Chapitre 52
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Traducteur/Réviseur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 52 : Sauve-moi
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En vérité, même le comte ignorait ce qui se passait exactement dans la capitale.
Il n’y avait envoyé aucun informateur. Il ne disposait que de bribes glanées auprès des colporteurs, des pèlerins et des mercenaires qui faisaient la route entre la Ville de Sedil et Hasra.
« Je pourrais écrire à mon fils, mais même dans le meilleur des cas, il faudrait au moins vingt jours pour envoyer la lettre et recevoir sa réponse. Avec les portes de la ville fermées, il y a peu de chances que la moindre nouvelle nous parvienne. »
Et même sans cela, le comte n’avait aucune envie particulière de prendre contact avec son fils.
Si celui-ci apprenait que le danger était passé et revenait alors en rampant, le comte risquait de le frapper avant d’avoir pu se retenir.
Shan annonça qu’il allait encore y réfléchir un peu, puis quitta la salle de réception et en informa aussitôt Roden.
« La capitale est bouclée ? »
« Les princes auraient pu faire ça ? »
« Probablement. Je ne vois pas d’autre explication. »
Serin les avait également prévenus que l’hostilité entre les deux princes était telle qu’un affrontement risquait d’éclater pendant l’absence de tant de nobles, partis avec l’armée de l’expédition punitive.
À moins qu’ils aient vraiment fait quelque chose, rien d’autre n’expliquait la fermeture soudaine de la capitale.
« Ha… »
Kalion, le père de Roden, était resté dans la capitale. Le visage de Roden s’assombrit.
Bien sûr, il y avait peu de chances qu’il arrive quoi que ce soit au chef de la guilde marchande, mais…
« On devrait rentrer ? Le plus vite possible. »
« Tu viens à peine de te réveiller. Tu es sûr ? Tu devrais peut-être te reposer encore un peu… »
« Je t’ai dit que ça allait. »
Roden observa avec inquiétude Shan, qui haussa les épaules, puis poussa un discret soupir.
« Très bien. Partons tout de suite. Il ne nous faudra pas longtemps pour faire nos bagages. »
Comme promis, Roden prépara leur départ en un rien de temps.
Parmi le butin qu’ils avaient récupéré, il vendit à perte les objets trop encombrants et de peu de valeur afin de les convertir en argent. Il en utilisa une partie pour acheter des provisions pour la route.
Quand tout fut prêt, Shan alla d’abord prévenir Lugh qu’il repartait pour la capitale.
« Si vous le souhaitez, je peux laisser quelques hommes ici. Voyager avec votre seul écuyer risque de vous compliquer la tâche… »
« Quoi ? Non, pas du tout ! Ça ira ! De toute façon, nous voyageons toujours tous les deux ! »
Lugh agita frénétiquement les mains pour lui assurer que ce n’était pas nécessaire.
Shan ne lui parla pas de la situation inquiétante dans la capitale.
S’il apprenait qu’il était peut-être arrivé quelque chose à son seigneur, le prince Elvin, ce chevalier géant et raide comme un piquet insisterait peut-être pour les accompagner, même s’il n’était pas encore remis.
Après avoir parlé à Lugh, Shan alla annoncer au comte qu’il comptait rentrer immédiatement dans la capitale.
Le vieux grizzly claqua la langue et lui demanda :
« Tu es vraiment sûr de toi ? »
« Oui. Je vous remercie de vous inquiéter pour moi, mais je dois rentrer. »
« Si telle est ta décision, je ne peux pas t’en empêcher. Sois prudent. Même un héros invincible face aux lances et aux épées ne peut rien contre un poison lâche ou une attaque en traître. »
Une ombre profonde passa sur le visage du comte tandis qu’il avertissait Shan de ne pas se laisser engloutir par les ténèbres de la capitale.
Shan se demanda soudain si le comte avait vécu quelque chose de semblable dans sa jeunesse.
« Je m’en souviendrai. »
Alors qu’il prenait congé et s’éloignait, Shan se rendit compte que tout le monde le regardait depuis le bord de la route.
L’un des badauds finit par trouver le courage de crier :
« Merci infiniment ! »
« Vous nous avez sauvés ! »
« Shan aux yeux verts ! Le tueur d’ogre et de cocatrix ! »
« L’Éventreur de cœurs ! »
Shan était déjà devenu une sorte de légende dans la Ville de Sedil.
Parti de rien, ce jeune Alto inconnu s’était fait explorateur et avait accompli l’exploit incroyable de chasser une cocatrix dans le Royaume des Démons.
À son premier exploit, celui d’être devenu le premier chevalier alto, s’ajoutait désormais un autre titre : le chevalier qui avait abattu l’ogre menaçant la ville.
La Ville de Sedil n’était pas sa ville natale, mais ses habitants étaient fiers que les pas d’un garçon destiné à devenir une légende aient foulé leur cité.
Les Altos qui y vivaient rêvaient de lui ressembler un jour.
Sous le regard admiratif de la foule, Shan sentit quelque chose gonfler au plus profond de sa poitrine.
* * *
Après avoir quitté la Ville de Sedil, Shan et les siens se dirigèrent d’abord vers le sud-est.
Une petite grotte se trouvait entre les ravins, dans cette direction.
Tandis que les mercenaires montaient la garde aux alentours, Roden déplaça de ses seules forces un rocher qui obstruait l’entrée. Une caisse en bois apparut à l’intérieur.
Elle contenait divers objets magiques qu’ils avaient récupérés lors de leur exploration des ruines alto, autrefois.
« Tout va bien ? »
« Hum… Oui. Heureusement, rien n’indique que quelqu’un l’ait ouverte. Chargeons-la telle quelle sur le cheval. »
Ils ne savaient pas quand ils reviendraient à la Ville de Sedil. Il leur fallait donc l’emporter tout de suite.
Après avoir chargé la caisse solidement verrouillée sur un cheval de bât, Shan s’adressa aux mercenaires altos.
« J’ai une urgence à régler. Je vais partir devant. Suivez les ordres de Roden et veillez à rentrer sains et saufs. »
« Oui ! »
« Bien compris ! »
Puisqu’ils transportaient tant d’objets de valeur, Shan aurait dû les accompagner en tant que chef, si la sécurité avait été leur seule préoccupation.
En cas de rébellion, Roden, qui avait une phobie des armes tranchantes, risquait de ne même pas pouvoir se défendre avant de se faire tuer.
Mais comme ils ignoraient ce qui se passait dans la capitale, Shan devait monter Awin et s’y rendre au plus vite.
Shan avait toutefois fait preuve d’une supériorité écrasante et d’une grande autorité, tout en traitant les mercenaires avec générosité. Roden jugea donc peu probable qu’ils se rebellent sans raison.
Surtout, si la situation tournait vraiment mal, Roden pouvait révéler son identité et s’appuyer sur les membres de la Fraternité du Peuple Alto parmi les mercenaires.
Laissant Roden aux commandes, Shan se sépara du groupe et chevaucha Awin à une allure telle qu’ils semblaient voler.
Comme ils prenaient le chemin le plus direct au lieu de traverser des villages, ils durent camper à la belle étoile presque chaque nuit.
Heureusement, aucun ennemi dangereux ne les attaqua pendant la nuit.
Les puissants monstres des environs avaient rejoint le seigneur de la meute et avaient été soumis, tandis qu’Awin piétinait les créatures insignifiantes dès qu’elle se réveillait d’une sieste.
Chaque fois qu’Awin, épuisée par sa course à pleine vitesse, ralentissait pour prendre le pas, Shan sortait la lance fixée à sa selle et la nettoyait pour apaiser son cœur anxieux.
« Ouf… »
Brise-Cœur, qui avait été enfoncée dans le bras de l’ogre lorsque celui-ci l’avait frappé du poing, était complètement ravagée.
Le manche s’était brisé en plusieurs morceaux et la pointe était si écrasée qu’on distinguait à peine sa forme d’origine.
Toutefois, grâce à la magie de restauration que la princesse Serin y avait placée à l’aide de la pierre magique du troll, elle se réparait bien.
Les jointures du manche restaient un peu fragiles, mais il s’était presque entièrement ressoudé. La pointe avait elle aussi retrouvé son tranchant d’antan.
Pourvu que je n’aie pas à m’en servir.
Pourtant, à en juger par les nouvelles qui lui parvenaient, il semblait probable qu’il en aurait besoin.
À mesure qu’il approchait de la capitale, les voyageurs qu’il croisait lui rapportaient de plus en plus d’informations, et sa certitude ne faisait que se renforcer.
« Une rébellion… »
« Je n’en sais pas grand-chose, mais j’ai entendu dire que le premier et le deuxième prince se traitent mutuellement de traîtres. »
L’homme qui lui expliquait la situation se présenta comme un réfugié ayant fui Hasra quelque temps plus tôt.
D’après lui, la capitale était devenue une véritable zone de non-droit.
Les gardes avaient disparu ; les gens ne pouvaient même plus se promener dans les rues avec le moindre objet de valeur.
Chaque fois que Shan entendait ce genre de récit, son inquiétude grandissait et il se surprenait à presser Awin.
Ainsi, le troisième jour de leur chevauchée forcée, Shan atteignit le milieu d’une plaine d’où l’on apercevait Hasra au loin.
Y entrer comme ça… ce serait dangereux.
Il voulait d’abord obtenir davantage de renseignements dans les environs, mais le chaos devait être tel que personne ne circulait près de la capitale.
Et il ne se voyait pas interpeller le premier venu pour le questionner.
Tandis que Shan réfléchissait à la marche à suivre, il aperçut un groupe qui approchait au loin et plissa les yeux.
Il empoigna fermement sa lance, qui se remettait peu à peu, puis reconnut l’emblème sur leur bannière.
Après avoir cherché un instant où il l’avait déjà vu, Shan comprit qu’il s’agissait de celui d’un des chevaliers qui avaient combattu à ses côtés pendant l’expédition punitive.
Peut-être avait-il enchéri sur l’un des testicules de l’ogre après s’être distingué sur l’aile droite.
« Oh, chevalier Shan ! J’ai appris que vous aviez perdu connaissance, mais vous voilà déjà de retour. Ravi de vous voir ! Mais où sont votre écuyer et vos mercenaires ? Pourquoi êtes-vous seul ? »
Un chevalier d’âge mûr releva la visière de son casque et l’interpella d’un air accueillant.
Son armure était maculée de sang écarlate, comme s’il venait de livrer bataille.
« Vous êtes le chevalier Urakel, c’est bien ça ? Vous vous êtes battu ? »
« Jusqu’à tout récemment, nous affrontions l’armée de ce traître de Conrad. Si vous comptiez entrer dans la capitale, oubliez cette idée. La Ville de Hasra est désormais aux mains de Conrad. »
Le terme « traître de Conrad » trahissait une hostilité sans détour. Les deux princes avaient donc abandonné jusqu’aux dernières apparences et décidé de se traiter en ennemis.
« Le prince Conrad s’est emparé de la capitale ? »
« Oui. Le prince Elvin s’est battu avec acharnement contre le traître, mais il était en mauvaise posture il y a peu et s’est enfui vers le sud avec Sa Majesté le roi. »
Le chevalier Urakel expliqua qu’il était lui aussi rentré dans la capitale sans savoir ce qui s’était passé, avant d’être chassé par l’armée de Conrad. À présent, il prévenait les chevaliers comme Shan, qui revenaient sans connaître la situation.
« Conrad arrête sans distinction les héros revenus de la chasse à l’ogre dès qu’ils appartiennent à la faction du prince Elvin, puis les pend. J’ai failli subir le même sort, mais j’y ai échappé de justesse… »
Conrad avait toujours eu la réputation d’être impitoyable et sans merci.
C’était pourquoi, malgré son statut de premier prince, il n’avait guère de soutien populaire et s’était retrouvé en compétition avec Elvin.
Le chevalier d’âge mûr claqua néanmoins la langue : il n’aurait jamais imaginé que Conrad se conduirait avec une telle cruauté.
« Chevalier Shan, vous êtes vous aussi un Alto. Ce traître de Conrad trouvera sûrement un prétexte pour vous envoyer à la potence dès votre entrée. »
« Savez-vous ce qui est arrivé à la princesse Serin ? »
« Cette peti… Non, je ne sais rien non plus au sujet de la princesse. Je n’ai entendu parler de la situation dans la capitale que par des intermédiaires. Cela dit, je ne m’attendais pas à ce que ce soit la première chose que vous me demandiez. »
Shan ne répondit pas au regard du chevalier, qui semblait lui demander si les rumeurs sur sa relation avec la princesse Serin étaient vraies.
Perplexe, le chevalier se gratta la tête puis reprit :
« Quoi qu’il en soit, venez avec moi rejoindre le prince Elvin ! Avec votre vaillance, même le démon de marquis Abel ne fera pas le poids ! Je veillerai à ce que mon prince comprenne quel guerrier exceptionnel vous êtes ! »
C’était sans doute pour cela que le chevalier Urakel avait arrêté Shan et lui avait tenu tout ce discours.
Il voulait attirer dans leur faction un chevalier assez puissant pour s’être illustré lors de la chasse à l’ogre.
Était-il resté dans les parages au lieu de rejoindre le prince dans l’espoir d’intercepter Shan à son retour ?
Après avoir réfléchi un instant, Shan secoua la tête et déçut les attentes du chevalier.
« Je vous remercie de votre offre, mais je dois d’abord entrer dans la capitale. Je dois m’assurer que la famille de mon écuyer est saine et sauve. »
Quand Shan expliqua que c’était pour cela qu’il était rentré seul si rapidement, le visage barbu du chevalier Urakel se plissa.
« Ce sera dangereux. »
Le chevalier Urakel insista longuement pour le convaincre de venir avec lui, mais finit par comprendre qu’il n’y arriverait pas et poussa un soupir.
« Soyez prudent. Perdre un chevalier comme vous serait une lourde perte pour le royaume. »
Shan regarda en silence l’armée du chevalier Urakel s’éloigner.
Leurs charrettes transportaient des provisions qui semblaient clairement appartenir à des civils.
Le sang sur leurs armures ne venait manifestement pas de l’armée de Conrad. Ils avaient dû piller les marchands croisés en chemin.
Après le départ de l’armée du chevalier Urakel, Shan réfléchit à la façon d’entrer dans la ville.
S’il y pénétrait sans précaution, l’armée de Conrad l’attraperait et lui trancherait la tête sur-le-champ.
Même si Conrad avait perdu des hommes en combattant Elvin, s’il contrôlait Hasra, il devait encore disposer d’une bonne dizaine de chevaliers et de plusieurs centaines de soldats.
Shan n’avait aucune chance contre une telle force.
Il lui fallait donc s’infiltrer dans la ville en secret, mais il ne pouvait pas emmener Awin.
Ce Cheval de guerre de Horais au corps luisant comme du métal attirerait tous les regards rien qu’en se montrant.
Son armure métallique risquait également de le gêner dans ses déplacements furtifs.
Après réflexion, Shan décida de se délester de tout et de voyager aussi léger que possible.
Le soleil commençait déjà à se coucher ; la nuit ne tarderait donc pas.
Après avoir retiré ses armes et son armure et les avoir rangées dans ses sacoches de selle, Shan caressa Awin et répéta plusieurs fois :
« Awin, je reviendrai bientôt. Repose-toi ici toute seule. Viens me retrouver quand je t’appellerai. D’accord ? »
Abandonner un cheval ordinaire en pleine nature, au cœur de Pendia, revenait à offrir un bon repas aux monstres.
Mais Awin était un Cheval de guerre de Horais féroce et puissant, doté de sang de monstre, même parmi les siens.
Shan avait aussi noué un lien particulier avec elle. Il était donc certain qu’elle répondrait à son appel quand il reviendrait.
Awin hennit et frotta sa tête recouverte de métal contre la poitrine de Shan.
« Bien. Attends-moi encore un peu. »
Après lui avoir adressé un dernier rappel, Shan partit à pied vers la Ville de Hasra, désormais plus léger.
À cause des troubles, toutes les maisons hors des remparts étaient hermétiquement closes.
Shan contempla la porte de la ville, fermée après le couvre-feu, détendit ses doigts, puis se mit aussitôt à escalader le mur.
C’était un exploit qui défiait la mort : il devait prendre appui sur de minuscules aspérités, trop étroites même pour y glisser une phalange.
Bien sûr, cela ne valait que pour les gens ordinaires. Pour Shan, un mur de cette hauteur n’était qu’un petit exercice après le repas.
Il grimpa rapidement, repéra les gardes postés tout le long du rempart, puis ferma les yeux et se faufila entre eux.
Dans la nuit noire, les yeux des gardes s’étaient habitués à la lumière des torches. Ils ne remarquèrent pas Shan qui se glissait dans l’obscurité.
Après être entré sans se faire repérer par l’escalier ménagé dans le rempart, Shan poussa un petit soupir en découvrant la capitale devant lui.
C’est donc…
Plusieurs bâtiments autour de lui avaient été noircis par le feu, et leurs portes étaient enfoncées.
Des déchets abandonnés jonchaient le sol ; partout, des barricades faites d’un bric-à-brac de débris avaient été dressées pour se défendre contre d’éventuelles attaques.
Les traces laissées sur place montraient clairement que le quartier avait ressemblé à un champ de bataille jusqu’à récemment.
Observant les alentours, Shan évita les patrouilles nocturnes tout en avançant.
Son expérience passée, lorsqu’il avait enlevé des dirigeants de la Fraternité du Peuple Alto, lui fut d’un grand secours.
Après une dizaine de minutes de marche, Shan aperçut enfin un portail familier et s’arrêta.
Ça alors…
Le portail du Domaine des Weavers était à moitié détruit, comme celui des autres bâtiments croisés par Shan.
Des traces de brûlure l’entouraient, ainsi que des marques de coups de gourdin. Au-delà du portail, le jardin semblait avoir été piétiné par plusieurs personnes aux bottes boueuses.
À cette vue, Shan se précipita à l’intérieur sans même penser qu’il devait rester prudent.
Quelqu’un qui se cachait juste derrière le portail sentit sa présence, bondit et abattit un gourdin sur lui.
« Bande de sales voleurs de merde… Aïe ! »
L’homme frappa comme s’il voulait lui fracasser le crâne, puis poussa un cri de stupeur quand Shan arrêta le gourdin à mains nues.
En voyant les yeux verts de Shan, il comprit à qui il avait affaire, lâcha précipitamment son arme et s’écria :
« Jeune maître !? »
C’était le palefrenier de la maison Weavers.
Shan lui rendit le gourdin qu’il avait saisi et demanda :
« Qu’est-ce qui s’est passé ici ? »
« P-pardonnez-moi. »
« Ce n’est rien. Tu ne pouvais pas savoir. Mais dis-moi, comment va-t-il ? »
Le visage du palefrenier s’assombrit à la question de Shan.
Son expression seule indiquait déjà qu’un malheur était arrivé.
« Le maître est à l’intérieur. Euh… le jeune maître aîné… ? »
« Il est en route. Je suis venu en avance parce que j’ai appris qu’il s’était passé quelque chose dans la capitale. »
En voyant le domaine dans cet état, Shan murmura, comme s’il regrettait de ne pas être rentré plus tôt.
Quand Shan retrouva Kalion peu après, celui-ci ne l’accueillit pas de son rire sonore habituel.
Shan baissa les yeux vers Kalion, étendu dans son lit, le visage blême et la tête bandée. Le palefrenier murmura, honteux :
« Des voleurs ont attaqué le domaine il y a peu. Monsieur Dasset et le vieux Gol y ont perdu la vie. »
Dasset et Gol étaient respectivement le cuisinier et le jardinier.
Le visage de Shan se glaça en apprenant la mort de gens qu’il connaissait.
« Qui étaient-ils ? »
« Nous l’ignorons. Tout était tellement chaotique. »
Exactement trois jours après le départ de Shan et Roden pour chasser l’ogre, les princes Conrad et Elvin avaient mené leurs troupes au combat, pour une raison que personne ne connaissait.
La capitale avait ensuite sombré dans l’anarchie la plus totale.
Même les gardes s’étaient divisés selon leurs commandants et s’étaient affrontés, tandis que les voyous des taudis profitaient de l’absence de sécurité pour piller les riches demeures.
Le Domaine des Weavers avait été pris dans ce chaos et réduit à cet état.
De nombreux domestiques étaient morts ou s’étaient enfuis, et les objets de valeur de la maison avaient été volés.
Des serviteurs loyaux avaient risqué leur vie pour préserver ne serait-ce que cela. D’après le palefrenier, des familles de marchands voisines avaient été entièrement anéanties et leurs maisons dépouillées jusqu’au dernier objet.
« Ha… »
Shan comprenait enfin pourquoi Roden avait voulu devenir chevalier.
Peu importait la fortune d’un marchand : dès que la protection du pays et de ses lois faiblissait, ne serait-ce qu’un peu, voilà ce qui arrivait.
Seuls ceux qui détenaient un véritable pouvoir pouvaient traverser toutes les tempêtes.
Les voleurs n’avaient même pas osé envisager de piller les demeures des nobles.
Elles étaient protégées par des troupes bien armées et des chevaliers.
« Avez-vous fait venir un prêtre ? »
« Il y avait tant de blessés qu’il était difficile d’en faire venir un. J’ai entendu dire que le prince contrôlait les prêtres… »
Kalion avait tout de même réussi à recevoir des soins à quelques reprises grâce à ses relations personnelles.
Mais il était tout simplement trop vieux pour se rétablir vite.
Pour le soigner correctement, Shan devrait sans doute le faire sortir de la capitale et le conduire auprès d’un prêtre plus compétent.
Il lui faudrait trouver une solution plus tard, mais…
Shan se demanda bientôt où se trouvait la princesse Serin.
« Savez-vous ce qui est arrivé à la princesse Serin ? »
« Je suis désolé. Nous n’en savons pas autant. »
Le palefrenier baissa la tête d’un air contrit.
Après tout, comment les domestiques d’un simple marchand auraient-ils pu connaître les nouvelles du palais royal ?
Shan espérait qu’elle était en vie, mais ne voyait aucun moyen de la contacter.
Était-elle peut-être dans la villa du comte Paless ?
Tandis qu’il se demandait s’il devait aller la chercher là-bas, Shan remarqua un mouvement étrange dans un coin du jardin.
Qu’est-ce que c’est ?
Des dizaines d’araignées se rassemblaient dans le coin sombre du jardin.
Comme elles ne se regroupaient d’ordinaire même pas par trois ou quatre, le spectacle était particulièrement étrange.
Shan les observa en silence, puis remarqua que les araignées rassemblées formaient des lettres.
« Sauve-moi. Serin… ? »
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