Chapitre 58
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Traducteur/réviseur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 58 : La route du paradis
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Les habitants du Village de Bran accueillirent l’arrivée soudaine d’environ cent cinquante Altos avec une confusion mêlée d’hostilité.
En temps normal, même un groupe ordinaire d’étrangers de l’Ouest pouvait passer pour une bande de brigands. Alors, que penser de plus de cent Altos, un peuple où les criminels étaient particulièrement nombreux, qui débarquaient tous à la fois ?
Toute personne sensée leur aurait ordonné de déguerpir.
Si les villageois ouvrirent leurs portes et les accueillirent, ce fut uniquement grâce à Shan.
Il leur avait promis d’assumer la responsabilité de la situation et de les chasser lui-même si le moindre problème survenait. Difficile, après cela, de lui avouer qu’ils ne lui faisaient pas confiance.
Les Altos qui franchirent la palissade étaient dans un état pitoyable, comme s’ils avaient erré longtemps au-dehors.
« Tout le monde, reposez-vous ! Ne quittez pas les rangs sans autorisation ! Jusqu’à nouvel ordre, tout contact avec les villageois est interdit ! »
« Oui, monsieur ! »
Après avoir donné des ordres assez convaincants, Roden rejoignit Shan. Son expression gênée montrait bien qu’il savait à quel point la situation était anormale.
« Qui sont tous ces gens ? »
« Eh bien, ça risque de prendre un moment à expliquer… »
« Jeune maître Roden ! »
Un serviteur qui accourait de loin l’interrompit.
Roden parut ravi de le voir, mais aussi perplexe.
« Oh ! Pourquoi ce serviteur est-il ici ? »
Shan résuma brièvement à Roden tout ce qui s’était passé : l’agression de Kalion par des voyous, qui l’avait laissé inconscient, puis le sauvetage de Serin au palais royal et leur fuite de la capitale.
Après avoir écouté toute l’histoire, Roden poussa un profond soupir et serra l’épaule de Shan.
« J’ai beaucoup de choses à dire… mais avant tout, merci. Vraiment. D’avoir sauvé mon père. »
Si Shan ne s’était pas précipité dans la capitale, n’avait pas sauvé Serin, ne s’était pas enfui avec elle et ne l’avait pas opéré, Roden aurait perdu son père.
Depuis la mort de sa mère, alors qu’il était encore jeune, Kalion était la seule famille qui restait à Roden. Il comptait plus que quiconque à ses yeux.
Shan se gratta l’oreille, embarrassé.
« Ton père, c’est aussi le mien. »
Il aurait vraiment aimé que, s’il avait jamais eu un père, ce soit quelqu’un comme Kalion ou Roden.
Pas un vagabond qui avait abandonné un nourrisson sevré dans un village.
Après ce maladroit échange de remerciements, les deux hommes se rendirent à la salle du village pour discuter à leur aise. Serin, Kalion et les membres de la maison Weavers accueillirent Roden.
« Jeune maître ! »
« Tata, madame Reda… »
Après avoir salué les serviteurs, Roden posa les yeux sur Kalion, dont le front était enveloppé d’épais bandages.
Quelques jours de repos lui avaient rendu un peu de ses forces. Kalion prit la parole d’un ton grave.
« Es-tu revenu sain et sauf ? »
« Oui, père. Et ta tête ? J’ai entendu dire qu’ils t’avaient rudement amoché. »
« Surveille ton langage… Je vais beaucoup mieux. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. »
Tous ceux qui étaient présents percevaient l’affection cachée derrière cette question désinvolte et cette réponse sans détour.
Au cours de leur conversation, Serin se tourna vers Roden.
« J’aimerais savoir ce qui s’est passé avec les Altos dehors. »
« Ah, ça… Veuillez nous excuser un instant, tout le monde. »
Roden jeta un coup d’œil autour de lui, demanda aux autres de les laisser seuls, puis emmena Serin et Shan à l’écart pour leur raconter l’histoire.
C’était incroyable.
* * *
Après s’être séparé de Shan, Roden avait pris la direction de l’ouest et n’avait pas tardé à sentir une atmosphère inquiétante régner parmi ses hommes.
Vu les circonstances, il n’y avait qu’une chose que les mercenaires pouvaient manigancer dans son dos.
Ils comptaient s’emparer de toutes les provisions, y compris des restes d’ogre, d’une valeur inestimable.
Les désirs de ceux qui vivaient au jour le jour étaient plus puissants qu’on aurait pu le croire.
En cherchant comment régler le problème, Roden eut une idée audacieuse.
Il s’approcha discrètement des mercenaires altos membres de la Fraternité du Peuple Alto et leur révéla qu’il occupait un poste au sein de l’organisation.
« Quoi ? Mais vous êtes… »
« C’est exact. Je ne suis pas Alto. J’ai été invité à rejoindre l’organisation comme conseiller spécial. »
Sans révéler qu’il était le Masque du Lion, Roden se présenta comme un membre confidentiel placé sous ses ordres.
Il expliqua que le Masque du Lion l’avait personnellement recruté pour faire entrer Shan Barendil dans la Fraternité.
Entre le jeton réservé aux hauts gradés de l’organisation et le mot de passe secret, les mercenaires n’eurent d’autre choix que de le croire.
Après tout, n’avaient-ils pas été enrôlés dans l’armée de Shan sur ordre de leurs supérieurs ?
Dans ces conditions, il n’était pas si étrange que Roden, écuyer et lieutenant de Shan, soit lui aussi un agent secret.
« Savez-vous ce qui se trame ? »
« Oui… »
Convaincus que Roden était leur supérieur, les mercenaires de la Fraternité lui rapportèrent aussitôt tout ce qu’ils savaient.
Certains mercenaires incitaient les autres à tuer leur employeur, Roden, à se partager les provisions et à disparaître.
Grâce aux renseignements des mercenaires de la Fraternité, Roden retrouva les meneurs et les exécuta jusqu’au dernier afin d’imposer la discipline.
Réduite de vingt-huit à vingt-quatre hommes, la troupe poursuivit sans encombre sa route vers l’ouest, en direction de Hasra.
Quatre jours plus tard, ils tombèrent sur un groupe d’Altos.
« Le prince Conrad a donné l’ordre, il y a quelques jours, de lever le blocus de la capitale et d’expulser tous les Altos et les mages qui s’y trouvent encore. »
La raison en était la fuite de Shan.
Comme la capitale avait déjà été prise une fois, maintenir le blocus n’avait plus grand sens. Les vivres venaient aussi à manquer ; Conrad rouvrit donc la capitale et en chassa tous les Altos.
Les Altos déplacés se séparèrent en groupes et partirent dans toutes les directions. Certains prirent l’est et croisèrent la troupe de Roden, qui arrivait de ce côté-là.
Plusieurs membres de la Fraternité et leurs familles se trouvaient parmi eux ; Roden ne pouvait donc pas se contenter de les repousser.
L’ancienne Fraternité en aurait peut-être été capable, à l’époque où elle exploitait sans vergogne les Altos sous prétexte de les protéger. Mais la Fraternité actuelle n’avait-elle pas connu une réforme profonde, devenant une organisation qui défendait les Altos ?
Et même si cela n’avait pas été le cas, Roden ne les aurait pas abandonnés.
Malgré son allure grave et digne, il avait le cœur tendre et était bon.
* * *
« À mesure que j’en accueillais quelques-uns, les rumeurs se sont répandues : on disait qu’un groupe d’Altos s’était formé, et d’autres n’ont cessé de nous rejoindre… Voilà comment nous nous sommes retrouvés si nombreux. »
« Il s’en est passé, des choses… »
« Eh bien, pas autant qu’avec toi. Des rumeurs abominables circulent dans les environs : un chevalier alto aurait occupé un village. C’est pour ça que je suis venu ici exprès. Sinon, j’aurais dû faire un petit détour. »
« Quoi ? Il y a des rumeurs de ce genre ? »
Roden expliqua à Shan, abasourdi, ce que les gens racontaient dans les environs.
Selon eux, le Chevalier aux yeux verts, Shan Barendil, avait tué un chevalier royal envoyé par le prince Conrad, occupé un village et s’y comportait en seigneur.
En réalité, Shan s’était contenté de payer les vivres et de se retrancher dans la salle du village. Apparemment, des villageois menacés de mort avaient répandu ces rumeurs malveillantes.
« Si ces rumeurs circulent, pourquoi les Altos ne se sont-ils pas rassemblés ici ? »
« Évidemment qu’ils ne l’ont pas fait. Pourquoi les Altos se rassembleraient-ils à seulement cinq ou six heures de Hasra, au risque d’attirer des ennuis ? Ceux-ci ne seraient pas venus non plus si je ne les avais pas conduits ici. »
« Ah… »
À ces mots, Shan comprit qu’ils devaient quitter le village au plus vite.
Conrad les laissait tranquilles uniquement parce qu’il était en conflit avec Elvin.
Dès qu’Elvin lancerait une attaque inconsidérée et essuierait une défaite écrasante, ou qu’il se retirerait plus au sud pour attendre une nouvelle occasion, Conrad viendrait certainement s’occuper de ce village dès qu’il en aurait le loisir.
Même Shan ne pouvait pas tenir tête à plusieurs chevaliers royaux et à des centaines de soldats.
« Justement, je voulais t’en parler. »
« De quoi ? »
« J’ai discuté avec la princesse de ce que nous devrions faire à partir de maintenant. »
Shan raconta à Roden tout ce que Serin avait proposé, notamment de lui accorder un titre ducal et l’indépendance.
Après avoir tout entendu, Roden dévisagea Serin comme si elle était folle.
À vrai dire, les conditions étaient d’une générosité absurde, même pour quelqu’un qui connaissait la situation.
« Vous proposez vraiment de telles conditions, princesse ? »
« Oui. Je peux le jurer sur le nom de ma mère. »
Contrairement à Shan, Roden n’avait pas noué de lien affectif profond avec Serin. Pourtant, dès qu’elle évoqua sa mère, il comprit instinctivement que son serment avait du poids.
Le visage grave, Roden se tourna vers Shan.
« Tu en as parlé à père ? »
Kalion avait autrefois confié à Shan et Roden le soin de régler leurs problèmes avec la famille royale, mais c’était avant que les choses n’en arrivent là.
Bien qu’affaibli, Kalion demeurait le chef de la maison Weavers. Ils devaient connaître son avis.
« Oui. Il a dit que toi et moi devions en discuter et prendre une décision. »
« Je vois… »
« C’est toi qui dirigeras la maison Weavers désormais. »
Kalion se remettait des blessures reçues lors de la récente attaque, mais il restait faible.
Persuadé que son jugement n’était pas parfaitement fiable, il avait laissé le choix aux deux jeunes hommes.
Roden ferma les yeux et Serin fit quelques pas en arrière.
« J’imagine que je ne ferais que vous gêner si je restais à vos côtés ? »
« Merci, grande sœur Serin. »
« Quoi ? »
Roden écarquilla les yeux, stupéfait par la façon dont Shan venait de s’adresser à Serin sans même y penser.
Shan comprit sa bévue et lui adressa un sourire gêné.
« Ah, on a décidé que je l’appellerais comme ça quand nous sommes seuls. »
« Toi alors… »
Roden regarda tour à tour Shan et Serin, puis poussa un long soupir.
« Il s’en est passé des choses pendant mon absence. Bref, qu’en penses-tu ? »
« Je veux l’aider. »
« Je me doutais que tu dirais ça… Eh bien, je ne suis pas loin de penser la même chose. »
« Vraiment ? »
« Oui. La récompense vaut le risque, non ? Et puis, il n’y a pas d’endroit convenable où installer tous les Altos réunis ici. Pales devrait avoir largement assez de place. C’est le plus grand grenier à blé de Pendia. »
Surtout, Serin avait reconnu la valeur de Shan mieux que quiconque.
Conrad, n’en parlons même pas ; quant à Elvin, qui avait fui vers le sud, il ne semblait pas près de tirer grand parti de Shan.
D’après tout ce qu’il avait vu et entendu, Elvin était du genre à se laisser facilement influencer.
Si Lugh avait été traité bien plus mal que ses capacités ne le justifiaient, c’était parce qu’il était un chevalier de campagne sans relations.
Pour s’élever aux côtés de quelqu’un que des courtisans flatteurs pouvaient facilement manipuler, il fallait maîtriser la politique et les intrigues.
Shan ne deviendrait jamais ce genre d’homme.
Même avec l’aide de Roden, il y aurait des limites.
Et surtout, à en juger par la façon dont Shan venait de s’adresser à Serin, leur relation pourrait dépasser celle d’un seigneur et de son vassal.
Compte tenu du statut de Shan, c’était une idée parfaitement ridicule, mais si les choses se passaient bien…
Gardant pour lui cette pensée impudente, Roden donna à Shan la réponse qu’il espérait.
« C’est au moins un projet bien plus concret et fiable que de devenir des seigneurs de guerre indépendants quelque part. »
« Parfait ! »
Shan serra le poing, ravi, appela Serin et lui annonça que Roden était d’accord lui aussi.
Un sourire radieux illumina le visage inquiet de la princesse.
« Ah, enfin… Je peux vraiment souffler. Merci d’avoir pris une si bonne décision, Roden. Je vous promets que non seulement mon Shan, mais aussi votre maison, seront dûment récompensés. »
« Non. Notre maison n’est qu’une famille de marchands, et je ne suis qu’un écuyer. Je veux tout de même que mon seigneur Shan reçoive une récompense à la hauteur de ses capacités. »
« Il l’obtiendra, c’est certain. »
Serin hocha la tête avec satisfaction.
* * *
La première chose que Shan et Roden firent fut de régler leurs contrats avec les mercenaires.
Leur mission initiale prenait fin à leur retour à Hasra.
Or, la capitale, leur destination actuelle, expulsait tous les Altos en vertu de la politique du prince Conrad.
Shan leur proposa un engagement à long terme.
Ceux qui étaient restés n’avaient pas pris part activement à la trahison et s’étaient tus. Pour des mercenaires, on pouvait les considérer comme plutôt honnêtes.
Pour le groupe de Shan, qui avait besoin du moindre soldat disponible, ils constituaient des éléments précieux qu’il ne pouvait se permettre de perdre.
Naturellement, la princesse Serin comptait régler les frais avec la fortune du comte Paless.
La maison Weavers était riche, mais l’argent que quelques personnes avaient emporté ne suffirait pas à financer l’engagement à long terme de dizaines de mercenaires.
Heureusement, tous les mercenaires, à quelques exceptions près, acceptèrent.
Shan était un employeur tout à fait convenable et, en ces temps difficiles où les Altos étaient persécutés comme ils l’étaient, il valait mieux avoir un endroit où trouver refuge que courir après un gros butin.
Ceux qui partirent cherchaient les familles dispersées par l’ordre d’expulsion de la capitale. Ils promirent de rejoindre les leurs, puis de revenir sur les terres de Pales.
Les réfugiés altos décidèrent eux aussi de voyager avec eux.
Reconstituer les forces dispersées de la Fraternité était l’une des raisons de cette décision, mais Serin avait également besoin d’une puissance naissante prête à la suivre pour mener à bien la révolution magique qu’elle souhaitait provoquer.
Les accueillir arrangeait aussi Shan.
À part Serin, il n’avait aucun lien dans ces contrées. Disposer d’une force qui le soutenait pleinement ferait toute la différence.
Ils avaient beau être des réfugiés, nombreux étaient les jeunes en bonne santé capables de se battre.
C’était triste, mais ceux qui ne l’étaient pas avaient déjà servi de nourriture aux monstres.
Serin et les serviteurs de la maison Weavers avaient été en danger pendant le peu de temps où ils s’étaient retrouvés sans la protection de Shan ; les environs de Hasra n’étaient pas sûrs non plus.
S’il plaçait ces gens sous ses ordres et les entraînait, Shan pourrait se constituer une force armée assez fiable.
Une armée composée d’Altos ne serait la bienvenue nulle part ailleurs.
Vu la méfiance des gens de l’Ouest à leur égard, une telle armée ne pouvait être levée qu’en des temps pareils.
Une fois les grandes lignes de leur itinéraire fixées, ils organisèrent le voyage vers les terres de Pales.
Serin observa la carte sommaire qu’ils avaient dessinée et exprima son inquiétude.
« Le plus important, c’est que je ne sais pas comment nous trouverons assez de nourriture pour cent cinquante personnes. »
Ils pourraient remplir leurs gourdes dans les rivières et les ruisseaux rencontrés en chemin, mais la nourriture ne tombait pas du ciel.
Leur groupe était trop important pour vivre de la chasse ou acheter de quoi manger dans les villes et villages des environs.
Roden lui répondit avec un sourire.
« Heureusement, nous n’avons pas à nous inquiéter pour l’argent. Nous avons des reliques altos. »
« Oh… Vous comptez les vendre au premier seigneur que nous croiserons ? »
« Oui. S’ils essaient de s’en emparer par la force, ça tournera mal pour tout le monde. »
Quelques reliques de valeur relativement faible suffiraient à leur procurer les vivres nécessaires dans ces territoires ruraux.
Après avoir choisi plusieurs objets à vendre et adapté leur itinéraire en conséquence, ils parvinrent plus facilement que prévu à équilibrer leurs comptes.
« Il nous faut passer par le château de Torredel. Les hommes envoyés par mon oncle devraient s’y trouver. »
L’endroit où Serin avait d’abord prévu de rencontrer les subordonnés du comte Paless se trouvait au nord-est du Village de Bran.
Il leur faudrait probablement cinq jours environ pour les rejoindre.
Le lendemain matin, le groupe, qui comptait désormais environ cent cinquante personnes, quitta le village d’un seul mouvement.
Les Altos, qui avaient enfin pu se reposer une journée après avoir longtemps erré, paraissaient toujours épuisés, mais aucun ne protesta.
Surtout, ils avaient désormais une destination précise où ils pourraient s’installer.
« Nous allons sur les terres de Pales ? »
« À Pendia, on appelle cet endroit le paradis ! »
« Je pensais qu’on aurait de la chance si on finissait dans un village perdu de la campagne orientale… »
Même ceux qui avaient vécu à Hasra connaissaient la réputation des terres du comte Paless.
C’était le seul endroit de Pendia où les monstres se faisaient rares, une terre paisible où coulaient le lait et le miel.
S’ils pouvaient y recommencer leur vie, ils supporteraient les épreuves du moment.
Des parents, des frères aînés et des sœurs aînées portant de jeunes enfants consolaient et grondaient les petits qui se plaignaient, tout en s’efforçant désespérément de ne pas se laisser distancer par la colonne en marche.
« Je ne veux plus marcher. J’ai mal aux jambes. Je veux me reposer. »
« Encore un petit effort. Maman a du mal à te porter aussi. »
« Ouuiiin… »
« Pourquoi tu ne veux pas m’écouter ? »
La femme finit par s’emporter contre l’enfant, qui refusait de l’écouter, même lorsqu’elle le cajolait avec douceur.
Son mari était mort dans le chaos qui avait éclaté dans la capitale peu auparavant, et elle n’avait plus que son enfant. Elle s’efforçait désespérément de s’en occuper, mais à présent, même lui lui causait tant de soucis que les larmes lui montaient aux yeux.
Le jeune frère qui lui restait était occupé à prendre soin de sa propre famille…
Alors que la mère et l’enfant pleuraient ensemble, une ombre noire s’abattit sur eux.
La femme, mais aussi l’enfant qui sanglotait bruyamment, cessèrent aussitôt de pleurer.
« Ah. »
Effrayée par le regard acéré de Roden qui la surplombait, la femme alto baissa précipitamment la tête.
Ce geste lui était familier, elle qui avait passé toute sa vie à se soumettre.
« Je suis désolée. Je vais vous rattraper tout de suite. »
« Donnez-moi l’enfant. »
Quand Roden souleva l’enfant en larmes, la femme tendit les bras, alarmée.
Mais au lieu de le jeter de côté, Roden installa l’enfant sur un Cheval de guerre de Horais coûteux.
Le visage plein de gratitude, la femme prit la parole.
« Faire monter des gens aussi misérables que nous sur un cheval aussi précieux… »
« Il peut porter plusieurs enfants sans problème. Il est plus robuste qu’il en a l’air. »
Shan avait donné à Roden le Cheval de guerre de Horais que Kamad montait autrefois, et Roden l’avait nommé Lipo.
Lipo poursuivait tranquillement sa route, sans même sembler gêné d’avoir trois enfants sur le dos.
Il avait aussi accepté facilement son nouveau maître. Comparé à Awin, il avait vraiment un tempérament bien plus placide.
« Regarde-moi ça. Pourquoi tu ne peux pas laisser quelques enfants monter sur ton dos sans faire d’histoires, toi aussi ? Hein ? »
Awin, elle, fusillait du regard quiconque essayait de faire monter des enfants sur son dos et manifestait son mécontentement avec fureur.
Grâce aux efforts de Shan pour l’apaiser, elle ne tentait pas de désarçonner les enfants sans prévenir.
Shan avait cru que tous les Chevaux de guerre de Horais étaient aussi caractériels, mais cette découverte le fit soupirer.
Malgré quelques incidents, la marche vers le nord se déroula plus facilement que prévu.
Ils étaient si nombreux que les monstres mineurs n’osaient même pas s’approcher. Quand des créatures plus puissantes attaquaient, les sentinelles et les réfugiés entraînés les retenaient, tandis que Shan fondait sur elles comme l’éclair et les massacrait toutes.
En voyant ses prouesses écrasantes, les gens se sentirent protégés.
Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’était que des Altos errant dans toutes les directions continueraient à les rejoindre peu après leur départ du village.
Leur groupe, qui comptait cent cinquante personnes au départ, s’étoffa peu à peu en remontant vers le nord, jusqu’à atteindre bientôt les trois cents.
On comptait même parmi eux un ou deux hauts responsables de la Fraternité.
Heureusement ou malheureusement, leur nombre n’augmenta plus beaucoup après environ trois jours, peut-être parce qu’aucun autre réfugié n’avait fui aussi loin.
Le troisième jour après leur départ du Village de Bran, les provisions achetées dans le premier village commencèrent à s’épuiser plus vite que prévu, à cause de l’augmentation de leurs effectifs.
Lorsqu’ils atteignirent un domaine, Roden négocia avec le baron, lui vendit quelques reliques et obtint une grande quantité de farine.
Le baron semblait convoiter d’autres reliques que Roden aurait pu posséder, mais avec Shan, les mercenaires altos et les réfugiés derrière lui, il n’osa pas céder à sa cupidité.
En ces temps difficiles, le commerce n’était sûr que si l’on avait la force de se défendre.
Leurs réserves de nourriture considérablement renflouées, les membres du groupe mangèrent à leur faim et continuèrent à faire halte dans les grands villages et les petites villes qu’ils croisaient.
À chaque étape, plusieurs mercenaires de la Fraternité, agissant sur les ordres de Roden, laissaient secrètement des messages codés.
Tous les membres de la Fraternité devaient se rendre sur les terres de Pales.
Après avoir traversé une petite rivière et contourné deux montagnes, ils finirent par tomber, le sixième jour de leur voyage, sur l’armée du comte Paless, campée près du château de Torredel.
« Princesse ! »
« Aran. »
Aran, le chevalier chargé de la garde de Serin, accourut en larmes et lui prit les mains.
« Vous avez mis si longtemps à revenir que j’ai craint qu’il ne vous soit arrivé quelque chose. Si je n’avais pas eu peur que nous nous croisions sans nous voir sur la route, je serais partie à votre recherche… »
« Il s’est passé quelques petites choses. Je devrais commencer par vous présenter mes excuses. »
« Pardon ? Vous excuser pour… »
Ce n’est qu’alors qu’Aran remarqua l’absence de Kagon à ses côtés.
Son visage devint livide.
Serin inclina légèrement la tête.
« Kagon a perdu la vie en me protégeant. »
« Je… comprends. C’était son devoir de chevalier. »
Le visage d’Aran se remplit de chagrin tandis qu’elle s’efforçait de prononcer ces mots.
Shan comprit sa réaction.
Serin lui avait confié qu’Aran et Kagon s’étaient promis de se marier.
N’ayant de relation personnelle avec aucun des deux, Shan n’avait rien remarqué. Roden, en revanche, l’avait apparemment deviné.
Il avait dit que cela sautait aux yeux quand on voyait la façon dont ils se regardaient.
« Alors, que fait le seigneur Shan ici ? »
« Ah, il a décidé de me prêter allégeance. La cérémonie aura lieu une fois que nous serons arrivés à Pales. »
Aran parut heureuse d’entendre Serin, mais son chagrin ne s’était pas encore effacé.
Elle se réjouissait de voir la princesse qu’elle servait réaliser son souhait, mais cela ne pouvait apaiser la douleur d’avoir perdu l’homme avec qui elle avait promis de passer sa vie.
« Je me réjouis de travailler avec vous, dame Aran. »
« Hum. Moi aussi. »
Aran avait amené une cinquantaine de soldats.
Leur renfort facilita grandement la suite du voyage vers le nord.
Après tout, ils étaient passés en un instant d’une vingtaine de guerriers correctement entraînés à soixante-dix combattants.
Au moins, Shan n’aurait plus à accourir dès qu’un petit groupe de monstres se montrait.
Le trajet qui suivit vers le nord fut une nouvelle marche fastidieuse.
Heureusement, leurs réserves de nourriture étant désormais abondantes, ils purent voyager plus tranquillement et parcourir moins de distance chaque jour. Personne ne s’effondra d’épuisement.
Le cinquième jour après leur départ du château de Torredel, un fleuve immense s’étendit enfin devant eux.
Serin, qui semblait épuisée par la longue marche, sourit et déclara :
« Nous voici enfin arrivés. Vous avez tous fait du bon travail. Une fois ce fleuve traversé, nous serons à Pales. »
Les réfugiés altos poussèrent des acclamations en comprenant que leur longue route les avait enfin conduits au paradis.
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