Chapitre 36
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Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 36 : Le premier amour vient comme une fièvre
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Quand la princesse eut fini de parler, le silence retomba dans la pièce, seulement troublé par les crépitements du feu dans la cheminée.
Roden aurait voulu pouvoir revenir en arrière, avant que ces paroles dangereuses ne soient prononcées.
La déclaration de la jeune fille l’avait laissé sous le choc.
L’Âge de la Magie…
Le simple fait d’évoquer cette idée suffisait à faire rugir d’indignation l’Ancienne Foi, qui représentait la moitié des institutions religieuses de Pendia.
Si elle tentait vraiment une telle chose, le royaume se diviserait à coup sûr en deux et sombrerait dans une guerre civile.
Non, des pays voisins attachés à l’Ancienne Foi, comme Libert et Ajun, pourraient même envoyer des troupes pour intervenir.
Ce serait le retour de la guerre de religion qui avait éclaté cinq cents ans plus tôt, à la chute de l’Empire Arman, lorsque la Nouvelle Foi et l’Ancienne Foi s’étaient séparées et entre-tuées.
Rien que d’y penser, Roden en eut la bouche sèche.
« V-vous êtes sûre que personne d’autre n’est au courant ? »
« Quelques professeurs de la Société de Magie que j’ai consultés connaissent peut-être des fragments des recherches, mais presque personne ne connaît le plan dans son ensemble ni son objectif ultime. Le président de la Société, moi, mon oncle maternel, et Aran et Kagon, ici présents, qui se sont chargés de toutes sortes de tâches… Et maintenant, vous deux aussi. »
Autrement dit, elle venait de révéler un secret absolument confidentiel, qui n’avait jamais dû filtrer.
Si c’est un secret pareil, gardez-le aussi loin de nous, par pitié, pensa Roden, horrifié, avant de prendre la parole avec précaution.
« Je ne suis pas sûr que nous soyons autorisés à savoir cela. »
Serin souhaitait manifestement entretenir avec Shan une relation de coopération informelle, ou une amitié, comme elle disait.
Même après l’avoir fait chevalier, elle s’était contentée de vagues allusions à ce genre de sujets.
Pourtant, elle leur révélait à présent, sans prévenir, une ambition que même des frères et sœurs auraient hésité à partager. Il devait bien y avoir une raison.
Serin secoua la tête.
« À la cour, les mauvaises rumeurs à mon sujet ne manquent déjà pas. Une de plus ne changera pas grand-chose. Conrad croit encore que j’ai essayé d’empoisonner Père. Selon lui, puisque je me suis adonnée à la magie maléfique, j’en serais tout à fait capable. À côté de cela, un soupçon sans fondement comme celui-ci ne représente rien. »
Comparée aux soupçons selon lesquels elle aurait tenté d’empoisonner le roi, son propre père, l’idée de l’Âge de la Magie serait probablement rejetée comme une pure absurdité.
C’était même une idée si démesurée qu’elle semblait irréelle.
« De toute façon, je parle d’un avenir lointain, plusieurs décennies après mon accession au trône. Je n’ai pas l’intention d’imposer des réformes et de régner sur les cadavres de mes sujets. Si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce que la récompense de cette mission est un objet fabriqué grâce à cette technologie. »
À la mention d’un objet magique, les yeux de Shan s’illuminèrent et il se redressa.
Il serait naturellement moins performant que le Mille Formes qu’il possédait, mais, puisqu’il serait fabriqué pour lui, il pourrait en choisir la forme et les propriétés.
Et surtout, un objet aux performances moyennes serait plus facile à utiliser au grand jour.
« Une fois ce tournoi de joutes terminé, je veux que vous chassiez le maître du Château de Kastaman. »
« Le maître du château ? »
Le maître d’un château devait être un noble. Est-ce qu’on disait normalement qu’on allait chasser un noble ?
Voyant la confusion de Shan, Serin s’expliqua.
« C’est un vampire. Pas un de ces vampires de bas rang qui pullulent dans les montagnes et les champs, mais un vampire supérieur qui vit depuis au moins plusieurs siècles. »
En général, les vampires n’étaient que des monstres de bas rang, des créatures décharnées qui poussaient des cris stridents et convoitaient le sang humain jusqu’à leur extermination.
Il arrivait toutefois que l’un d’eux, après s’être longtemps repu de sang humain, subisse une métamorphose.
Ces vampires supérieurs possédaient des capacités physiques exceptionnelles et éveillaient diverses aptitudes magiques innées, propres aux monstres de haut rang.
Mais le plus terrifiant, c’était qu’ils étaient aussi intelligents que les humains.
« C’est étonnant qu’on ne l’ait pas encore exterminé. »
« Il a bien dissimulé son identité. J’ai entendu dire qu’il avait acheté l’identité d’un noble humain et s’était emparé d’un château. Nous l’avons découvert après avoir reçu des informations selon lesquelles il comptait s’allier secrètement à Elvin. Il semble vouloir soutenir Elvin dans sa conquête du trône, puis recevoir un petit territoire en récompense. Autrement dit, un terrain de chasse pour le vampire. »
Même si un monstre avait une intelligence comparable à celle d’un humain, un prince ne devrait pas s’allier à lui.
À mesure que les détails rendaient l’histoire plus inquiétante, Roden, stupéfait, avança une hypothèse.
« Les monstres doivent pouvoir explorer le Royaume des Démons beaucoup plus facilement que les humains. Il cherche peut-être à obtenir de l’aide pour trouver un objet magique capable de guérir Sa Majesté. »
« Hein ? »
Serin parut déconcertée par les paroles de Roden, puis se couvrit soudain la bouche et laissa échapper un petit rire.
« Ah, excusez-moi… J’avais oublié cette histoire. »
Oublié cette histoire ?
Pouvait-elle vraiment se désintéresser à ce point d’une affaire qui déciderait presque de qui monterait sur le trône ? Celui qui guérirait le roi deviendrait le prochain souverain.
Serin éclaircit les choses pour les deux hommes, toujours perplexes.
« Aucun de mes frères ne compte consacrer ses efforts à chercher dans le Royaume des Démons un objet magique qui guérira Père. Ils ne pensent qu’à s’entretuer en secret. Ce vampire servira probablement d’assassin pour éliminer les chevaliers du camp adverse. »
« Quoi ? »
« Vous croyez vraiment qu’un puissant objet de guérison, que personne n’a trouvé depuis des siècles, va apparaître simplement parce qu’ils se précipitent dans le Royaume des Démons ? Et même s’ils le trouvaient, le rétablissement complet de Père les obligerait à rester princes plusieurs années de plus, peut-être même des décennies. Avec un peu de malchance, ils pourraient vieillir et mourir avant lui. Pourquoi voudraient-ils le trouver ? »
Présentée ainsi, son explication tenait debout.
Il restait toutefois glaçant de songer à ces enfants dont le père était tombé malade, mais qui ne pensaient qu’à s’entretuer au lieu de le guérir.
Roden avait entendu dire que le pouvoir était terrifiant, mais ne s’était pas attendu à une telle chose.
« Alors, les armées que les deux princes envoient dans le Royaume des Démons… »
« Ce n’est que de la comédie, puisque Père est encore en vie. Ils ne peuvent pas se permettre de s’attirer ouvertement ses foudres. Tous les chevaliers et assassins vraiment compétents sont rassemblés dans la capitale. Il suffit de regarder le marquis Abel pour s’en convaincre. Il n’est jamais parti pour le Royaume des Démons. »
Cela signifiait que les chevaliers qui espéraient gagner le tournoi de joutes, obtenir le soutien d’un prince et gravir les échelons se trompaient depuis le début.
Si les princes les recrutaient, ce serait pour les faire s’entretuer.
« Laissons cela de côté pour l’instant. Ce n’est pas encore le moment de nous affronter, et je ne risque rien tant que ces deux-là s’acharnent à s’entretuer. Alors, acceptez-vous cette mission ? »
« Oui. »
Après avoir échangé un regard avec Roden, Shan hocha la tête.
On ne lui demandait pas d’assassiner quelqu’un. Chasser des vampires faisait pratiquement partie du devoir d’un chevalier ; il n’avait donc aucune raison de refuser.
Même parmi les vampires supérieurs, la force variait énormément d’un individu à l’autre, et les plus puissants pouvaient dévorer un ou deux chevaliers sans difficulté.
Mais ils restaient plusieurs degrés en dessous d’un cocatrix.
Shan possédait aussi une arme secrète particulièrement efficace contre ce genre de créatures. Le vampire ferait un ajout parfait à son tableau de chasse.
« Parfait. Dites-moi ce que vous voulez, et je ferai fabriquer l’objet magique à l’avance. L’une des raisons, c’est de le tester en combat réel. »
À bien y réfléchir, elle avait dit que les recherches touchaient à leur fin et qu’il ne restait que la vérification finale.
Elle comptait apparemment la mener en demandant à Shan de s’en servir lui-même.
« Oh, et si vous parvenez à le tuer seul, j’aimerais examiner de nouveau votre corps, comme la dernière fois. Par précaution. »
La princesse ajouta à voix basse qu’il arrivait à des chevaliers de tuer seuls des vampires supérieurs ; Shan ne devait donc pas trop espérer.
Un peu plus tard, Shan et Roden quittèrent la villa de la princesse et traversèrent les rues sombres, chacun perdu dans ses pensées.
Roden prit la parole le premier.
« Franchement… Plus j’en apprends, plus j’ai l’impression de recevoir un coup derrière la tête. »
« Ouais. »
« Jusqu’à l’année dernière, je n’aurais jamais imaginé découvrir un monde pareil, encore moins m’y retrouver mêlé. Mon seul but, c’était de vaincre cette satanée maladie et de devenir chevalier. »
Le monde de Roden avait changé après qu’il se fut retrouvé mêlé aux affaires du petit garçon qui marchait à ses côtés.
Les ténèbres de la cour royale et ses innombrables complots semblaient se rapprocher à chaque pas. C’était terrifiant.
« Désolé. »
Shan prit cela pour un reproche et s’excusa d’un ton un peu abattu.
Roden tendit la main et lui ébouriffa vigoureusement les cheveux noirs.
« Pourquoi tu t’excuses, idiot ? Tant qu’on y est, autant grimper le plus haut possible. Et alors, si on meurt une fois ? Ce n’est pas comme si on pouvait mourir deux fois. »
Une fois lancé au galop, impossible de descendre de cheval.
Tout ce qu’on pouvait faire, c’était serrer les cuisses et continuer d’avancer jusqu’au bout.
Que ce bout soit une falaise ou le paradis.
* * *
Le deuxième jour du tournoi de joutes donna effectivement l’impression que le niveau moyen avait légèrement augmenté par rapport à la veille.
Ceux qui avaient essuyé trois défaites le premier jour — des hommes qui n’avaient pour tout titre que celui de chevalier — avaient tous été éliminés.
Pourtant, aucun d’eux n’arrivait à la cheville de Fional.
Dès que Shan fermait les yeux, il revoyait clairement la trajectoire de l’estoc de cet homme.
C’était un estoc idéal, comme s’il s’était battu contre son reflet dans un miroir. Chaque muscle avait travaillé en parfaite harmonie.
Que se passerait-il si je l’affrontais de nouveau ?
Inutile de préciser que Fional n’avait pas été sur ses gardes à l’époque.
Il avait lancé sa lance avec désinvolture pour tuer un vagabond inconnu qui s’était mis à massacrer ses subordonnés.
Si son adversaire avait été un chevalier en armure, armé d’une lance, Fional se serait naturellement préparé bien plus sérieusement.
Sachant à quel point l’état d’esprit d’un chevalier influençait son Esprit, Shan devait le considérer comme deux fois plus dangereux qu’avant.
Malgré tout, Shan ne pensait pas perdre.
Son équipement et ses techniques avaient désormais atteint un tout autre niveau.
Bien sûr, il ne le saurait qu’en le rencontrant et en l’affrontant.
Boum !
Un choc retentissant résonna au loin et tira Shan de ses pensées.
Un chevalier tomba de sa selle comme une marionnette dont on aurait coupé les fils.
Il y a au moins un combattant redoutable, ici.
« Ooooh ! »
Le chevalier qui venait de désarçonner son adversaire leva sa lance et poussa un rugissement.
Il mesurait largement plus de deux mètres et, avec sa silhouette longiligne pareille à un arbre, il ne passait inaperçu nulle part.
« Qui est-ce que tu regardes avec autant d’attention ? »
« Le grand chevalier, là-bas. »
« Ah, sir Lugh, le haricot. »
En écuyer appliqué, Roden avait recueilli quantité d’informations pendant que Shan se concentrait sur sa préparation mentale.
« J’ai entendu dire que c’était un chevalier de campagne, arrivé tout droit du sud de Pendia. Apparemment, c’est aussi son premier tournoi de joutes. »
« On dirait bien. »
« Il n’avait pas fait grand-chose le premier jour, mais maintenant, il semble inarrêtable. »
Shan se rappela avoir vu Lugh se déplacer maladroitement le premier jour et ne lui avoir prêté que peu d’attention.
Pourtant, en une seule journée, sa technique s’était nettement améliorée et il venait d’enchaîner trois victoires sans défaite.
Surtout, sa taille et ses bras, extraordinairement longs même pour son gabarit, lui conféraient un avantage considérable.
À moins que son jeu d’épée soit vraiment catastrophique, cette carrure devait aussi lui être très utile avec une épée.
« Cela dit, je crois que le chevalier qu’il vient de planter dans le sol, c’était sir Katra. »
« Ah, maintenant que tu le dis… »
Sir Katra, qui venait enfin d’être éliminé après avoir perdu tous ses combats du deuxième jour, se releva en soupirant.
Avant de partir, Katra s’approcha de Shan.
« Tiens bon. Je te laisse me venger. »
« Je ferai de mon mieux. »
Quand il ne resterait que seize participants, le tournoi passerait à un tableau à élimination directe. Si Shan poursuivait sa route, ils finiraient par se rencontrer.
À supposer que le grand échalas ne se fasse pas briser par un autre chevalier avant cela.
Quand son tour arriva, Shan s’équipa et entra sur le terrain.
Le chevalier qui lui faisait face était dissimulé derrière sa visière, mais sa nervosité était évidente.
Les drapeaux se croisèrent pour donner le signal du départ. Shan donna un léger coup de talon à son cheval et s’élança.
« Hue ! »
Il se sentait toujours bien quand il chevauchait à vive allure.
C’était comme si quatre nouvelles jambes lui avaient poussé et couraient à sa place.
Le cheval noir que Shan montait était celui qu’il avait acheté en chassant le troll dans la ville d’Ovilos.
Pour un cheval de guerre de chevalier, il n’avait rien d’exceptionnel. Shan continuait de le monter uniquement parce qu’il pourrait bientôt acquérir une bonne monture et ne voulait pas gaspiller son argent.
Qu’est-ce que ça ferait, de monter un meilleur cheval ?
Tout en se posant la question, Shan enfonça sa lance dans le casque qui dépassait du bouclier adverse.
Grâce à sa maîtrise de l’Esprit, de plus en plus aboutie, son adversaire s’effondra aussitôt, inconscient.
« [Ah ! Comme prévu, sir Shan Barendil vient de remporter sa sixième victoire sans la moindre défaite !] »
Des acclamations, désormais familières à Shan, résonnèrent au loin avec l’annonce du commentateur.
Comme il avait vaincu chacun de ses adversaires d’un seul coup, Shan était considéré comme le grand favori du tournoi.
À l’exception des fidèles de l’Ancienne Foi et de quelques personnes qui détestaient les Altos, tous ne pouvaient qu’admirer ce garçon de l’âge d’un adolescent, apparu comme une comète et qui avait balayé le tournoi de joutes.
Après six affrontements acharnés pour chacun, les seize meilleurs furent enfin sélectionnés selon leurs résultats.
Ceux qui avaient été éliminés en raison de critères secondaires malgré un bilan identique à celui d’autres participants laissèrent éclater leur frustration.
« Merde ! C’est truqué ! Ce salaud était clairement inconscient ! »
« S’il n’est pas tombé de son cheval, ça fait un point. Accepte-le. »
« Pfff… J’étais certain d’accéder au tableau principal, cette fois… »
Shan, qui s’était qualifié en écrasant toute concurrence, n’était pas concerné.
Un peu plus tard, lorsqu’il examina le tableau définitif, il vit que le combattant qu’il surveillait se trouvait dans la partie opposée.
Shan avait cru que Lugh serait éliminé à cause de ses mauvais résultats du premier jour, mais il semblait s’être qualifié de justesse.
« Merde, je suis dans la même partie que cet Alto de mes deux. »
« Je tombe contre lui dès le premier tour ! Je viens à peine d’atteindre le tableau principal et le tournoi est déjà fichu. »
Les chevaliers placés dans la partie de Shan poussèrent des cris de désespoir.
* * *
Le lendemain fut le troisième et dernier jour du tournoi de joutes.
Comme tout le monde s’y attendait, Shan continua de gagner, écrasant chaque adversaire d’un seul coup.
À présent, tous les combattants les plus faibles avaient été éliminés. Les chevaliers restants étaient très doués.
Certains avaient remporté des tournois dans d’autres villes. D’autres s’étaient fait un nom à l’étranger. D’autres encore descendaient d’anciennes familles de chevaliers.
Aucun ne faisait le poids face à Shan.
Bientôt, toutes sortes de surnoms se répandirent dans les rues : Shan le tueur en un coup, Regard étincelant, le Chevalier Vert, l’espoir des Altos.
Les serviteurs qui agissaient sur ordre de Kalion ne parvenaient plus à gagner grand-chose, tant les cotes de Shan étaient devenues faibles.
Puis vint la finale, tant attendue.
La foule s’émerveilla à la vue de Shan et de Lugh face à face.
« Waouh, côte à côte, la différence de taille est ridicule. »
« Là, ce n’est même plus un adulte contre un enfant. On dirait plutôt un humain contre un gobelin. »
Pourtant, malgré les apparences, Shan était le grand favori.
De ses six combats préliminaires aux huitièmes de finale, en passant par les quarts et les demi-finales, il avait vaincu tous ses adversaires d’un seul coup.
Même dans le célèbre tournoi de joutes de Hasra, fort d’une longue tradition, un tel bilan était rare.
Malgré son désavantage, Lugh avait encore de nombreux supporters.
« Vas-y, le grand échalas ! »
« Ne te laisse pas battre par un Alto ! »
Tous les fidèles de l’Ancienne Foi, à l’exception de quelques-uns qui avaient boycotté le tournoi, outrés qu’un Alto y fasse un triomphe, soutenaient Lugh.
Ils s’égosillaient, répétant qu’ils ne pouvaient pas laisser cet Alto de mes deux remporter ce tournoi de joutes sacré.
Bientôt, la finale commença et les deux chevaliers éperonnèrent leurs montures pour foncer l’un vers l’autre.
Waouh…
En observant Lugh à travers sa visière, Shan claqua la langue devant l’incroyable différence de portée.
Même s’il était grand et avait les bras longs, comment était-il juste que sa lance porte près de cinquante centimètres plus loin ?
La tête de Lugh était si haut perchée que Shan devait lever sa lance presque en diagonale pour la viser, ce qui accentuait encore l’écart.
S’ils avaient été de force égale, Shan aurait été impuissant face à lui.
Bien entendu, Shan pouvait lever son bouclier et repousser la pointe de la lance adverse, tout en observant le moindre de ses mouvements dans un temps dilaté où un instant semblait durer une éternité.
La proportion d’Esprit dans sa lance et son bouclier était d’environ trois pour sept.
L’armure de Lugh n’était pas particulièrement bonne ; cela devrait donc suffire à repousser son attaque sans difficulté et à le renverser.
Au moment où Shan s’approcha, décidé à suivre ce plan…
Quoi ?
Juste avant l’impact, Lugh retira la lance du creux de son aisselle et tendit le bras devant lui.
Même en tenant compte du fait qu’une lance de tournoi était creuse et relativement légère, sa force était stupéfiante.
La différence de portée dépassa presque un mètre.
Et le geste lui-même était d’une remarquable précision.
À l’instar de l’attaque de Fional ou de l’estoc secret que sir Darkal lui avait montré, c’était une offensive idéale, façonnée avec minutie au fil d’innombrables heures d’entraînement.
La lance, qui plongeait déjà du fait de la taille de Lugh, sembla s’abattre tout droit et passer sous le bouclier de Shan.
Shan réagit aussitôt et tenta de dévier la lance qui arrivait en la frappant par-dessous.
Contre toute attente, l’Esprit de Lugh, qui cherchait à la forcer à passer, était si intense que Shan ne parvint pas à prendre le dessus.
Lugh avait visiblement renoncé à toute défense et concentré tout son Esprit dans son attaque, tout en consacrant chaque parcelle de sa force à cet unique coup, sans se soucier de ménager ses réserves.
Argh.
Pan !
La lance de Lugh frappa l’épaule de Shan. Celle de Shan dévia et, un demi-temps plus tard, atteignit la tête exposée de Lugh.
Les deux chevaliers se heurtèrent et se croisèrent, sous les cris de la foule.
« Ouh ! Pour la première fois, il n’a pas vaincu son adversaire d’un seul coup ! »
« Il a été touché, lui aussi ! »
« Qu’est-ce qui va se passer, maintenant ? »
« Aucun des deux n’est tombé de cheval. Sir Shan a frappé sir Lugh à la tête, tandis que sir Lugh a touché le corps de sir Shan ; sir Shan marque donc deux points et sir Lugh, un ! »
Shan arrêta son cheval et examina l’épaule touchée.
Heureusement, Lugh avait dépensé l’essentiel de sa force à écarter le bouclier, et la magie défensive de l’armure de Shan s’était aussi activée. Le coup n’était pas grave.
Waouh, je ne m’y attendais pas…
Employer une technique secrète affinée et mettre tout son Esprit dans l’attaque.
Chacune de ces deux choses aurait été dangereuse. En les combinant, Lugh avait réussi à toucher Shan par surprise.
Naturellement, le pari de Lugh n’était pas sans conséquences.
Frappé au casque, il avait perdu connaissance, tout en restant assis bien droit sur sa selle. Il ne reprit que difficilement ses esprits, après que l’arbitre l’eut appelé plusieurs fois.
Si la lance de Shan n’avait pas légèrement dévié parce qu’il avait été touché le premier, Lugh aurait sans doute été désarçonné sur-le-champ.
« Sir Lugh, êtes-vous conscient ? Si vous ne répondez pas, vous serez disqualifié ! »
« A-ah ! Ça va ! Je vais bien ! »
« C’est noté. Préparez-vous pour une nouvelle charge ! »
Mais il était évident qu’un chevalier presque à court d’Esprit et souffrant d’une commotion n’avait guère de chances dans le combat qui suivrait.
Lors du deuxième affrontement, Lugh ne parvint même pas à maîtriser correctement sa lance vacillante. Il fut touché par l’attaque de Shan et roula au sol.
Des soupirs s’élevèrent des gradins.
« Ah… »
« Merde, tu t’es quand même bien battu ! Tu l’as touché une fois ! »
« Rends-moi mon argent, grand bon à rien ! Comment tu peux perdre contre un gamin deux fois plus petit que toi ? »
« Tu fais honte aux Occidentaux ! »
Après avoir fait le tour du terrain avec sa lance brisée à la main, Shan entendit le commentateur pousser un cri plus retentissant que jamais pendant le tournoi.
« [Attention ! Le vainqueur du tournoi de joutes de Hasra de cette année est… sir Shan de la maison Barendil, originaire de Libert ! Puisse la bénédiction de la déesse accompagner le grand champion !] »
« Oui ! »
« Wouhouuu ! »
Shan fit tranquillement le tour du terrain à cheval, saluant la foule en réponse aux acclamations et aux huées.
C’est alors qu’il remarqua le grand échalas qu’il venait de vaincre s’approcher de lui.
Lugh voulait-il échanger quelques mots cordiaux après un beau combat ?
Ou bien souhaitait-il évacuer sa frustration de perdant ?
Contre toute attente, ce n’était ni l’un ni l’autre.
« C’était quoi, cet estoc ? Je t’ai clairement touché le premier ! Comment as-tu pu garder ton calme et riposter sans même perdre l’équilibre ?! »
Lugh avait ôté son casque et s’écriait avec enthousiasme, comme s’il venait de voir quelque chose d’incroyable.
Le jeune homme, qui avait l’air d’avoir une vingtaine d’années et semblait avoir à peu près l’âge de Roden, avait un long visage chevalin et l’air honnête.
Ses grands yeux ronds ne reflétaient ni hostilité ni déception envers son adversaire, mais de l’émerveillement et de l’admiration.
« Ah, eh bien… Mon armure est de bonne qualité. »
« Elle en a l’air ! Mais ça ne suffit pas à expliquer une technique aussi incroyable ! Mon père avait raison. Il disait que Pendia comptait autant de héros que les étoiles et que quelqu’un comme moi n’aurait rien d’exceptionnel une fois arrivé dans la capitale ! »
Shan songea : Non, je ne crois pas que ce soit tout à fait vrai…
Même s’il avait perdu contre Shan, Lugh avait fait preuve d’une agilité et d’une technique remarquables malgré son gabarit colossal.
Parmi tous les chevaliers que Shan avait rencontrés jusqu’alors, il était le plus fort après Fional.
Il avait des dispositions physiques incroyables et était encore jeune. S’il continuait à progresser ainsi, Shan pensait qu’il pourrait même devenir plus fort que Fional.
« Sir Lugh était impressionnant, lui aussi. J’ai du mal à croire que vos résultats du premier jour aient été si mauvais. »
« Ah, j’étais tellement nerveux le premier jour que j’ai fait quelques erreurs ! À un moment, j’ai failli entrer sur le terrain en tenant ma lance à l’envers ! »
Si c’était la première fois qu’il participait à une épreuve de ce genre, Shan comprenait qu’il ait pu être nerveux.
Sans les conseils d’un chevalier dont il ne se rappelait plus très bien le nom, Shan lui-même aurait peut-être abordé son premier combat avec trop d’enthousiasme.
Lugh continua à bavarder, racontant qu’il avait été tellement impressionné par le talent de Shan dès le premier jour qu’il avait failli en pleurer.
Il expliqua qu’il avait voulu lui parler, mais qu’il s’était contenté de rôder dans les parages, de peur que Shan ne l’ignore, lui, un plouc de campagne sans intérêt qui cherchait à l’importuner.
Si le commentateur n’avait pas appelé Shan pour la remise du prix, Lugh aurait pu continuer à le retenir éternellement.
* * *
La cérémonie de remise des prix, qui commença peu après, fut présidée par un marquis, cousin du roi au troisième degré.
Il suffisait de voir son visage renfrogné et d’entendre son ton brusque pour comprendre que la présence de Shan lui déplaisait.
« Euh… Oui, félicitations, vainqueur. Que la déesse vous protège. Encore faudrait-il qu’elle protège un Alto. »
Il semblait avoir marmonné la dernière phrase pour que Shan ne l’entende pas, mais c’était si mesquin que cela en devenait presque drôle plutôt qu’agaçant.
Et puis, au vu du prix qu’il allait recevoir, Shan pouvait bien en rire.
« Amenez-le ! »
Au geste du marquis, quelqu’un qui semblait être un serviteur fit avancer un cheval dont le corps entier brillait comme du métal.
Sa crinière, longue et châtain clair, ressemblait presque à des cheveux humains. Ses quatre jambes, longues et robustes, étaient élégantes, mais tendues de muscles et pleines de vigueur.
Le plus beau cheval du monde. Le plus fort. Le plus rapide. Le plus robuste…
Un cheval parmi les chevaux, le roi de tous les chevaux, que l’on décrivait par mille autres expressions de ce genre.
C’était pour lui que des chevaliers venus de toute la Pendia, et même de pays étrangers, avaient risqué leur vie en s’entrechoquant.
« Un Cheval de guerre de Horais. »
Shan n’entendit pas le marquis marmonner qu’un tel gâchis était regrettable.
Pour la première fois de sa vie, Shan tomba amoureux.
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