Chapitre 39
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Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 39 : Si l’on court plus vite que le vol
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Peu avant leur départ de Hasra, alors qu’ils avaient terminé tous leurs préparatifs, un représentant du prince Elvin vint leur rendre visite, comme la princesse Serin l’avait annoncé.
L’homme se présenta comme le baron Rosk. C’était un bel homme, dans la seconde moitié de la vingtaine, à l’allure soignée et impeccable.
« Le prince Elvin souhaite conclure un contrat de vassalité avec moi ? »
« C’est exact. J’ai appris que vous connaissiez Sir Lugh, qui m’a dit le plus grand bien de vous. C’est bien naturel, après tout : vous avez remporté le tournoi. »
Le baron souriait avec aisance, mais Shan sentait qu’il le jaugeait en même temps.
Pour échapper à cet examen gênant, Shan but une gorgée de thé avant de donner la réponse qu’il avait préparée.
« Je vous remercie de votre offre, mais je compte d’abord faire mes preuves davantage en tant que chevalier errant. »
« Le vainqueur du tournoi de joute de Hasra veut encore faire ses preuves ? Ne me dites pas que vous comptez tuer un dragon. »
« Si l’occasion se présente. »
Le baron prit un air incrédule.
Il ne savait visiblement pas si Shan était sérieux ou s’il plaisantait.
Après un instant, le baron Rosk lui posa une question d’un ton quelque peu sinistre.
« Je vous le demande au cas où, mais vous n’auriez pas conclu de contrat de vassalité avec la princesse Serin en plus d’avoir reçu votre titre de chevalier de sa part ? »
Apparemment, quelqu’un avait aperçu Shan et Roden se rendre de nuit, quelque temps auparavant, au domaine du comte Paless, l’oncle maternel de la princesse Serin. Le baron insista sur la question avec une surprenante fermeté.
« Je n’ai pas conclu de contrat de vassalité. Si c’était le cas, je vous l’aurais dit. »
Un chevalier ne devait jamais avoir honte de révéler le nom de son seigneur.
Mais, de toute façon, Shan n’avait vraiment pas conclu de contrat de vassalité avec la princesse Serin. Il n’avait donc aucune raison de s’inquiéter.
Ils n’étaient que des alliés, après tout.
Cependant, Shan n’était pas très doué pour jouer la comédie, et les mouvements maladroits de ses yeux et de ses muscles faciaux ne firent qu’embrouiller davantage le baron.
Le baron Rosk le fixa un moment, puis gémit et secoua la tête.
« Bien. Évidemment. Hm… Très bien. Contactez-nous si vous changez d’avis. »
Le baron Rosk laissa une invitation à Shan, puis quitta le Domaine des Weavers.
Roden, qui s’était tenu en silence derrière lui, renifla.
« Ce prince est vraiment imbu de lui-même. Je ne m’attendais pas à ce qu’il vienne en personne, mais je ne pensais pas non plus qu’il enverrait quelqu’un comme ça. »
« Quelqu’un comme ça ? »
« Le baron Rosk est un coureur de jupons notoire et une vraie ordure dans la capitale. Il suffit de regarder les gens dont il s’entoure pour comprendre quel genre d’homme est au sommet. »
La voix de Roden prit une amertume presque personnelle lorsqu’il parla du baron.
Plutôt que de creuser la question, Shan chassa l’araignée de l’épaule de Roden.
« Quoi qu’il en soit, c’est encore plus clair maintenant. Nous ne pouvons pas rompre nos liens avec la princesse Serin. »
« Pourquoi ? »
« Parce que l’écart entre leurs informations est trop grand ! Les deux princes ne savent même pas si leur sœur est leur ennemie, alors qu’elle les tient tous les deux dans le creux de sa main. Il suffit de voir qu’elle avait prédit la venue de quelqu’un aujourd’hui. »
Roden posa la main sur son menton et pencha la tête, incapable d’imaginer les méthodes employées par la princesse Serin.
« Peut-être qu’elle fait avaler à leurs aides un poison qu’elle seule peut neutraliser, et qu’elle les contrôle comme ça… Surtout qu’elle a dit que ça ne poserait aucun problème si tout le monde savait que nous chassions des vampires cette fois-ci. »
La princesse Serin avait affirmé que même s’ils chassaient le vampire du Château de Kastaman, le prince Elvin ne soupçonnerait pas un instant que l’information venait d’elle.
S’il l’apprenait, il soupçonnerait plutôt le prince Conrad.
Conrad, fervent adepte de l’Ancienne Foi jusqu’au bout des ongles, n’aurait jamais pris Shan comme subordonné. Le prince Elvin penserait que Conrad avait simplement appris quelque part l’existence de vampires et qu’il avait discrètement divulgué l’information.
Autrement dit, c’était un stratagème qui permettrait de contrer l’une des manœuvres du prince Elvin tout en semant la discorde entre les deux princes.
« Maintenant que j’y pense, le prince Conrad ne fait vraiment pas grand-chose, hein ? Engager un vampire, essayer de me recruter, soupçonner la princesse… Tout ça, c’est le deuxième prince qui s’en est chargé. »
« Ceux qui sont au sommet ont tout à gagner à préserver le statu quo. Les coups habiles sont l’apanage de ceux qui sont désavantagés, du camp le plus faible. »
Fils aîné du roi, soutenu par les seigneurs provinciaux, riches et puissants, de l’Ancienne Foi ainsi que par le plus grand chevalier du royaume, le prince Conrad n’avait pas besoin de se soucier de manigances aussi sournoises.
Après avoir bavardé un moment, ils se dirigèrent tous deux vers les écuries.
Ils sortirent Awin et le meilleur cheval qu’ils purent trouver pour Roden, puis chargèrent les bagages préparés à l’avance. Ils étaient prêts à prendre la route.
« Ce n’est pas trop lourd, Awin ? »
Awin renâcla, comme si la charge ne pesait rien.
Elle portait environ deux fois plus de bagages que le cheval à côté d’elle. C’était une démonstration impressionnante de ses capacités physiques.
Peu après, Shan revêtit une armure de plates complète, comme il se devait pour un chevalier, tandis que Roden se tenait derrière lui dans la cotte de mailles qu’il portait d’ordinaire. Après avoir pris congé des gens du domaine, ils partirent.
L’heure était venue de chasser des vampires.
* * *
À Raven, petite ville du centre-nord de Pendia, se trouvait une taverne où les mercenaires avaient l’habitude de se retrouver.
Le mot « mercenaires » leur donnait un air important, mais ils ressemblaient plutôt à une bande de tire-au-flanc qui, lassés de cultiver leurs terres tout en combattant des monstres, avaient décidé de faire de ces combats leur métier.
Une véritable compagnie de mercenaires serait partie vers l’est, plus près du Royaume des Démons, ou vers l’ouest ou le sud, où le passage était plus fréquent.
« On dirait qu’il ne s’est encore rien passé aujourd’hui. »
« Quelqu’un s’est occupé du fantôme de terre dans le champ du vieux Etin ? »
« Qui sait ? Il s’en est peut-être chargé lui-même. »
« S’en charger ? Si ce vieux fou y est allé, il n’aura fait qu’ajouter de l’engrais au sol… »
Les mercenaires, qui s’ennuyaient, bavardaient de choses et d’autres lorsque la porte de la taverne s’ouvrit brusquement.
Ils tournèrent la tête, espérant que quelque chose viendrait enfin les distraire. Puis ils retirèrent vite leurs pieds des tables et se rassirent correctement.
Un jeune chevalier en armure de plates venait d’entrer.
« Ouah. »
« Un chevalier ! »
« Il est jeune. »
« Qu’est-ce qu’il fait ici ? »
Tous l’observaient avec un mélange de curiosité et de prudence, mais personne n’osa parler le premier.
Ce fut alors le grand homme qui se tenait derrière le chevalier qui prit la parole.
« Je suis Roden, l’écuyer de Sir Shan de la maison Barendil ! Nous recrutons des hommes courageux pour une chasse aux vampires ! »
« Un vampire… ? »
« Pourquoi un chevalier aurait-il besoin d’engager des mercenaires pour chasser une créature pareille ? »
Quelques mercenaires auraient normalement suffi à s’occuper d’un vampire ordinaire. Même si le chevalier avait l’air jeune, il semblait étrange qu’il en engage pour en chasser un.
Leur doute fut vite dissipé.
« Notre cible n’est pas un vampire ordinaire. C’est un vampire supérieur capable de se faire passer pour un humain ! »
« Oh… »
« Il y a un monstre pareil dans les environs ? »
« Moi, je passe mon tour. »
Certains écoutaient attentivement, dans l’espoir d’une belle récompense pour une mission de taille, tandis que d’autres restaient parfaitement indifférents.
Ils ne parvenaient tout simplement pas à faire confiance à un chevalier qui paraissait si jeune.
Les chevaliers et les mercenaires entretenaient une relation semblable à celle des bergers et de leurs chiens. S’ils partaient chasser un vampire et que ce jeune chevalier mourait sans même opposer de résistance, eux aussi seraient en danger.
À cet instant, un mercenaire plutôt bien renseigné fixa Shan avec attention, puis s’écria, surpris :
« Attendez, vous seriez Sir Shan, le vainqueur du tournoi de joute de Hasra ? »
« C’est exact. La nouvelle s’est répandue jusque-là, à ce que je vois. »
Roden répondit à sa place, et des exclamations s’élevèrent parmi les mercenaires.
« Le vainqueur du tournoi de joute ? Ce gamin ? »
« Ouais. Ça a fait un sacré remue-ménage : le vainqueur était un garçon qui n’avait même pas quinze ans. On dit qu’il fait partie des Altos. »
« Seigneur… »
« Alors il est plus jeune que mon petit frère. »
Certains considéraient les tournois de joute comme de simples jeux de chevaliers, mais tous s’accordaient à dire que quiconque remportait l’un d’eux devait avoir un talent exceptionnel.
Avec un chevalier aussi puissant à la tête du groupe, la situation était différente.
« Quand part-on ? »
« Tout de suite. Nous prenons la direction du nord. »
« Quelle est la paie ? »
« Il y aura une prime de chasse ? »
Après plusieurs négociations, Sir Shan se retrouva rapidement à la tête de seize mercenaires.
Une petite ville comme celle-ci ne comptait pas beaucoup de mercenaires compétents et, vu ce dont Shan avait besoin, inutile d’en engager davantage. C’était suffisant.
Roden mena toutes les négociations. Les mercenaires s’étonnèrent que, malgré son allure de chevalier intrépide, il se montre aussi rusé et calculateur qu’un marchand.
Un peu plus tard, les mercenaires engagés furent de nouveau stupéfaits en découvrant la monture de leur chevalier.
Avec son mystérieux éclat métallique, sa silhouette élégante et sa taille qui dépassait d’une bonne tête celle des autres chevaux, elle avait l’air d’être la monture d’une déesse.
« Waouh, c’est… »
« Un Cheval de guerre de Horais. Apparemment, c’était le prix décerné au vainqueur du tournoi de joute dans la capitale. »
« La monture de Sir Shan est très difficile sur le choix de ceux qu’elle laisse approcher. Ne vous en approchez pas à la légère. »
Tous acquiescèrent à l’avertissement de Roden, même s’ils eurent du mal à dissimuler la convoitise qui brillait dans leurs yeux.
S’ils volaient et revendaient un cheval pareil, ils gagneraient plus d’argent qu’une vie entière de mercenariat ne pourrait leur en rapporter.
Bien sûr, avec le champion du tournoi juste devant eux, ils ne pouvaient même pas y songer.
Une fois les contrats de travail finalisés, le groupe quitta aussitôt la ville et prit la direction du nord.
Ce n’est qu’alors que Roden révéla aux mercenaires leur destination. Il avait craint que quelqu’un, en ville, soit lié à leur cible.
« Le vampire que nous chassons se trouve au Château de Kastaman. »
« Le Château de Kastaman… Un vampire supérieur vit dans un endroit pareil ? C’est la première fois que j’en entends parler. »
« Maintenant que j’y pense, j’ai entendu dire qu’il y avait un nombre inhabituel de vampires dans les environs. »
« Ah bon ? »
Même les habitants des environs semblaient l’ignorer, ce qui montrait à quel point la créature avait bien dissimulé son identité.
Si la princesse Serin n’avait pas intercepté d’une façon ou d’une autre les échanges entre le seigneur de Kastaman et le prince Elvin, ils n’auraient jamais découvert la vérité.
« Notre cible, c’est le seigneur de Kastaman. »
« Quoi ? »
« Sir Chevalier, vous… »
Le Château de Kastaman était trop petit pour qu’on parle vraiment de fief. Il s’agissait plutôt d’un manoir, mais son seigneur était tout de même un noble.
Les avait-on engagés pour régler un différend entre nobles ? On leur avait pourtant dit qu’il s’agissait d’une chasse aux vampires.
Roden lança un regard féroce aux mercenaires déconcertés.
« La créature a acheté le titre de seigneur de Kastaman et se fait passer pour un noble. Même si quelque chose tourne mal, aucun d’entre vous ne sera tenu pour responsable. »
« Ah, compris. »
Sous le regard sévère de Roden, les mercenaires acceptèrent son explication et se turent.
À voir les choses, cet écuyer avait davantage l’allure d’un chevalier que le chevalier lui-même. Ils n’osaient pas lui tenir tête.
* * *
Les mercenaires n’eurent pas longtemps à attendre pour assister aux prouesses du jeune chevalier qui ne semblait pas très chevaleresque.
Une demi-journée après avoir quitté Raven et pris la direction du nord, alors qu’ils commençaient à peine à établir leur camp, un ours apparut devant eux.
« Quoi ? Ce n’est qu’un ours. »
« Méfiez-vous. Ces bêtes sont plus dangereuses que la plupart des monstres. »
La plupart des prédateurs de la chaîne alimentaire de Pendia avaient été chassés par les monstres, mais quelques prédateurs dominants, comme les ours et les tigres, avaient réussi à survivre à la compétition.
Bien entendu, ceux qui avaient survécu aux affrontements avec les monstres étaient plus grands et plus féroces que les bêtes ordinaires. Ils représentaient donc un danger même pour des guerriers armés.
Il n’était pas impossible de les tuer, mais il fallait risquer de graves blessures, voire la mort.
L’ours était maigre à faire peur et, fou de faim, s’approchait en grognant et en renâclant. Les mercenaires reculèrent avec hésitation.
Shan les observa, descendit de cheval et s’avança.
« Reculez tous. »
« Oui, Sir ! »
Personne n’osa désobéir à son employeur. Tandis qu’ils battaient en retraite, l’ours affamé chargea aussitôt.
Il interpréta le recul de ses ennemis menaçants et le fait qu’ils n’aient laissé devant lui que la plus petite créature comme une invitation à se jeter sur leur appât.
Cette erreur lui coûta la vie.
Shan se tint immobile, sa nouvelle lance à la main, puis la planta avec précision dans la tête de l’ours qui approchait.
Thud.
Sans même y mettre beaucoup de force, la pointe perça la peau épaisse et le crâne de l’ours, traversa son cerveau et lui ôta la vie.
Bien.
Shan regarda l’ours étendu au sol et sourit, satisfait.
Il n’avait pas du tout utilisé son Esprit, pourtant la lance avait traversé la chair et les os aussi facilement que du fromage. Elle avait également résisté au poids d’un ours gigantesque sans se briser.
Elle semblait tout à fait capable d’infliger des blessures mortelles à un grand monstre.
J’ai bien fait de choisir une lance.
Il avait envisagé de choisir une armure plutôt qu’une arme, mais Mille Formes était difficile à utiliser devant les autres. Il lui fallait une arme qu’il puisse manier ouvertement.
Une longue lance comme celle-ci était également difficile à fabriquer et à manier avec Mille Formes, à cause de sa taille.
Lorsque Shan retira la lance de la tête de l’ours, les mercenaires autour de lui sortirent enfin de leur stupeur et éclatèrent en acclamations.
« Waouh… ! »
« C’est ça, un chevalier ? »
« Un ours ne lui a même pas posé de problème. »
Ils avaient appris qu’il avait remporté le tournoi de joute, mais son jeune âge les avait franchement inquiétés. Après l’avoir vu à l’œuvre, ils n’eurent plus le moindre doute.
Même la faible lueur verte qui commença à briller dans ses yeux tandis que l’obscurité tombait peu à peu leur parut étrangement rassurante.
Pour le dîner, ils dépecèrent l’ours qu’ils avaient chassé et le firent rôtir.
Comme il s’agissait d’un animal sauvage, sa viande était dure et avait une forte odeur, mais personne ne se plaignit. De la viande fraîche était un luxe dans un voyage pareil.
« J’ai entendu dire que les pattes de cette bête étaient un mets délicat quand on sait les cuisiner. »
« On peut vraiment cuire quelque chose d’aussi coriace ? »
« Hein ? C’est justement pour ça qu’il faut les préparer spécialement… »
Le mercenaire qui s’apprêtait à répondre sans réfléchir comprit que son interlocuteur était le jeune chevalier. Il se raidit.
Après un instant, il se força à afficher un sourire obséquieux.
« Je n’en connais pas moi-même les détails, Sir, mais c’est un marchand itinérant qui me l’a raconté. Il paraît que ces salauds d’Ajun aiment cuisiner les pattes d’ours… »
« J’aimerais bien goûter ça un jour. »
« Si j’apprends un jour la recette, je vous en préparerai sans faute. »
Depuis le début du contrat, Shan avait tout laissé à son écuyer et gardé la bouche fermée. Lorsqu’il prit enfin la parole, les autres mercenaires furent surpris, mais contents.
Un employeur avec qui l’on pouvait discuter était bien plus rassurant et agréable qu’un autre avec qui on ne pouvait pas parler.
Après avoir vu Shan tuer l’ours d’un seul coup, aucun d’eux n’était assez stupide pour le mépriser ou essayer de lui faire la leçon.
En vérité, Shan était resté silencieux jusque-là et ne s’était mis à parler que parce qu’il avait réfléchi à la situation jusque-là.
Bien entendu, c’était Roden qui le lui avait conseillé.
Pourtant, cette nuit-là, un événement rendit presque insignifiante la proximité qu’ils commençaient à nouer.
Ils furent réveillés par un cri atroce et découvrirent que deux mercenaires censés monter la garde avaient disparu.
En se dirigeant vers le cri, ils trouvèrent l’un d’eux qui hurlait, une jambe écrasée.
« P-pitié, sauvez-moi. Je vous en prie, sauvez… »
« Haa… »
Roden soupira en comprenant la situation.
Derrière lui gisait l’autre sentinelle, morte, le crâne écrasé, et Awin, furieuse qu’on ait troublé son sommeil.
Les deux hommes avaient tenté de voler le cheval en secret et de s’enfuir pendant que tout le monde dormait, mais ils avaient connu une fin horrible.
Voler la monture de son employeur, surtout celle d’un chevalier, était un crime grave qui méritait une exécution immédiate.
Mais ils étaient tous apparentés de loin aux habitants du coin et personne ne sut quoi faire. Ils hésitèrent, tout simplement.
Ces mercenaires locaux combattaient surtout des monstres et n’avaient pas l’habitude de tuer des gens, contrairement aux mercenaires de Libert, souvent appelés à prendre part aux guerres entre humains.
À la fin, Shan ne supporta plus leur comportement pitoyable et s’avança lui-même.
Le jeune chevalier, qui quelques instants plus tôt leur parlait avec tant de familiarité, dégaina calmement son épée et trancha la tête du voleur.
Tous poussèrent un cri de stupeur.
« Éloignez les corps. Les monstres s’en chargeront. »
« O-oui, Sir. »
Les mercenaires échangèrent des regards, admiratifs. Même jeune, un chevalier restait un chevalier. Il était impitoyable.
* * *
« Voici le Château de Kastaman. »
Le deuxième jour après leur départ de la ville, un mercenaire qui leur servait de guide désigna le château perché au sommet d’une colline.
Le Château de Kastaman était l’image même du domaine féodal.
En contrebas de ses murs de pierre, sur la colline, une église, un moulin et un village étaient protégés par une palissade de bois. Tout autour s’étendaient des terres agricoles et des pâturages où broutaient des moutons.
« Bien. Que chacun suive le plan. »
« Oui, Sir ! »
« Allons-y ! »
À ce signal, Shan et Roden menèrent les mercenaires armés tout droit dans le domaine de Kastaman.
Les fermiers qui travaillaient sous le soleil brûlant de midi furent surpris par l’apparition soudaine d’une troupe inconnue et se mirent à crier.
« Des bandits ! Ce sont des bandits ! »
« Le père d’Eli, sortez ! Des bandits sont là ! »
« Non, attendez. Je crois que celui qui est devant est un chevalier… »
Au moins un fermier, qui avait l’œil vif, reconnut la tenue de chevalier de Shan à la tête du groupe et tenta d’arrêter les autres.
Roden hurla alors d’une voix tonitruante, jaillie de sa large poitrine.
« Nous sommes la troupe menée par Sir Shan de la maison Barendil ! Nous sommes venus purger ce territoire des vampires. Que tous les humains gardent leur calme ! Quiconque s’enfuit sera considéré comme un laquais des vampires ! »
Désorientés par cette déclaration soudaine, les habitants s’arrêtèrent alors qu’ils s’apprêtaient à fuir et se regardèrent les uns les autres.
Roden fit aussitôt signe aux mercenaires derrière lui.
« Allez, rassemblez-les ! »
« Oui, Sir ! »
Les mercenaires rassemblèrent derrière la palissade les villageois qui travaillaient dans les champs alentour, puis bloquèrent toutes les issues possibles.
Douze des quatorze hommes se chargèrent de cette tâche, tandis que les deux autres restèrent auprès de Shan et Roden.
« Avoir des mercenaires sous ses ordres pour faire le travail, c’est pratique, pas vrai ? »
Roden parla à voix basse, tandis que Shan observait la scène d’un air étrange.
S’ils n’étaient venus qu’à deux, ils auraient eu du mal à maîtriser plus d’une centaine de personnes. Il aurait aussi été difficile de parer à l’éventualité que le seigneur ou l’un de ses laquais se cache parmi les villageois, retourne au château pour les avertir ou incite les habitants à se révolter.
« C’est vrai. Même si ça me fait un peu bizarre. »
« Pourquoi ? »
« Ça me rappelle le passé. »
N’était-ce pas exactement comme lorsque la Légion du Lion d’Acier avait massacré les habitants du Village des Saules ?
À l’époque, il n’y avait pas eu de chevalier, évidemment.
À cet instant, un prêtre sortit en courant de l’église située entre le village et le château. À cette vue, il s’écria, furieux :
Cette scène aussi rappela à Shan les derniers instants du prêtre Ador.
« Chevalier inconnu ! De quel droit opprimez-vous ainsi les faibles ? La déesse vous regarde ! »
« Je suis venu accomplir la volonté de la déesse. Prêtre, veuillez coopérer. »
« Coopérer ? Mais qu’est-ce que… »
Shan descendit d’Awin et s’approcha du prêtre déconcerté, en lui tendant une pièce d’argent polie.
À cette vue, les yeux du prêtre vacillèrent nettement.
« Ce n’est qu’un simple test… »
Avant qu’il ait pu terminer, Shan se cambra rapidement en arrière pour esquiver l’attaque qui fondait sur lui.
La main droite du prêtre, parfaitement normale quelques instants plus tôt, était devenue pâle comme du marbre. Ses ongles s’étaient allongés en griffes acérées comme des crochets.
Le vampire avait complètement abandonné son apparence humaine. Son museau aplati évoquait celui d’une chauve-souris, et ses yeux rouge sang luisaient tandis qu’il grognait.
« Comment l’avez-vous découvert ? »
« Il y en avait donc bien plusieurs. »
D’après la princesse Serin, les prêtres de l’Église de la Déesse étaient ceux qui devaient se méfier le plus des créatures telles que les vampires supérieurs, dotés d’une apparence humaine et d’une intelligence exceptionnelle.
Si la créature était restée cachée si longtemps, il était probable que l’église locale fût de mèche avec les vampires. Son avertissement s’était révélé juste.
« C’est donc vrai ! »
« Urgh ! »
Ils en avaient entendu parler, mais lorsque le prêtre se transforma véritablement en vampire, les deux mercenaires derrière Shan reculèrent, terrifiés, et pointèrent leurs lances vers lui.
Ils furent également soulagés de comprendre qu’ils n’avaient pas été mêlés à un différend entre nobles.
Leur prudence était inutile.
Le vampire bondit avec la vitesse et l’agilité d’une bête, mais Shan le tailla aussitôt en plusieurs morceaux de son épée longue.
Les mercenaires ne se doutaient pas que le vampire avait tenté de les hypnotiser du regard, ni que sa tentative s’était révélée vaine face à l’Esprit écrasant de Shan.
À leurs yeux, Shan avait simplement abattu la créature en un instant.
Fasciné, Shan observa les organes et les lambeaux de chair éparpillés au sol se tortiller, tentant de se rassembler.
« La capacité de régénération des vampires supérieurs est vraiment incroyable… »
Même les trolls ne se régénéraient pas autant. Cette vitalité dépassait le surnaturel, elle frisait le transcendant.
À bien y réfléchir, Shan aurait dû tester l’efficacité de l’effet inhibiteur de régénération de sa lance.
Heureusement, le seigneur du château était encore là. Il pourrait donc essayer sur lui.
Roden dispersa la poudre d’argent qu’il avait préparée, comme s’il semait des graines. Le corps qui essayait de se reconstituer s’embrasa d’une flamme blanche.
Un vampire supérieur en pleine possession de ses moyens aurait peut-être résisté, mais après avoir été mis en pièces, sa résistance à l’argent avait fortement diminué. Ils pouvaient donc en venir à bout de cette façon.
Ensuite, Shan et Roden ordonnèrent aux mercenaires de soumettre les villageois à un test simple.
Il suffisait d’appuyer fermement une pièce d’argent contre une zone de peau.
Les vampires et les loups-garous faisaient partie des races qui réagissaient mal à l’argent. Les vampires supérieurs y résistaient dans une certaine mesure, mais ne pouvaient éviter une légère inflammation.
C’était suffisant pour les identifier.
« Les meurtres et les pillages injustifiés sont strictement interdits. Si j’en apprends l’existence à notre retour, vous serez sévèrement punis. C’est bien compris ? »
« Bien sûr, Sir. Certains d’entre nous sont des parents éloignés des gens d’ici. »
Les mercenaires répondirent d’un ton servile à la menace de Roden.
C’était pour cela qu’ils avaient volontairement engagé des hommes du coin au lieu de mercenaires de la capitale.
Bien entendu, ils avaient pris le risque que l’un des laquais du vampire se trouve parmi eux.
Après avoir donné ses ordres, Shan prit deux mercenaires avec Roden et se dirigea droit vers le château, où devait se trouver le seigneur du domaine.
Soudain, quelque chose de noir jaillit du haut du château et s’envola.
« Qu’est-ce que… ? »
« Ne me dites pas que… »
Autrefois, on appelait parfois les vampires des hommes-chauves-souris, comme les loups-garous.
Ils ressemblaient à un grotesque mélange d’humain et de chauve-souris.
Seule une poignée d’entre eux possédaient des ailes assez développées pour voler. Le seigneur de Kastaman devait être l’un de ces vampires.
C’était la preuve qu’il était d’une tout autre puissance que le vampire qu’ils venaient de tuer, même parmi les vampires supérieurs.
Les mercenaires regardèrent la créature disparaître rapidement au loin et poussèrent des cris alarmés.
« C-cette chose ! »
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
« Qu’est-ce qu’on fait ? On l’attrape. »
Shan saisit la lance attachée au flanc d’Awin, puis trancha au poignard la corde qui reliait les bagages à sa selle.
Il sentit aussitôt le corps d’Awin s’alléger lorsqu’elle fit un pas léger.
« Je vous laisse vous occuper du reste ! N’entrez pas dans le château ! »
« Compris ! »
Laissant derrière lui la réponse de Roden, Shan lança Awin au galop en direction du vampire qui volait au loin.
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