Chapitre 4
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Traductrice : Dawn
Éditrice : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 4
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Une bête a besoin d’espace pour se déchaîner
Contrairement aux gens qui, lorsqu’ils ne se parlent que par lettres sans jamais se rencontrer, pouvaient se montrer aussi grossiers qu’ils le souhaitaient, ceux qui se faisaient face, armes à la main, conservaient généralement un minimum de courtoisie. La plupart de ceux qui s’en dispensaient finissaient la tête fracassée.
Si le justicier du Village des Feuilles avait aboyé sur Shan et l’avait traité avec désinvolture, c’était pour une raison toute simple : ses épaules voûtées, ses yeux qui semblaient guetter timidement leurs réactions, sa posture recroquevillée, apeurée. Tout son corps criait qu’il était le plus faible et qu’il se soumettrait si on le poussait un peu. À voir comme les gens jugeaient leurs semblables sur leur apparence, ils n’étaient pas si différents des animaux.
« Rodam… ! »
« Espèce de petit bâtard cinglé ! »
Quand le premier homme à s’avancer se fit trancher le bras, la colère l’emporta sur la stupeur et la peur. Ceux qui se tenaient près du géant se ruèrent sur Shan, leurs armes à la main. Celui-ci jeta alors son paquet enveloppé dans une cape pour s’alléger.
Dans le même mouvement, il saisit la poignée qui dépassait et tira de sa main gauche libre une lourde masse de fer. Lorsqu’il en écrasa le visage de l’homme qui fonçait sur lui, les dents de ce dernier volèrent en éclats dans toutes les directions.
« Oh. »
Quelques-uns comprirent alors que quelque chose clochait, mais la plupart, échauffés par le coup porté à leur camarade, étaient incapables de garder leur calme. Des hommes armés de lames se précipitèrent sur Shan, qui restait immobile. Pourtant, un simple pas de côté, un mouvement de tête et une flexion de la taille presque à angle droit suffirent à faire passer toutes leurs attaques dans le vide. Les justiciers durent payer le prix de leurs assauts.
« Argh ! »
« Ugh, ghk. »
« M-mes yeux ! »
Chaque fois que l’épée et la masse qu’il tenait dans ses deux mains fendaient l’air, un corps était immanquablement tailladé, brisé ou déchiré. Des poignets furent tranchés, des clavicules brisées, des côtes broyées ; certains crachèrent du sang avant de mourir, tandis que d’autres, les deux yeux lacérés, devinrent aveugles.
Si Shan ne visait pas les points vitaux pour tuer, comme il l’avait fait contre les bandits, ce n’était pas par clémence. Lors de son premier combat, il avait affronté plus d’une douzaine d’hommes dans une forêt obscure ; cette fois, il faisait face à plus de soixante personnes, en pleine plaine, sans le moindre obstacle.
S’ils l’encerclaient complètement et l’assaillaient de tout leur nombre, ils finiraient par prendre le dessus, aussi habile fût-il à l’épée. Et si son arme se retrouvait coincée quelque part, il ne pourrait pas la remplacer facilement. En se contentant de blesser ses adversaires au lieu de les tuer, comme il le faisait maintenant, il en faisait d’excellents obstacles.
Il était bien plus difficile de repousser et d’enjamber des camarades vivants qui hurlaient de douleur que des cadavres inertes. En prime, il était plus facile de viser les points sensibles, comme les yeux, que les points vitaux qui donnaient la mort. L’échange dura une vingtaine de secondes.
En un instant, dix de ceux qui s’étaient rués sur lui furent tués ou mis hors de combat. Les justiciers perdirent toute volonté de se battre, alors qu’ils étaient encore plus de cinquante. Ceux qui jetèrent leurs armes s’en tirèrent plutôt bien ; plusieurs se pissèrent dessus ou s’effondrèrent en pleurant.
« Ughhh… »
« M’man ! »
Voir un homme adulte ramper à genoux en appelant sa mère était si ridicule que Shan éclata de rire malgré lui. Couvert de sang et gloussant, il ne ressemblait vraiment plus à un démon aux yeux des autres.
Ah, ça fait du bien…
Comme lors du premier combat, il sentait sa tête s’échauffer et son cœur battre à tout rompre. S’il laissait son corps suivre son instinct, il pourrait sans doute s’en donner à cœur joie jusqu’à ce qu’ils soient tous morts ou en fuite.
Mais Shan prit une profonde inspiration pour calmer son excitation. S’il les massacrait ici, il deviendrait bel et bien le démon dont le prêtre avait parlé. Et s’il devait devenir un démon, ne valait-il pas mieux, si possible, en être un un peu moins mauvais ? Ainsi, quand il reverrait Celina, il pourrait encore la regarder en face, la tête haute.
« Vous me croyez, maintenant ? »
Ceux qui étaient encore indemnes, mais semblaient prêts à s’enfuir à tout instant, hochèrent la tête les uns après les autres. S’il leur avait ordonné de s’agenouiller ou de se plaquer le front contre le sol, ils auraient probablement obéi aussi.
***
Une fois la situation quelque peu apaisée, les habitants du Village des Feuilles changèrent d’attitude à une vitesse incroyable. Ils n’avaient plus rien de ces gens arrogants et hautains qu’ils étaient au début. À présent, ils se montraient serviles, tout comme Shan l’avait été autrefois envers les habitants du Village des Saules.
En les voyant ainsi, il n’éprouva aucune supériorité particulière. Comme lorsqu’on aperçoit dans un miroir son propre reflet misérable, leur attitude ne lui renvoya que l’image de ce qu’il avait été, et cela le dégoûta.
« Alors, trois villages… »
« Oui, Sir Chevalier. »
Orgo, le chef du Village des Feuilles, était allé jusqu’à appeler Shan « Sir Chevalier ». Ce titre était réservé aux guerriers les plus puissants, qui portaient une armure, montaient à cheval et étaient directement nommés par les nobles. Shan rit, incrédule, mais ne prit pas la peine de lui dire de cesser. Plus ils le craignaient et le respectaient, plus il serait en sécurité.
« Du Village des Hiboux jusqu’à ce Village de l’Ombre des Montagnes… et, si ce que vous m’avez dit est vrai, le Village des Saules a lui aussi été détruit par eux. »
Orgo exposa à Shan tout ce qu’il savait de la géographie des environs et de la situation actuelle. D’après ses dires, le mystérieux groupe de bandits avançait d’est en ouest, anéantissant chaque village sur son passage. Même ces hommes ignoraient ce qui était arrivé aux lieux situés plus à l’est que le Village des Hiboux, le plus oriental de tous.
« Dans notre village aussi, plusieurs hommes se sont rassemblés pour aller prévenir le seigneur… mais maintenant que les bandits sont tous morts ou dispersés, c’est devenu problématique. »
« Pourquoi ? »
« Parce que cela signifie que nous avons osé mentir au seigneur. »
Si le seigneur avait reçu la nouvelle et envoyé des troupes pour soumettre les bandits, leur déplacement aurait été inutile. Shan hocha la tête, comprenant ce qu’il voulait dire. Orgo, qui surveillait son humeur, prit alors la parole avec prudence.
« A-alors, pouvons-nous repartir… ? »
« Hum… Ah, attendez. »
Shan acquiesça sans y penser, puis arrêta soudain Orgo, comme si une idée venait de lui traverser l’esprit. À cette seule petite remarque, le visage des dizaines de justiciers pâlit aussitôt. Shan n’y prêta pas attention ; il fit distraitement tournoyer l’épée dans sa main et lança d’un ton désinvolte :
« Donnez-moi à manger. »
« Pardon ? »
« Vous avez emporté de quoi grignoter pour un si long trajet, non ? Laissez-moi tout. »
Il venait de finir les rations dures prises aux bandits et devait donc trouver de quoi manger. Pourtant, l’idée de les accompagner jusqu’à leur village le rebutait. Après tout, même les roquets prennent du courage dans leur propre cour.
Il était convaincu de pouvoir battre autant de ces petits merdeux qu’ils voudraient l’attaquer de front, mais il ne tenait pas à risquer de se faire poignarder dans son sommeil. Au bout du compte, les habitants du Village des Feuilles, qui étaient venus avec audace aider un village voisin, durent rentrer en piteux état, après s’être fait prendre toute la nourriture qu’ils avaient apportée pour eux-mêmes.
« Chef… »
« Ce n’est rien. Nous avons déjà de la chance d’avoir survécu », soupira Orgo en regardant les siens, épuisés.
Le Village des Feuilles était le plus peuplé des environs, mais perdre dix hommes, morts ou estropiés, constituait un coup terrible. Cela signifiait qu’un homme adulte sur sept, capable de travailler et de se battre, avait été frappé. Pourtant, il estimait sincèrement qu’ils avaient eu de la chance de s’en tirer avec un sacrifice aussi limité.
Le garçon avait l’air frêle et chétif, mais il était plus agile, rusé et cruel que n’importe quel guerrier qu’Orgo eût jamais vu. Dans sa jeunesse, il avait assisté une ou deux fois à des combats de chevaliers, mais même ceux-ci n’étaient pas des monstres pareils. Ce jeune monstre n’avait pas exigé qu’ils versent tout leur sang et s’était contenté de leur nourriture. C’était sûrement la clémence de la déesse.
Tandis qu’Orgo s’éloignait, l’esprit empli de ces pensées, Shan faisait bombance avec la nourriture laissée par les villageois. Du pain noir grossier, du fromage de lait de chèvre, des fruits et des noix conservés dans le miel ou séchés. Les habitants du Village des Feuilles semblaient plus riches que ceux du Village des Saules. Après s’être régalé, Shan poussa un soupir maussade en repensant à ce qu’il avait appris en s’occupant du justicier.
Celina est déjà morte…
À sa connaissance, Celina avait épousé quelqu’un du Village des Hiboux, qui aurait été le premier attaqué. Quatre ou cinq jours s’étaient déjà écoulés depuis, et comme personne n’avait encore annoncé que des survivants en étaient sortis, il était évident qu’ils étaient tous morts.
Alors, où suis-je censé aller, maintenant ?
À examiner la carte qu’Orgo avait sommairement tracée au sol pour lui, il ne voyait aucun endroit convenable. Les deux villages au sud et à l’est avaient été détruits ; au nord se trouvait le Village des Feuilles, puis, plus loin au nord-ouest, le manoir du seigneur. De tous les endroits possibles, c’était justement celui qu’il devait à tout prix éviter.
Shan avait vu le regard des habitants du Village des Feuilles changer dès qu’ils avaient appris qu’il était Alto. La méfiance et la prudence avaient aussitôt cédé la place au mépris. Les nobles ne devaient sans doute pas être différents ; s’il s’y rendait, il risquait vraiment de devoir affronter des chevaliers ou des soldats en armure de fer.
Comment est-ce qu’on tue un chevalier ?
Dans son esprit, Shan imagina un ennemi couvert d’une armure d’acier de la tête aux pieds. Une épée ne ferait probablement rien ; peut-être devrait-il frapper les jambes avec une masse pour le faire tomber.
Il pourrait aussi viser les yeux avec une lance, à distance. S’ils étaient assez forts pour vaincre des monstres comme les dragons, ils se déplaceraient plus vite et agiraient avec davantage de discernement, leurs corps étant plus résistants ; le combat ne serait donc pas facile. Peut-être ne pourrait-il même pas gagner.
Sans même s’en rendre compte, il avait déjà commencé à considérer les humains comme des ennemis, au même titre que les bêtes ou les monstres. La violence avait été le premier moyen qu’il avait trouvé pour défendre sa dignité ; il n’avait donc jamais appris à entrer en relation avec les autres autrement.
Par la suite, il rassembla ses affaires et parcourut les environs à la recherche d’un endroit où s’installer. Par chance, une cabane du village avait échappé aux flammes, car elle se trouvait un peu à l’écart. Plusieurs meubles étaient recouverts de peaux, ce qui laissait penser qu’elle avait appartenu à un chasseur. Sinon, il aurait été difficile de profiter d’un tel luxe.
La cabane du Village de l’Ombre des Montagnes constituait un abri tout à fait convenable. Comparés à la remise où il avait vécu, le toit et les murs étaient solides, les meubles moelleux, et la porte était même équipée d’un loquet robuste. Autre avantage : comme elle se trouvait un peu à l’écart du village, la puanteur des cadavres en décomposition n’y était pas trop forte.
Il n’avait ni le courage ni l’obligation de s’occuper de plus d’une centaine de cadavres. Il comptait donc les laisser aux animaux, qui les traîneraient ailleurs, et aux insectes, qui les dévoreraient. À bien y réfléchir, il aurait pu demander aux habitants du Village des Feuilles de nettoyer avant de partir.
Celina doit déjà être en train de pourrir, elle aussi.
Cette pensée lui traversa soudain l’esprit. Shan envisagea brièvement de se rendre au Village des Hiboux, à l’est, puis secoua bientôt la tête. S’il avait été attaqué encore plus tôt que cet endroit, les corps auraient tous pourri ou auraient été dévorés par les bêtes. Il n’était pas non plus certain de pouvoir reconnaître celui de Celina parmi eux.
Après avoir déballé toutes ses affaires, il passa son temps à explorer convenablement la forêt alentour. Contrairement à la forêt des Saules, où il allait parfois ramasser du bois, celle-ci correspondait bien au nom du Village de l’Ombre des Montagnes : elle s’étendait sur des collines aux pentes douces.
En errant çà et là, Shan se dessina une carte mentale en prenant pour repères les ravins, les ruisseaux, les arbres aux formes singulières et les sources. Au lieu de considérer cet endroit comme un lieu où il devait venir couper du bois ou remplir ses cruches, il le voyait comme sa terre, son territoire ; sans s’en rendre compte, il se mit à fredonner.
Il en profita pour se baigner dans le ruisseau et laver le sang qui le couvrait, puis nettoya ses vêtements tachés. Après avoir erré toute la journée, il rentra chez lui, se remplit de nouveau l’estomac et s’endormit. Couché sur un lit épais, bourré de paille d’avoine moelleuse et recouvert d’une étoffe de laine résistante, il avait vraiment l’impression de dormir dans une chambre céleste.
Un jour passa, puis un autre. Dans sa nouvelle demeure, Shan goûta pour la première fois de sa vie au bonheur. Le matin, il faisait la grasse matinée, se réveillait tard et mangeait ; puis il explorait les collines voisines, buvait au ruisseau, s’y baignait parfois ou s’amusait à sauter d’un arbre à l’autre.
Contrairement à la vie au village, pouvoir employer pleinement ses capacités et éprouver les limites de ses aptitudes physiques lui procurait un plaisir tout aussi intense que celui de massacrer ses ennemis. Il s’amusait aussi à manier les diverses armes qu’il possédait, en imaginant comment il s’en servirait contre des hommes ou des bêtes.
Il avait des adversaires sur lesquels mettre ces exercices en pratique. Le chasseur du village avait peut-être été paresseux, ou les cadavres avaient attiré des prédateurs ; toujours était-il que la forêt abritait bon nombre d’ennemis dangereux, comme des gobelins et des loups. Shan courait à travers les bois et les traquait sans relâche, sécurisant les environs de sa demeure tout en satisfaisant son envie de tuer.
À bien des égards, il menait une existence plus proche de celle d’une bête que de celle d’un être humain. Un jour, muni d’un arc et de flèches, il parvint à chasser un cerf qui s’abreuvait à une source. À quelque distance, il tendit la corde de son arc et la relâcha ; la flèche fila droit dans la tête de l’animal.
« Touché ! »
Il n’avait peut-être jamais appris à chasser, mais il avait aidé des chasseurs à quelques reprises. Le vider de son sang avec un poignard et le dépecer ne lui posèrent donc aucun problème. Le hic, encore une fois, c’était qu’il ne savait toujours pas faire de feu. Pour la deuxième fois, il regretta de ne pas avoir demandé comment s’y prendre lorsqu’il en avait eu l’occasion.
« Hum… »
Il ramassa des pierres dans les environs et les entrechoqua d’innombrables fois, mais aucune flamme n’en jaillit. Il finit par couper la viande de cerf en fines tranches avec son poignard et la mangea crue. Le goût était naturellement affreux. Ce n’était pas au point d’être immangeable, puisqu’il avait souvent mangé pire. Mais, après avoir goûté au fromage et aux fruits conservés dans le miel, ses exigences avaient monté.
J’aurais au moins dû garder quelques fruits au miel…
Alors qu’il fouillait le placard à la recherche d’un en-cas, parce qu’il avait un petit creux, Shan comprit qu’il ne restait plus rien à manger. Bien que la nourriture eût été apportée par des dizaines de personnes, il s’agissait surtout de petites choses à grignoter. Comme il s’était goinfré à chaque repas sans réfléchir, jusqu’à frôler l’explosion, le résultat était tout naturel.
Jusque-là, Shan n’avait jamais songé à économiser ou à conserver de la nourriture. Il avait vécu comme une bête de somme, se contentant des restes que lui donnait la famille du chef du village.
« Ah. »
Une fois toute la nourriture épuisée, il n’eut d’autre choix que de se nourrir du chevreuil qu’il avait chassé. Mais l’été approchait, et la viande ne tarda pas à tourner avec la chaleur. Ce n’était pas parce qu’il savait manier un arc que les animaux des collines et des forêts voisines allaient accourir les uns après les autres pour mourir à ses pieds. Et même s’il en attrapait, il resterait condamné à manger cette horrible viande crue.
Après y avoir réfléchi un instant, Shan attacha une épée et une masse à sa taille, puis prit sa lance. Les habitants du Village des Feuilles, au nord, avaient largement de quoi manger ; s’il leur demandait, ils partageraient peut-être un peu de leurs provisions. Et s’il fallait conclure un marché, il pouvait proposer les chandeliers en argent ou les métaux précieux fondus qu’il avait emportés.
Et s’ils refusaient catégoriquement de troquer, ce serait un peu mal, mais il n’aurait pas le choix : il devrait les menacer de son épée pour obtenir à manger. Après tout, il ne pouvait pas rester là à mourir de faim. Cette idée le fit rire : on aurait dit qu’il était devenu un bandit tout droit sorti d’un vieux conte.