui se moquait de Shan était un jeune homme qui semblait avoir entre vingt et vingt-cinq ans.
Sa carrure imposante sous ses vêtements voyants et les muscles bien dessinés de ses bras laissaient penser qu’il s’était beaucoup entraîné.
« Montrez un peu de respect à notre invité venu de loin, baron Yurk. »
Un silence tomba un instant sur la salle du banquet, avant que Cladek ne prît la parole d’une voix où perçait sa colère contenue.
Pourtant, au lieu de battre en retraite, le baron Yurk releva fièrement le menton.
« Je n’ai rien dit de mal, beau-frère, si ? La seule guerre récente en Pendia, c’est l’affrontement entre les princes, et il n’y a même pas participé. Comment aurait-il pu tuer tant de gens en fuyant ? Ce n’est pas comme s’il avait rassemblé des paysans pour les massacrer. »
À la façon dont il s’adressait à Cladek en l’appelant « beau-frère », le jeune baron était probablement le frère cadet de la comtesse.
Ses paroles n’étaient pas dénuées de logique.
Contrairement aux autres pays, où les bandits pullulaient et les conflits entre hommes étaient fréquents, les guerriers pendiens avaient peu d’occasions de tuer des gens.
Même les criminels avaient du mal à quitter les villes et les villages pour former des bandes, tant les monstres étaient nombreux.
Et même en prenant part à l’une des rares guerres, il était difficile de tuer une centaine de personnes. Comme Shan n’avait aucun exploit de ce genre à son actif, on pouvait facilement balayer ses propos en les prenant pour les vantardises d’un gamin.
Le problème, c’était que douter de quelque chose et exprimer ouvertement ses doutes étaient deux choses bien différentes.
Dire à un chevalier, dans un endroit pareil : « Les exploits dont tu te vantes, ce ne serait pas des mensonges ? », constituait une grave insulte.
Tous les nobles et chevaliers présents parurent décontenancés par sa remarque. Même ceux qui avaient une mauvaise opinion de Shan ne purent dissimuler leur malaise.
Pour une raison quelconque, Shan remarqua aussi que le baron jetait sans cesse des regards de côté.
Le silence s’éternisant, Shan choisit ses mots, puis répondit d’un ton posé.
« Je n’ai jamais considéré qu’il y avait de quoi se vanter d’avoir tué des gens. Le jeune seigneur Bluea m’a posé une question, alors j’ai répondu ce qui me venait à l’esprit. Si vous voulez savoir si j’en suis réellement capable, je vous le montrerai moi-même. »
C’était une façon polie de dire : « Tu veux mourir ? »
Un sourire apparut sur le visage du jeune baron, comme s’il attendait précisément cette réponse.
« C’est exactement ce que je voulais. Voyons un peu de quoi est capable ce chevalier venu de loin. »
« Quel genre d’épreuve préférez-vous ? »
« Peu importe. Joute, escrime, même combat à mains nues. Vous devez être fatigué par le voyage, alors faisons ça demain. »
« Cela ne me dérange pas de le faire ici. »
« Yurk ! Ma patience a des limites ! Quittez cet endroit immédiatement ! »
L’atmosphère s’était brusquement tendue, comme si un duel allait éclater. Cladek explosa et réprimanda le jeune baron.
Yurk jeta un regard mécontent vers la place d’honneur, puis s’inclina profondément.
« Oui, pardonnez-moi d’avoir gâché l’ambiance. Ce bon à rien va prendre congé. »
« Je te retrouverai demain ! »
Après avoir lancé ces mots à Shan, il quitta la salle du banquet.
* * *
Une fois le banquet gâché arrivé à son terme, Cladek invita Shan et Serin dans le salon de réception.
Puis, à la surprise de Shan, il s’inclina.
« Je vous prie de m’excuser pour cette grossièreté, sir Shan. Je n’ai aucune excuse. »
Un grand noble tel qu’un comte était normalement trop fier pour s’incliner facilement, même devant un roi.
Même Shan, qui accordait moins d’importance que la plupart des gens aux rangs, fut un peu embarrassé par ces excuses.
Cela dit, c’était une chose. Des excuses présentées par quelqu’un d’autre que le coupable n’avaient pas grande valeur.
« Je ne pense pas que Votre Excellence ait quoi que ce soit à se reprocher. Mais surtout, cet homme, tout à l’heure, doit être… »
« Mon beau-frère, ce parfait idiot. Il est aussi l’un des quatre seuls barons de Pales. »
Le baron Yurk, Yurk Jul, était baron de son propre chef et beau-frère du comte Paless. Il était également réputé comme le guerrier le plus habile du territoire.
Il possédait à la fois du pouvoir et de la force martiale, les deux qualités les plus prisées chez un homme.
« Oh… »
« Comparé aux vrais chevaliers venus de l’extérieur, il ne vaut peut-être pas mieux qu’un moins que rien. Pourtant, cela fait aussi longtemps que les gens s’en souviennent qu’il joue les tyrans dans cette région. Il était au moins supportable du vivant de mon beau-père, mais depuis qu’il a hérité de son titre, il y a quelques années, il se croit tellement au-dessus de tout que je n’arrive plus à le maîtriser. »
Cladek secoua la tête. Yurk, dit-il, ne se montrait normalement pas si grossier qu’il franchissait toutes les limites. Il ne comprenait pas pourquoi il s’était comporté ainsi aujourd’hui.
« Yurk a toujours prétendu qu’il pourrait se couvrir de gloire s’il quittait ce petit territoire étriqué de Pales. Puis un chevalier célèbre venu d’ailleurs est arrivé comme par hasard. J’imagine qu’il a voulu prouver sa valeur, quitte à chercher querelle. »
« Je ne crois pas que ce soit tout, mon oncle. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Serin, qui les écoutait, prit la parole d’un air las.
« Cet homme n’a cessé de me regarder depuis le début du banquet. Après avoir provoqué sir Shan, il avait l’air de vouloir me montrer à quel point il était impressionnant… »
Elle poussa un petit soupir, comme si cette scène lui avait été insupportable.
« Il croyait vraiment que ça lui donnait l’air séduisant ? »
Autrement dit, le baron avait brusquement cherché querelle à Shan parce qu’il voulait impressionner Serin.
Les hommes faisaient souvent toutes sortes de choses insensées et déraisonnables pour attirer l’attention d’une femme.
Apparemment, il était tombé amoureux de la princesse au premier regard, puis avait voulu vaincre le chevalier venu d’ailleurs pour lui montrer quel mâle impressionnant il était. Tout s’expliquait parfaitement.
L’absurdité de cette raison sembla troubler encore davantage Cladek. Il se frotta le visage, puis s’adressa à Shan.
« Je ne peux pas vous interdire de vous battre. C’est sir Shan qui a été insulté le premier. »
S’il se servait de son autorité de comte pour punir son propre beau-frère et empêcher le duel, les gens penseraient sûrement que Shan n’avait pas le courage de se battre et qu’il se cachait derrière le comte.
Puisque Yurk l’avait ouvertement provoqué, le duel était inévitable.
« Cela dit… puis-je vous demander de lui laisser la vie sauve ? Il est terriblement stupide, mais c’est le seul frère de ma femme. Et c’est l’un des rares chevaliers de talent de ce territoire. »
Cladek aurait pu lui donner un ordre, puisque le groupe de Shan dépendait en pratique de lui. Pourtant, il le lui demanda poliment et s’inclina de nouveau.
Shan avait du mal à résister aux gens comme lui. Il hésita un instant, puis acquiesça.
« Compris. »
« Merci. Cela me rassure. Tant qu’il n’est pas estropié, je ne me plaindrai pas, même s’il est grièvement blessé. Non, ce serait peut-être même une bonne chose… Ça lui calmerait peut-être son tempérament de jeune étalon. »
Son ton ne laissait pas entendre qu’il avait seulement envisagé la possibilité que Shan perde.
À vrai dire, c’était la réaction habituelle face à un guerrier qui avait tué un ogre.
Le baron Yurk avait simplement porté un jugement déraisonnable, aveuglé qu’il était par une femme.
Serin dit qu’elle avait encore des choses à discuter avec le comte. Shan quitta donc le salon de réception avant elle. Dans le couloir, il remarqua quelqu’un qui attendait près de la porte.
C’était Bluea, le fils du comte.
« Ah, sir Shan ! »
« Tu étais venu voir Votre Excellence ? »
« Non, je voulais vous voir. Tout à l’heure, ça s’est produit parce que j’ai parlé de quelque chose qu’il ne fallait pas… »
Shan ne pensait pas que le garçon fût responsable de l’incident.
Le baron Yurk avait semblé vouloir chercher querelle depuis le début.
Shan resta silencieux, tandis que le garçon hésitait, l’air coupable, avant de demander :
« Vous allez vous battre contre mon oncle demain, n’est-ce pas ? »
Il fallut un instant à Shan pour comprendre de quel oncle parlait Bluea. Puis il se rappela que l’homme grossier de tout à l’heure était un proche parent de ce garçon si réservé.
Sans famille à lui, Shan avait souvent du mal à suivre les arbres généalogiques compliqués des maisons nobles.
« Oui. »
« Vous allez le tuer ? »
« Non, je n’ai pas l’intention de le tuer. »
« V-vraiment ? »
Il y avait bien des raisons de tuer Yurk, mais le comte Paless lui avait demandé de l’épargner. Shan se sentait aussi mal à l’aise à l’idée de tuer le proche parent d’un garçon qui l’admirait.
N’avait-il pas éprouvé de la culpabilité en tuant les veilleurs de nuit de la capitale, simplement parce que les gens de là-bas l’avaient autrefois admiré ?
À la réponse de Shan, Bluea posa une main sur sa poitrine et poussa un soupir de soulagement.
« Quel soulagement… »
« Vous devez être proches. »
« Oui. Père est occupé, alors mon oncle a souvent joué avec moi. On montait à cheval ensemble et on faisait la course. S’il mourait après s’être battu avec vous à cause de moi, je serais vraiment triste. J’aimerais que vous n’ayez pas à vous battre, si possible. »
Bluea était encore jeune, mais il semblait comprendre que, dans la situation actuelle, le duel était inévitable.
Après avoir discuté encore un peu, ils se séparèrent. Shan retourna dans la chambre qu’on lui avait attribuée et s’allongea sur le lit.
C’est compliqué. Quelqu’un qui est mauvais pour l’un peut être bon pour l’autre.
Autrefois, il pouvait juger tout le monde simplement.
Ceux qui le traitaient bien étaient ses amis. Ceux qui pointaient leur épée sur lui étaient des ennemis qui méritaient d’être mis en pièces et tués.
Une fois les gens classés ainsi, il n’y avait plus de quoi s’inquiéter.
Mais à mesure qu’il grandissait et rencontrait davantage de gens, le monde devenait plus compliqué.
Il pensa soudain aux familles des explorateurs altos qu’il avait tués par le passé.
Réfléchir ainsi à chaque chose, est-ce que ça faisait partie du passage à l’âge adulte ?
Peut-être qu’un jour, il ne serait plus capable de tuer qui que ce soit à la légère…
Shan passa la journée perdu dans ses pensées. Roden et les autres arrivèrent à Pales dans la soirée.
Contrairement à Shan et Serin, qui étaient venus en calèche, ils s’étaient lavés, avaient mangé et s’étaient reposés au port avant de marcher plusieurs heures.
Ils étaient assez nombreux à être arrivés, mais le logement ne posait pas de problème dans l’immédiat : le comte avait fait dégager à l’avance des espaces inutilisés, comme la tour du château.
À long terme, toutefois, ils devraient se construire des maisons.
Après l’arrivée de Roden au château, Shan reçut un bref compte rendu des petits incidents survenus pendant le voyage. Il raconta ensuite à Roden ce qui s’était passé au banquet.
Roden poussa un léger soupir.
« Des ennuis dès notre arrivée. »
« Tu l’as dit. »
« Eh bien, ce n’est pas forcément une mauvaise chose. »
« Vraiment ? »
« Oui. La princesse et le comte veulent tous les deux que tu commandes un jour l’armée de Pales, pas vrai ? Il te faut de l’autorité pour ça. Ta réputation venue d’ailleurs, c’est bien joli, mais les gens ne croient que ce qu’ils voient de leurs propres yeux. »
Selon Roden, vaincre de manière écrasante le meilleur guerrier de Pales donnerait à Shan et à Serin l’occasion d’accroître leur autorité.
« Vu sous cet angle, on devrait presque être reconnaissants qu’il t’ait cherché querelle. »
« Mais si tu le tues, ça posera problème. Tu perdras la confiance du comte, et les autres personnalités influentes de Pales auront aussi une mauvaise opinion de toi. »
« Je sais. J’ai dit que je ne le tuerais pas. »
À force que tout le monde lui demande s’il comptait tuer Yurk, Shan avait l’impression qu’on le prenait pour une sorte d’assassin. Il secoua la tête d’un air mécontent.
« Je compte seulement lui donner une bonne leçon. S’il reste aussi insolent, il ne sera d’aucune utilité lors d’un prochain combat. »
Sir Darkal lui avait dit qu’il ne fallait pas convaincre ses alliés par la violence, mais Shan pensait que même lui comprendrait s’il voyait un imbécile comme Yurk.
Au moins, Shan comptait lui donner une leçon assez sévère pour qu’il n’ose plus jamais croiser son regard.
Ce n’était absolument pas parce que ce salaud avait eu l’air si satisfait de lui-même en montrant son intérêt pour Serin.
* * *
Le lendemain, après le petit déjeuner et le temps de le digérer, Shan se rendit au terrain d’entraînement du château du comte Paless.
Le comte Paless, ses vassaux et les principaux responsables du territoire étaient déjà sur place.
Le baron Yurk, Yurk Jul, l’adversaire de Shan, s’échauffait en faisant légèrement tournoyer son épée.
« Tu es en retard. Je croyais que tu avais peut-être pris la fuite. »
« Comme si j’allais faire ça. »
Sans relever la provocation, Shan s’échauffa à son tour en exécutant quelques mouvements légers.
Peu après, le comte, qui faisait office d’arbitre, proposa lui-même les règles du duel.
« D’abord, nous devons fixer la condition de victoire… Je pense que la règle de la première goutte de sang serait la plus appropriée. »
Cette règle était simple : le premier à saigner perdait.
C’était la méthode la plus sûre pour éviter qu’un duel ne se termine par une mort accidentelle.
Shan s’y opposa.
« Je préférerais la règle de l’incapacité au combat. »
« N’est-ce pas excessif ? »
« Ça ira. Je sais me maîtriser. »
Comme son nom l’indiquait, la règle de l’incapacité au combat signifiait que celui qui ne pouvait plus se battre perdait.
La mort, l’inconscience ou l’abandon.
En général, cette règle n’était utilisée que par des gens animés d’une telle haine qu’ils ne pouvaient supporter de laisser l’autre en vie.
« Toi… »
« Tu as peur, c’est ça ? »
Piqué par le calme de Shan, Yurk s’emporta et acquiesça.
Il devait avoir conscience que Serin l’observait, à côté du comte, en se protégeant du soleil avec une ombrelle.
Ils décidèrent ensuite de s’affronter à l’épée avec des épées d’entraînement émoussées, sans armure et en vêtements ordinaires.
Ils pouvaient utiliser leur esprit pour repousser ou briser l’arme de l’autre, mais il était interdit de transpercer ou de taillader le corps.
Yurk n’avait aucune raison de s’y opposer, puisqu’il savait que Shan possédait un excellent objet magique.
Une fois les règles fixées, les deux épéistes se firent face.
Le fait d’utiliser des épées d’entraînement n’atténuait en rien la tension.
Un chevalier pouvait facilement tuer une personne sans armure en faisant circuler son esprit dans une lame d’acier.
« Hoo… »
Yurk prit une profonde inspiration face à son adversaire, chassant la tension qui persistait dans son corps.
Oui, il pouvait gagner.
Shan avait beau se vanter de toutes sortes d’exploits, ce n’était qu’un gamin, au moins une demi-tête plus petit que lui.
Célébré comme un génie depuis son enfance, Yurk n’avait jamais rencontré d’égal à Pales.
Il était parfois parti en bateau chasser des monstres au large et avait même tué des trolls. La seule chose qui lui manquait par rapport au gamin devant lui, c’était d’avoir affronté de véritables monstres puissants.
« Commencez ! »
À l’ordre du comte, Shan et Yurk s’approchèrent l’un de l’autre.
Yurk leva prudemment son épée au-dessus de sa tête, mais Shan se contenta d’avancer, tenant d’une seule main l’épée longue qui nécessitait deux mains.
Ce n’était pas une posture qu’on pouvait qualifier de garde.
Les veines du visage de Yurk se gonflèrent.
Il me prend pour une blague ? Je vais commencer par lui démolir un bras !
Dès qu’il s’élança, il déchaîna la technique à l’épée qu’il avait perfectionnée pendant plus de dix ans.
L’épée d’entraînement étant plus rapide qu’une épée longue ordinaire, sa vitesse dépassait ce que les gens normaux pouvaient percevoir.
Les spectateurs rassemblés poussèrent des exclamations.
« Urk ! »
Pourtant, après le choc de l’acier contre l’acier, un cri sourd et grave retentit sur le terrain de duel.
Yurk tituba en arrière, frappé à l’épaule par la pointe de l’épée de Shan.
« Un. »
Toujours armé d’une épée à deux mains qu’il tenait d’une seule, Shan avait intercepté l’attaque de Yurk en plaçant sa lame exactement au bon endroit, puis avait contre-attaqué dans le même mouvement.
Seul un écart de maîtrise aussi vaste que le ciel et la terre rendait une telle technique possible.
Furieux, Yurk attaqua de nouveau, mais le résultat ne changea pas.
Des coups descendants, des estocs, des taillades en diagonale, des coups remontants…
À chaque attaque spectaculaire, Shan ne faisait que tendre son épée d’entraînement, parer au bon moment et riposter d’une estocade.
En plaçant l’épée au bon endroit et au bon moment, il n’avait besoin ni de force ni de vitesse.
Grâce au principe du levier, même une force minime pouvait dominer un adversaire.
Faire circuler son esprit dans son épée pour trancher ou briser celle de Shan ne servait à rien non plus.
À chaque fois, Shan infusait dans sa propre épée la volonté de ne pas la briser et bloquait le coup.
Bientôt, Yurk chancela en arrière, le corps couvert de bleus.
« Q-qu’est-ce que… ? »
Il avait l’impression d’affronter un mage plutôt qu’un épéiste.
Quand Yurk comprit que son adversaire dépassait tout ce qu’il pouvait affronter, son visage s’assombrit, vaincu.
Il allait perdre face à un gamin aussi petit, devant le comte Paless, ses connaissances et la jeune fille dont il était tombé amoureux au premier regard ?
La situation était insupportable, mais même un imbécile pouvait voir l’écrasante différence de niveau entre eux.
Bien sûr, tout le monde l’avait compris dès le début. Il était simplement le seul imbécile à ne pas l’avoir vu.
Alors que son adversaire reculait avec hésitation, Shan saisit son épée à deux mains pour la première fois.
« J’imagine que la différence de niveau est maintenant assez claire. »
« A-attends… »
Yurk le comprit instinctivement.
Il devait déclarer forfait immédiatement, se retourner et s’enfuir.
Pourtant, au moment où il ouvrit la bouche, l’épée de Shan le frappa en plein sur les lèvres.
Elle fendit l’air à une vitesse sans commune mesure avec ses mouvements nonchalants de tout à l’heure.
Un cri étouffé lui échappa et plusieurs dents blanches jaillirent de sa bouche.
« Mmph ! »
« Les miracles de guérison peuvent faire repousser les dents, alors ce n’est pas grave si quelques-unes se cassent… »
Yurk plaqua sa main gauche sur sa bouche douloureuse, jeta son épée au sol et leva la main droite.
Lever bien haut une main ouverte était la manière de déclarer forfait quand on ne pouvait pas parler.
Mais alors que sa main était à mi-hauteur, l’épée de Shan frappa son épaule avec une précision parfaite et lui déboîta l’articulation.
Son bras droit s’affaissa, parcouru d’une douleur brûlante, et des larmes lui montèrent aux yeux.
« Uuurgh ! »
« Comment oses-tu essayer de te rendre sans ma permission ? »
Le troisième coup s’abattit sur son tibia.
Une jambe cassée, Yurk ne pouvait plus se tenir debout. Il s’écroula, impuissant.
Il avait déjà lâché son épée, et le sang coulait des endroits où il avait été frappé. Si la règle de l’incapacité au combat n’avait pas été choisie, le duel aurait pris fin sur-le-champ.
Mais Shan continua impitoyablement de rouer Yurk de coups, à terre.
Il lui brisa tous les os du corps, tout en veillant à ce qu’il ne perde pas connaissance.
Après l’épaule, ce fut le coude, l’avant-bras, puis les doigts, qu’il brisa un à un.
Puis les côtes, la cuisse et le cou-de-pied…
La précision de Shan était si parfaite qu’on aurait dit que seuls les os se brisaient, ce qui rendait la scène encore plus terrifiante.
Shan entendit les gens autour de lui se demander s’il ne fallait pas arrêter ça, mais il ne suspendit pas ses coups.
Sauvez-moi, sauvez-moi !
Yurk marmonna à travers ses dents fracassées. Il se couvrit les lèvres de la main, mais ce ne fut qu’après que Shan lui eut brisé le dos de cette main d’un nouveau coup qu’il se recroquevilla au sol, incapable même d’émettre un son.
Alors que ses membres étaient broyés et qu’il se faisait rouer de coups sans pouvoir se défendre, une main ferme saisit Yurk par les cheveux.
Traîné au sol, il sentit la douleur traverser chacun de ses os brisés, et un hurlement bestial lui échappa.
Tenant Yurk par les cheveux, Shan fit quelques pas et lui plaqua le visage contre le sol.
Une forte odeur d’urine emplit les narines de Yurk.
Quand il comprit que c’était la sienne, répandue pendant qu’on le rouait de coups, la honte et la colère l’envahirent.
Mais dès qu’il essaya de relever la tête et croisa les deux yeux verts de Shan, toutes ses émotions cédèrent la place à la peur.
Yurk n’osait même pas soutenir le regard de Shan. Il baissa profondément la tête, et Shan sourit, satisfait, en levant son épée.
« Bien. À moins d’être un singe, tu devrais t’en souvenir. »
Après cette remarque incompréhensible, Shan frappa Yurk à l’arrière du crâne et le plongea enfin dans l’inconscience.
* * *
Le terrain de duel, où des dizaines de personnes s’étaient rassemblées, était si silencieux qu’il semblait désert.
En regardant Yurk, inconscient, le visage enfoui dans sa propre urine, Shan fut secrètement impressionné.
Il est plutôt doué. Plus que je ne le pensais.
Shan avait cru que Yurk n’était qu’un imbécile arrogant qui paradat dans Pales. Pourtant, son niveau était suffisant pour se faire un nom même parmi les chevaliers pendiens.
Bien sûr, il restait pitoyable à côté des chevaliers royaux.
Son bref examen terminé, Shan s’approcha de Cladek, posa son épée au sol et s’inclina respectueusement.
« C’est terminé, Votre Excellence. »
« Ah… Le duel est déclaré remporté par Shan de la maison Barendil. Comme annoncé au préalable, le baron Yurk, vaincu, devra se présenter plus tard devant lui et lui présenter des excuses officielles pour son impolitesse. »
Pendant que le comte parlait, Shan observa les nobles et les chevaliers de Pales rassemblés autour de lui.
Ils évitèrent tous son regard.
Il avait bel et bien fait une première impression.
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