Chapitre 34
WeTried Translations
Traducteur/éditeur : Chen
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 34 : Champ de bataille de gloire
──────
Au sein de l’Alliance d’Arman, Libert était le pays où les joutes étaient les plus populaires, mais Pendia n’était pas loin derrière.
Après tout, c’était le plus martial des cinq royaumes, une terre qui vénérait la force et adorait les chevaliers.
Les habitants de Pendia raffolaient des tournois de joute. La preuve : Roden connaissait le nom de Fional, le recordman des tournois de joute dans le pays voisin, Libert.
C’était pourquoi le tournoi de joute organisé à Hasra, la capitale, constituait la plus grande fête de l’année, à l’exception de quelques grandes célébrations nationales.
Les gens débattaient avec passion de l’identité du vainqueur de cette année et misaient jusqu’à une journée de salaire.
« Hmm ? »
Le baron Rabayan, deuxième intendant de la Maison royale et responsable de cet événement très attendu, fronça les sourcils en examinant un formulaire d’inscription.
Une affaire aussi insignifiante que l’inscription d’un chevalier aurait dû être traitée par un subalterne, bien en dessous du rang du baron Rabayan.
« Qu’est-ce que c’est que ça, pour qu’on me l’apporte… ? »
En parcourant le formulaire, le baron Rabayan comprit rapidement pourquoi ses subordonnés le lui avaient apporté.
Shan de la Maison Barendil. Né à Libert. Adoubé par la princesse Serin de Pendia. Cheveux noirs, yeux verts. Un Alto.
*Un chevalier alto ?*
Le baron Rabayan eut à peine le temps de s’interroger sur cette absurdité qu’il contacta les archives et consulta le registre des chevaliers.
Un chevalier était bel et bien inscrit sous ce nom.
Le baron Rabayan convoqua aussitôt les fonctionnaires des archives et les réprimanda.
« Pourquoi ne m’a-t-on pas signalé une affaire aussi importante ? »
« M-mes excuses. La princesse Serin nous a dit qu’il n’était pas nécessaire d’informer nos supérieurs de l’adoubement d’un simple chevalier… »
Après cette explication, le baron Rabayan n’eut plus envie de les gronder. Il laissa échapper un léger soupir et leur fit signe de partir.
Un fonctionnaire de bas rang pouvait difficilement s’opposer à la « recommandation » d’une princesse.
Bien qu’elle n’occupât aucune fonction officielle, la princesse Serin avait gagné les faveurs de l’administration en repérant et en réformant, dès l’enfance, quantité de systèmes injustes et absurdes.
*Les princes vont faire un scandale quand ils apprendront ça.*
Lorsque les membres de la famille royale s’affrontaient, les subordonnés directs comme le baron Rabayan se retrouvaient pris entre deux feux.
Rien que de penser à cette situation où chacun le tirerait de son côté lui arracha un soupir.
Il n’existait toutefois aucun règlement interdisant à un Alto de participer — naturellement, puisqu’aucun chevalier alto n’avait jamais existé. Le baron Rabayan apposa son sceau d’approbation d’un coup sec.
Puisqu’il allait devoir assumer la responsabilité quoi qu’il arrive, autant respecter les règles.
* * *
Le tournoi de joute se tenait dans une arène de gladiateurs historique, construite à l’époque de l’Empire Arman.
Les immenses gradins, capables d’accueillir des dizaines de milliers de personnes, encerclaient l’arène.
Dans l’Antiquité, on appelait cet endroit le Champ de bataille de gloire. Il était réputé pour avoir accueilli des combats de gladiateurs auxquels l’empereur lui-même avait assisté.
Habituellement vides, les tribunes étaient bondées de spectateurs venus assister au tournoi de joute.
« [Gloire à la déesse, loyauté envers la famille royale ! Nous allons à présent ouvrir le tournoi royal de joute de Hasra !] »
Amplifiée par un dispositif magique, la voix porta à des centaines de mètres à la ronde et déclencha les acclamations tonitruantes de la foule.
« [Notre premier participant ! Sir Darman de la Maison Kalai, venu du royaume méridional de Luman ! Adoubé par le vicomte Shuld, seigneur de l’île de Beo, ce héros a chassé les sirènes de la mer du Sud et vaincu les pirates de la Lune Noire !] »
Sir Darman pénétra dans l’arène et leva la main en réponse aux acclamations.
Le présentateur continua d’énumérer les noms des participants, qui sortaient un à un des salles d’attente réparties autour de l’arène.
Puis, l’espace d’un instant, son expression s’assombrit.
« [Ah, voici… Notre vingt-huitième participant ! Shan de la Maison Barendil, venu de Libert ! Adoubé par la princesse Serin de Pendia, ce jeune héros a chassé le troll mangeur d’hommes d’Ovilos et une cockatrice dans le Royaume des Démons ! Et c’est aussi un Alto !] »
La foule se figea un instant, puis éclata en acclamations, plusieurs fois plus fortes qu’auparavant.
L’auteur de la chasse à la cockatrice dont tout le monde parlait depuis peu participait au tournoi ?
Un chevalier ne serait tout de même pas assez stupide pour inventer des exploits lors d’un tournoi royal de joute.
« Il est plus petit que je ne le pensais. J’avais entendu dire que c’était un géant. »
« On dirait un enfant… Non, à voir son visage, c’en est un. »
« Ce petit morveux a chassé une cockatrice ? »
« Maintenant que j’y pense, j’ai entendu une histoire absurde sur un garçon alto qui en aurait chassé une. »
« Un Alto, chevalier ? Ça n’a aucun sens ! »
« Il aurait menti sur son statut… »
Sans même parler des questions religieuses, se faire passer pour un chevalier était une affaire grave.
Alors que l’agitation gagnait rapidement les gradins, Roden se hâta de rejoindre le présentateur.
« Que se passe-t-il exactement ? »
« Son adoubement en tant qu’Alto par la princesse est inscrit dans cette lettre d’adoubement. Veuillez la vérifier. »
Le présentateur examina le document que Roden avait préparé et laissa échapper un grondement sourd.
On y trouvait le nom de Shan, son nom de famille, ses armoiries et même sa description physique.
Au bas du document figurait le sceau de la Famille royale de Hasra, qui attestait de la véracité de tout cela.
Après plusieurs allers-retours des fonctionnaires jusqu’aux places réservées aux invités de marque, le présentateur cria dans le dispositif magique :
« [Annonce ! Sir Shan de la Maison Barendil fait partie des Altos, et la famille royale a déjà approuvé cette situation ! Par conséquent, rien ne justifie de le disqualifier en tant que chevalier !] »
Les spectateurs de l’Ancienne Foi inondèrent l’arène de leurs protestations, mais le présentateur annonça sans faillir le nom du participant suivant.
Pendant ce temps, Shan abaissait et relevait sans cesse la visière amovible de son casque, conformément au règlement du tournoi.
Cette précaution était indispensable : les éclats de lance brisée pouvaient facilement lui transpercer le visage.
Shan promena son regard autour de lui. Il semblait dépassé par les événements, à moins qu’il ne fût tout simplement exalté.
« Ouf, c’est incroyable… »
« Si cette affaire n’avait pas été réglée aussi vite, nous aurions peut-être dû monter là-haut nous aussi, sir Shan. »
Comme ils se trouvaient au milieu d’autres personnes, Roden, qui assistait Shan en tant qu’écuyer, s’adressa à lui avec respect.
Shan grimaça, mal à l’aise, puis reporta son attention sur la foule.
Des milliers, des dizaines de milliers de regards emplis de curiosité, d’enthousiasme, de doute, d’hostilité, voire de jalousie…
La chaleur de tous ces regards tournés vers lui était si intense qu’il avait presque l’impression de subir une pression physique.
« Une cockatrice ? »
« Quelle absurdité. »
« Un Alto, chevalier ?! »
Les spectateurs n’étaient pas les seuls à regarder Shan et Roden.
Les chevaliers qui écoutaient les présentations non loin d’eux les dévisageaient aussi, incrédules.
Il y avait des limites à la vantardise. Shan avait l’air si frêle que d’autres chevaliers robustes auraient pu l’envoyer voler d’une simple poussée, et pourtant, il aurait tué un troll et une cockatrice ?
Et en plus, c’était un Alto.
À moins que la famille royale ne fût stupide, elle n’aurait pas adoubé quelqu’un dont les exploits étaient inventés. Malgré tout, l’histoire paraissait bien trop invraisemblable.
« Ton armure te va ? Tu n’as pas eu beaucoup de temps pour t’y habituer. »
« Ça va. Elle n’est pas si inconfortable. Elle doit être vraiment bien faite. »
« Elle a été fabriquée par un maître armurier spécialisé dans les armures de plates, dont le savoir-faire se transmet dans la capitale depuis cinq générations. »
Shan hocha la tête et baissa les yeux sur l’armure de plates qu’il portait.
Cette armure était un privilège réservé aux chevaliers.
Des plaques d’acier protégeaient tout son corps, à l’exception des articulations. Grâce à son élégante conception et à sa fabrication soignée, elle n’était guère plus inconfortable qu’une cotte de mailles.
Une armure de plates bien faite coûtait plus cher qu’un cheval de guerre ordinaire.
Comme Shan n’avait pas encore fini de grandir, rien que de penser qu’il devrait en faire fabriquer une autre une fois qu’il aurait grandi lui donnait envie de pleurer.
En plus, l’armure était protégée par un enchantement défensif assez puissant.
Shan passa la main sur le métal qui luisait doucement et se dit :
*Je devrais remercier la princesse Serin quand je la verrai tout à l’heure.*
À l’origine, lorsque l’armure fut terminée, deux jours avant le tournoi, Shan s’était rendu à la Société de Magie. Mais tous les enchanteurs étaient déjà débordés, et il lui fut impossible d’en trouver un.
Les autres chevaliers avaient déjà exigé que leur propre armure soit enchantée ; il n’y avait donc rien à faire.
Puis, plusieurs mages emmenèrent soudain Shan à l’étage, en secret, et enchantèrent l’armure qu’il avait apportée.
Naturellement, c’était parce que la princesse Serin, une importante mécène de la Société de Magie, avait intercédé en sa faveur.
« Hmph, au moins, il a mis une armure toute neuve. »
« La cockatrice a peut-être fracassé celle qu’il portait avant ? »
« Regardez-moi ça. Il a dû dépenser une fortune en magie pour cette armure ! »
C’était aussi pour cette raison que les autres chevaliers regardaient Shan avec un mélange de jalousie et de mépris.
Contrairement à leurs armures, soigneusement réparées et entretenues, mais qui portaient les traces évidentes de quantité de batailles chaotiques, celle de Shan brillait comme si elle n’avait jamais connu le combat.
Puis la voix du présentateur retentit au loin.
« [Notre trente-cinquième participant ! Sir Katra de la Maison Dalik, venu des gorges de Londo ! Voici le jeune héros qui a chassé la banshee de la plaine de Lanche, le tigre possédé par un esprit maléfique du village de Corvan et le troll mangeur d’hommes d’Ovilos !] »
« Attends, ce serait… ? »
En entendant un nom et des exploits familiers, Shan s’illumina. Roden hocha lui aussi la tête.
« Je crois que c’est Katra… Enfin, j’en suis presque sûr. »
Comme prévu, le participant qui entrait dans l’arène était sir Katra, avec qui Shan avait autrefois chassé un troll.
Le jeune écuyer qui se tenait à ses côtés lui était également familier.
Le jeune chevalier, qui affichait jusque-là une expression grave, promena son regard autour de lui. Lorsqu’il aperçut Shan, il s’éclaira et s’approcha.
« Je croyais que c’était quelqu’un qui portait le même nom, mais c’est bien toi ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Ne me dis pas que tu es déjà chevalier ? »
À en juger par son ton, Katra ne semblait pas particulièrement surpris que Shan soit devenu un chevalier alto.
Ce qui le stupéfiait, c’était que Shan l’était devenu en à peine un an.
Heureux de retrouver une connaissance après si longtemps, Shan lui rendit son sourire.
« Oui. Les choses se sont simplement arrangées ainsi. »
« Vous connaissez ce jeune homme, sir Katra ? »
Celui qui se joignit soudain à la conversation était un chevalier d’âge mûr, à la barbe épaisse comme celle de Roden.
Il n’était toutefois pas particulièrement robuste, et sa silhouette décharnée lui donnait un air quelque peu lugubre.
« Ah, baron Ragol ! Cela fait longtemps. Oui. Shan, ici présent… Ah, vous avez dit que vous étiez devenu chevalier ? Je connais sir Shan. Nous avons chassé ensemble le troll de la ville d’Ovilos. J’ai bien failli y rester, mais Shan m’a sauvé la vie. »
Comme Katra l’avait déjà fait, il révéla sans détour que Shan lui avait sauvé la vie.
Les autres chevaliers qui se tenaient à proximité parurent déconcertés par cette franchise inhabituelle chez un chevalier qui vivait et mourait pour l’honneur.
« Hein, il a vraiment tué un troll ? »
« Et j’ai entendu dire que ce garçon avait aussi chassé une cockatrice. »
Katra eut l’air surpris, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose, puis demanda :
« Au fait, je voulais te le demander tout à l’heure, mais j’ai oublié. Tu as chassé une cockatrice ? C’est vrai ? Ce lézard de pierre ? »
« Oui. Je ne l’ai pas tuée tout seul. J’ai reçu un peu d’aide. »
« J’ai du mal à le croire… Mais, après tout, tu étais assez fort pour affronter un troll en duel avant même d’avoir éveillé ton Esprit. Ce serait ridicule de douter de toi. Pourtant, je n’avais pas entendu dire qu’il y en avait une dans les parages. »
« J’étais dans le Royaume des Démons jusqu’à récemment. C’est là-bas que je l’ai tuée. »
« Tu as rapporté sa tête ? »
« Je l’ai laissée dans le jardin de la maison où je loge. »
« J’aimerais vraiment la voir. Si ce n’est pas impoli de ma part, pourrais-je vous demander de m’inviter après le tournoi d’aujourd’hui ? »
Katra ne semblait pas douter de lui. Il était sincèrement curieux de voir la tête de la cockatrice.
C’était bien naturel. Même les chevaliers qui les recherchaient pouvaient passer des décennies sans en voir une.
« Bien sûr. »
« Merci ! Je ferais mieux de retourner à ma place. Que le meilleur gagne ! »
Après que sir Katra se fut éloigné en l’encourageant, le regard des chevaliers alentour sur Shan changea peu à peu.
Auparavant, ils l’avaient regardé comme s’ils se demandaient ce qui lui était passé par la tête pour présenter de tels exploits.
À présent, une autre question se lisait dans leurs yeux.
Et si c’était vrai ?
Roden s’en rendit compte lui aussi et murmura pour que personne d’autre ne l’entende :
« Quel dommage. »
« Pourquoi ? »
« S’ils avaient continué à te mépriser, tu aurais pu passer le premier tour sans difficulté. »
« Je n’ai qu’à les battre à la loyale. »
Si Shan devait les pousser à baisser leur garde pour l’emporter, il n’aurait jamais pu rêver de remporter le tournoi.
Roden eut un sourire en coin, comme s’il approuvait.
* * *
Le présentateur continua d’appeler les participants jusqu’à ce que plus de quatre-vingts chevaliers se soient rassemblés dans l’immense arène.
Après un discours d’encouragement du comte, le premier combat ne tarda pas à commencer.
« [Le premier combat opposera sir Ron de la Maison Kacha au baron Garn ! Déesse, veuillez bénir le vainqueur !] »
« Gagne ! »
« Achève-le ! »
Exaltés par les acclamations qui fusaient de toutes parts, les chevaux renâclèrent et frappèrent le sol de leurs sabots.
Un instant plus tard, les deux chevaliers s’élancèrent des extrémités opposées de l’arène et chargèrent à toute vitesse l’un vers l’autre.
« Les voilà, les voilà, les voilà ! »
« Oooh ! »
Pendant quelques secondes, ils foncèrent l’un sur l’autre, leur longue lance à bout émoussé fermement calée sous le bras.
Au moment où ils se croisèrent, un fracas assourdissant résonna dans la vaste arène et l’un des chevaliers fut éjecté de sa selle.
« Ah ! »
« Non ! Relève-toi ! Je t’en prie ! »
« Mon argent… »
« Magnifique ! J’ai gagné ! J’ai gagné ! »
Les proches des deux chevaliers et les parieurs qui avaient misé sur le combat laissèrent éclater leur joie ou leur désespoir.
Le chevalier tombé avait perdu connaissance et fut déclaré vaincu. Après avoir reçu les miracles de guérison des prêtres qui attendaient à proximité, il rouvrit les yeux.
« Je… j’ai perdu ? »
« Vous vous êtes bien battu, mon seigneur. »
« Urgh… »
Le chevalier grimaça et gémit, apparemment encore douloureux après avoir reçu le coup de lance en pleine poitrine.
Pendant que Roden, dans son rôle d’écuyer de Shan, vérifiait l’état du cheval, Shan observait le combat par la fenêtre, comme hypnotisé.
*Waouh…*
Il avait déjà vu des chevaliers s’affronter sur des champs de bataille et avait participé à une sorte de joute contre Fional, mais c’était la première fois qu’il assistait en personne à un tournoi de cette ampleur.
De si près, la puissance du spectacle dépassait encore ce qu’il avait imaginé.
Était-ce parce que les chevaliers pouvaient faire abstraction de tout ce qui les entourait pour se concentrer entièrement sur un combat singulier ? Leur immersion et leur concentration étaient d’un tout autre niveau.
Les acclamations et les cris qui s’élevaient des gradins chaque fois que quelqu’un tombait remuaient aussi Shan.
Il avait l’impression de pouvoir maîtriser le cœur de milliers, voire de dizaines de milliers de personnes, par ce combat.
« Ne regarde pas les combats de trop près. »
Le chevalier qui se tenait en face de Shan lui adressa ces mots à voix basse.
« Pardon ? »
« À force de regarder les autres combattre, tu vas devenir nerveux et te raidir. Tu ferais mieux de profiter de ce temps pour te préparer. Il vaut mieux garder son calme pour maîtriser correctement son Esprit. »
Le chevalier semblait croire que Shan était effrayé parce qu’il suivait avec tant d’attention les combats à l’extérieur.
Il n’y avait aucune moquerie dans sa voix. Le conseil paraissait sincère ; Shan hocha donc la tête et s’assit.
Lorsqu’il ferma les yeux et tourna son attention vers l’intérieur, il se rendit compte qu’il était plus excité qu’il ne l’avait cru.
S’il avait dû combattre aussitôt dans cet état, sa maîtrise de l’Esprit aurait sans doute manqué de naturel.
Cela n’aurait toutefois rien changé à l’issue du combat.
Au moment où Shan sentit son esprit s’apaiser, quelqu’un appela son nom depuis l’extérieur.
« [Le prochain combat opposera Shan de la Maison Barendil à Garn de la Maison Pinuah !] »
Shan se leva d’un bond, et le chevalier qui lui avait donné son conseil se leva également, de l’autre côté de la salle.
Ils échangèrent un regard gêné.
« Eh bien, il semblerait que nous soyons adversaires dès le premier tour… »
Shan réfléchit un instant à ce qu’il pouvait dire, puis s’inclina légèrement.
« J’espère que nous nous livrerons un beau combat. »
« Moi aussi. »
Peu après, Shan entra dans l’arène, rabattit la visière de son casque et prit une lance dans une main, un bouclier dans l’autre.
En face de lui, le chevalier qui lui avait donné conseil se préparait de la même manière.
Une fois chacun à la place qui lui avait été assignée, les drapeaux aux armoiries des Maisons Barendil et Pinuah se croisèrent au milieu de l’arène.
*Prépare-toi…*
Lorsque les drapeaux se levèrent, les deux chevaux de guerre s’élancèrent l’un vers l’autre.
Shan abaissa sa lance et se rappela les conseils que sir Darkal lui avait donnés un jour sur la joute.
*D’abord, bien maîtriser la lance et le bouclier.*
Il n’était jamais facile de viser avec précision la tête de son adversaire tout en chevauchant à pleine vitesse.
S’il choisissait la facilité en visant la poitrine, le risque que le bouclier bloque son coup augmentait considérablement. Et même s’il touchait sa cible, il lui serait difficile de frapper assez fort pour désarçonner son adversaire.
En même temps, il devait parer avec précision la lance adverse à l’aide de son bouclier. Même trois yeux n’auraient pas suffi.
Pour Shan, pourtant, c’était aussi simple que de respirer.
Il pouvait manier des armes différentes dans chaque main. Frapper de la lance tout en se défendant ne représentait rien de particulier.
*Ensuite, maîtriser son cheval de guerre.*
Contrairement aux tournois organisés dans certaines régions, celui de Hasra ne comportait aucune barrière pour séparer les deux chevaliers.
Les cavaliers pouvaient donc tourner brusquement la tête de leur cheval et contourner leur adversaire, en passant de sa gauche à sa droite pendant la charge.
Bien sûr, quiconque perdait complètement l’envie de se battre et prenait la fuite était disqualifié par l’arbitre.
Le problème, c’était qu’il était difficile de diriger précisément un cheval quand on tenait une lance et un bouclier à deux mains, sans pouvoir tenir les rênes.
Si les cavaliers ne parvenaient pas à anticiper correctement les mouvements de l’autre, leurs chevaux risquaient parfois d’entrer en collision.
Dans ce cas, ils s’en tireraient bien avec de graves blessures. S’ils avaient moins de chance, ils pourraient en mourir.
Quant aux chevaux, leur mort était assurée.
*Et enfin, maîtriser l’Esprit.*
En vérité, c’était le cœur même de la joute, son élément le plus important.
Entre chevaliers chevronnés, les lances et les boucliers s’entrechoquaient souvent. À haut niveau, la victoire dépendait souvent de la quantité d’Esprit qu’un chevalier parvenait à mobiliser au moment de l’impact et de la façon dont il la répartissait entre l’attaque et la défense.
Maintenir en même temps dans son Esprit les intentions opposées d’attaquer et de se défendre était déjà une technique difficile. La plupart des gens se concentraient soit sur l’attaque, soit sur la défense ; comme rien de tout cela ne se voyait, un chevalier ne pouvait se fier qu’à son instinct et à son expérience.
Son adversaire concentrerait-il une grande quantité d’Esprit dans sa lance pour frapper d’abord la poitrine de Shan et le désarçonner ?
Mettrait-il son Esprit dans son bouclier pour parer la lance de Shan, puis viserait-il sa tête avec précision en utilisant une petite quantité d’Esprit ?
Ou bien le chevalier le répartirait-il exactement en deux, accepterait-il une partie de l’impact, espérerait-il que Shan se concentre sur l’attaque, puis frapperait-il au même instant ?
Mais si Shan se concentrait trop sur cette question, il risquait de négliger le maniement élémentaire de sa lance et de son bouclier.
*Que va-t-il faire… ?*
Shan observa le chevalier qui fonçait vers lui et répartit peu à peu son Esprit entre sa lance et son bouclier.
L’important, ici, était de ne pas imprégner sa lance de l’intention de transpercer.
S’il l’imprégnait de l’intention de frapper et envoyait son adversaire voler, alors une nuque brisée ou des organes écrasés par la violence de l’impact ne seraient qu’un accident.
En revanche, charger délibérément la lance de l’intention de transpercer pour traverser bouclier et armure était considéré comme l’une des méthodes d’assassinat les plus lâches.
Au moment de l’impact, Shan inclina son bouclier pour dévier avec précision la lance adverse. Dans le même temps, il dirigea la sienne vers le casque du chevalier et le repoussa d’un coup.
Sachant que son bouclier ne bloquerait pas la lance, Shan ne mit pas beaucoup d’Esprit dans la sienne. Pourtant, la vitesse écrasante de leurs chevaux au moment où ils se croisèrent suffit à éjecter le chevalier de sa selle dans un fracas tonitruant.
Si Shan avait concentré tout son Esprit dans sa lance, la nuque du chevalier se serait brisée et il serait mort sur le coup.
« Oh, il a gagné ! »
« Le jeune chevalier a gagné ! »
Les acclamations s’élevèrent de toutes parts pour saluer la victoire de Shan.
La vue du faible qui triomphait du fort enthousiasmait naturellement les gens.
Shan ne mesurait qu’environ un mètre soixante, et pourtant il avait renversé un homme adulte qui le dépassait clairement d’une demi-tête.
Le spectacle était cathartique.
Sans même parler du fait qu’il n’était qu’un misérable Alto.
Lorsque Shan regagna sa place, Roden prit les rênes du cheval et sourit.
« Vous vous êtes bien battu, sir Shan. »
« La joute est plus amusante que je ne le pensais. »
La différence entre en entendre parler et en faire lui-même l’expérience était plus grande que Shan ne l’avait imaginé.
Plus que tout, il trouvait particulièrement intéressante la grande part de stratégie psychologique qu’elle impliquait.
« Et si on achetait une autre armure plus tard pour essayer nous-mêmes ? »
« Je vous en prie, épargnez-moi. »
Shan rit à la plainte de Roden. Puis ses oreilles fines distinguèrent plusieurs acclamations parmi les murmures et les critiques.
« C’est incroyable, Shan ! »
« Continue comme ça ! »
« Gagne ton prochain combat aussi ! »
Ces voix appartenaient à quelques-uns des rares Altos présents dans l’arène.
Selon les critères des Altos, ils étaient riches puisqu’ils avaient les moyens de payer le prix élevé de l’entrée au tournoi, mais ils étaient encore loin de faire partie de la haute société.
Et pourtant, l’un des leurs — un jeune garçon, qui plus est — brillait plus fort que quiconque dans l’arène, juste en dessous d’eux.
Comment leur sang aurait-il pu ne pas bouillir ? Comment auraient-ils pu retenir leurs sentiments ?
En apercevant ses semblables, Shan afficha un large sourire et leva sa lance bien haut.
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>