Chapitre 32
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Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 32 : Que ferons-nous désormais ?
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À leur retour au domaine, Shan et Roden racontèrent la proposition de la princesse Serin à Kalion, qui venait de terminer sa journée de travail.
Ils passèrent naturellement sous silence le fait que Shan lui avait donné un coup de poing au visage et fait saigner du nez. Ils se contentèrent de dire qu’il ne savait pas qui elle était, qu’il s’était montré plutôt grossier et qu’il avait fini par se battre contre ses chevaliers gardes du corps.
Kalion claqua la langue en les écoutant.
« Je savais qu’elle était ambitieuse, mais on dirait qu’elle compte devenir reine elle-même. Elle ne va tout de même pas supporter toutes ces insultes dans le seul but de s’attacher un puissant chevalier alto et de l’exhiber à ses côtés. »
« C’est possible ? »
« Je l’ignore. Il y a déjà eu des reines, mais c’était généralement lorsqu’il n’y avait aucun homme dans la ligne directe de succession. Même dans ce cas, leurs princes consorts assumaient une bonne partie de leurs fonctions. »
Après avoir répondu à Shan, Kalion réfléchit un instant, puis ajouta :
« Mais je ne peux pas dire que ce soit impossible. La plupart des seigneurs soutiennent déjà les deux princes, mais la princesse a le comte Paless, un allié de poids. Elle pourrait aussi s’attirer le soutien d’administrateurs et de mages, notamment ceux de la Société de Magie… »
Le comte Paless était un puissant seigneur du Nord. Son territoire, encerclé de montagnes escarpées et de rivières, était l’une des rares régions sûres de Pendia, où les monstres se faisaient rares.
Ses terres étaient également riches en terre noire, particulièrement fertile. Quarante pour cent des céréales de Pendia provenaient de son domaine.
« Elle compte donc se servir de Shan pour explorer le Royaume des Démons, déterrer des objets magiques et remporter la succession ? »
« C’est le plus probable, mais elle peut aussi avoir une autre idée en tête. Sa réputation de génie de la magie n’est plus à faire. Mais ce n’est pas le plus important. Le contrat de vassalité qu’elle lui a proposé dure quinze ans. »
« C’est beaucoup plus long que d’habitude. »
À vrai dire, il était difficile d’affirmer qu’un contrat de vassalité de longue durée désavantageait forcément l’une ou l’autre partie.
Un chevalier ne pouvait pas se faire un nom, prendre de la valeur, puis se mettre en quête d’un seigneur plus puissant et plus riche. En revanche, si le chevalier mourait ou se retrouvait gravement handicapé, incapable de combattre, le seigneur devait tout de même respecter le contrat.
À moins qu’il n’existe une raison valable de s’y soustraire, un noble qui ne prenait pas soin de la famille d’un chevalier mort ou mutilé au combat à son service était aussi méprisé qu’un meurtrier de sa propre famille ou qu’un hérétique.
C’était pourquoi les nobles se montraient aussi beaucoup plus sélectifs lorsqu’ils choisissaient les chevaliers qu’ils prendraient sous leur commandement.
Autrement dit, si de violents combats se profilaient, mieux valait en réalité raccourcir le contrat de vassalité.
« Si elle a quand même fixé une durée aussi longue, c’est parce qu’elle croit beaucoup au potentiel de Shan ? »
« S’il n’était pas alto, tous les rois et les nobles le convoiteraient. D’une certaine façon, ça montre à quel point elle l’estime. »
Shan détourna le regard, étrangement gêné qu’on le qualifie de talentueux.
« Mais c’est une chose ; quinze ans, c’est beaucoup trop long. Si un membre de la famille royale ordinaire lui avait fait cette proposition, il y aurait de quoi se réjouir. Mais si la princesse perd la lutte pour la succession et se retrouve enfermée dans une tour, Shan y sera coincé avec elle. Il y perdrait les meilleures années de sa vie. »
De même que les nobles devaient prendre soin des chevaliers morts ou devenus invalides, les chevaliers devaient rester loyaux pendant toute la durée du contrat, même si leur seigneur tombait en disgrâce.
Et cela restait valable même si leur seigneur n’était plus en mesure de les payer correctement.
Refuser de payer alors qu’on en avait les moyens constituait un motif de rupture du contrat. En revanche, tourner le dos à son seigneur et l’abandonner simplement parce qu’il avait tout perdu et s’était appauvri vous faisait passer pour un traître sans loyauté.
Pour faire simple, deux options s’offraient à eux.
La première consistait à accepter la proposition de la princesse Serin.
Si elle devenait reine, Shan pourrait même s’élever au rang de noble propriétaire de terres. Mais ses chances de réussite étaient faibles, et le prix de l’échec serait immense.
La seconde consistait à continuer d’agir de façon indépendante et à chercher quelqu’un qui accepterait de l’adouber chevalier.
Comme la princesse l’avait dit, trouver une telle personne relevait presque de l’impossible. Pourtant, si Shan continuait à chasser les monstres et se forgeait une réputation écrasante, une voie pourrait s’ouvrir à lui.
La première option offrait de grandes perspectives, mais l’échec signifiait la ruine. La seconde ne présentait pas vraiment de risque d’échec, mais les chances d’accomplir quoi que ce soit de remarquable étaient minces.
Shan écouta longuement leurs explications, puis prit la parole.
« On ne pourrait pas lui demander de raccourcir le contrat ? »
« Le raccourcir ? »
« Si je rassemble ce que Roden et monsieur Kalion m’ont expliqué, je pourrais travailler pour elle quelques années. Mais quinze ans, c’est trop long. »
« Eh bien, ce ne sera peut-être pas facile. Marchander avec la famille royale… »
Roden s’apprêtait à refuser quand une idée lui traversa soudain l’esprit.
Cela aurait dû être évident, mais il n’y avait pas pensé parce qu’ils avaient affaire à un membre de la plus haute famille royale.
« Non, ce n’est peut-être pas une mauvaise idée. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda Kalion.
Roden répondit avec assurance :
« C’est à la princesse de faire un choix, pas à nous. Pour l’instant, elle nous mène complètement par le bout du nez. »
La princesse avait réussi à rassembler toutes les informations à leur sujet avant de venir les aborder délibérément.
Plutôt que de la laisser les mener à sa guise, Roden jugeait préférable de rebattre entièrement les cartes.
Toujours se tenir au courant et garder la situation en main.
Pendant un instant, Kalion eut l’air fier de voir son fils mettre en pratique les principes qu’il lui avait toujours répétés.
« Sois plus précis. »
« D’abord, nous ferons comme si sa proposition nous intéressait peu. Si la princesse est venue en personne, c’est qu’elle y tient beaucoup. Shan a aussi prouvé sa valeur en battant deux chevaliers sans arme. À bien y réfléchir, c’est la vie de la princesse qui est en jeu. Ne devrait-elle pas être la plus désespérée ? »
Même s’il ne devenait pas chevalier, Shan avait mille façons de gagner sa vie comme chasseur de monstres ou mercenaire.
Il ne visait plus haut que par ambition personnelle et pour satisfaire les souhaits de ses proches, Roden compris.
Il en allait de même pour la princesse Serin.
Si elle ne s’obstinait pas à prendre part à la lutte pour le trône, elle pouvait épouser une famille convenable et mener une vie assez confortable.
C’était une question de nerfs.
Celui qui désirait le plus obtenir quelque chose devait s’incliner le premier. C’était le monde des marchands, où les négociations acharnées et les tractations minutieuses ne s’arrêtaient jamais.
L’idée en soi n’avait rien d’extraordinaire, mais qu’un Alto et un marchand osent tenter une telle chose face à la famille royale constituait une entorse majeure aux conventions d’une société bâtie sur les rangs.
« Si elle ne nous recontacte pas, cela voudra simplement dire qu’elle ne nous voulait pas tant que ça au départ. Même si Shan devenait son vassal, elle ne l’aurait sans doute pas bien traité. »
Puis, quand la princesse reprendrait contact avec eux, ils lui feraient une contre-proposition bien plus favorable.
Kalion éclata de rire, comme s’il trouvait l’idée de Roden absurde.
« Ha… C’est tellement irrespectueux que je n’aurais jamais osé y penser, même en rêve. »
Toute sa vie, Kalion s’était incliné devant les membres de la famille royale et les nobles, mais aussi devant leurs serviteurs, qui leur servaient de mains et de pieds. Un marchand comme lui n’aurait jamais pu imaginer une telle chose.
Rien que refuser la demande de la princesse lui semblait déjà terriblement présomptueux. Tenir bon et attendre qu’elle cède la première ?
Il n’y avait qu’un jeune homme audacieux pour envisager une telle option.
« Très bien. Occupez-vous aussi de la prochaine discussion entre vous. Je ne crois pas pouvoir vous être utile dans ce domaine. »
« Quoi ? Mais, père… »
Kalion serait forcément impliqué, quel que soit le choix de Shan. Quiconque chercherait à connaître les soutiens que Shan avait eus par le passé découvrirait rapidement qui l’avait épaulé.
« Je suis vieux, maintenant. Vieillir n’a pas que des avantages. En plus de la sagesse, l’âge vous apprend à avoir peur et à vous soumettre. Par habitude, je me prosternerais probablement devant la princesse, et je ne crois pas que cela nous aiderait à négocier. »
Kalion but une petite gorgée de thé, puis soupira.
« Tu as vingt ans, maintenant. À ton âge, j’avais déjà fondé une compagnie marchande. Tu as encore beaucoup à apprendre sur les affaires, mais tu as la tête sur les épaules. Je crois que vous pouvez vous débrouiller seuls. »
* * *
Pendant plus de dix jours, Shan ne fit effectivement rien, comme Roden le lui avait conseillé.
Bien sûr, il continua de suivre sa routine habituelle pour empêcher son corps de s’engourdir et de s’affaiblir.
Il resta simplement au domaine.
La seule fois où il sortit, ce fut après que le forgeron présenté par Kalion l’eut prévenu que les objets étaient prêts.
Le travail avait dû être épuisant, car le forgeron paraissait encore plus exténué que lors de leur première rencontre.
« Les voilà. »
« Oh. »
Shan laissa échapper une exclamation discrète en regardant le casque et le bouclier que lui tendait le forgeron.
Le bouclier n’était guère plus grand qu’une main tendue. Il était moins conçu pour parer passivement que pour dévier activement les attaques.
Comme il l’avait demandé, le casque laissait son visage entièrement à découvert et ne gênait pas sa vue.
Le métal, autrefois pâle, était devenu sombre et terne. Même si son propriétaire d’origine revenait d’entre les morts, il aurait sans doute du mal à le reconnaître.
« Vous voyez que sa structure interne est particulière, n’est-ce pas ? J’ai ajouté quelques matériaux à l’alliage d’origine, puis je l’ai travaillé pour lui donner cette forme… »
Une fois les détails compliqués des explications du forgeron écartés, la conclusion était simple.
Si un coup frappait le centre de ce petit bouclier, sa force s’en trouverait considérablement réduite.
En revanche, les bords étaient assez fragiles, ce qui le rendait difficile à utiliser. Il fallait des réflexes extraordinaires pour placer le bouclier exactement sur la trajectoire d’une attaque.
C’était une arme parfaitement adaptée à Shan.
« C’est incroyable que ça fonctionne sans magie… »
« C’est tout ce que j’ai appris à faire au cours de ma vie. Je peux porter le prix sur le compte de monsieur Kalion, n’est-ce pas ? »
« Oui ! »
Un sourire jusqu’aux oreilles, Shan regagna le domaine et appela aussitôt Roden dans le jardin.
Il voulait naturellement essayer son nouveau bouclier.
« Tu veux que je te frappe de toutes mes forces ? »
« Ouais. Si on se contente tous les deux de se protéger, ça ne nous fera pas progresser. »
« Ce n’est pas comme si tu risquais quelque chose, même si je frappais un peu fort. »
Roden éclata d’un rire sonore, puis son expression se durcit tandis qu’il levait son grand fléau.
Dans un cri, l’arme cerclée de métal s’abattit sur Shan avec assez de force pour le broyer.
Comme je le pensais…
Comme sire Darkal l’avait dit, Roden n’avait pas un mauvais talent inné de guerrier.
Plus précisément, son talent technique était assez ordinaire, mais ses aptitudes physiques, elles, étaient exceptionnelles.
Sa carrure imposante et la force monstrueuse qui en découlait n’avaient rien à envier à celles des chevaliers que Shan avait rencontrés jusqu’ici.
Le problème, c’était l’Esprit de Roden, dont le raffinement s’était interrompu à mi-chemin lorsqu’il avait abandonné l’entraînement, ainsi que la peur qui le paralysait chaque fois qu’il se retrouvait face à une lame.
Cette pensée lui traversa l’esprit tandis que Shan plaçait avec précision le bouclier fixé à son avant-bras face au fléau de Roden.
Boum !
Un bruit de tonnerre retentit au milieu du jardin.
« Oh, j’ai frappé plus fort que prévu… Ça va ? »
« Ouais. Il est vraiment bien. J’ai du mal à croire qu’il ne soit pas enchanté. Je n’ai pas du tout mal au bras. Tu peux frapper plus fort. »
Shan sourit sans s’en rendre compte, fasciné par le bouclier fixé à son bras.
Un coup aussi puissant aurait dû faire vibrer tout son corps, même s’il l’avait correctement bloqué. À la place, le bouclier résonna en dispersant la force qu’il aurait dû encaisser.
En le renforçant avec l’Esprit, il se dit qu’il pourrait même résister, dans une certaine mesure, aux attaques du cockatrice.
Bien sûr, personne d’ordinaire ne pourrait même tenter une telle chose. Si le coup manquait le centre exact ne serait-ce qu’une fois, le bouclier serait broyé avec lui.
Ensuite, Shan encaissa encore et encore les coups sauvages de Roden sans faire un seul pas.
Le fracas répété du métal poussa plusieurs fois les domestiques à jeter un regard inquiet dans le jardin.
Au bout d’un moment, Roden fut le premier à abandonner.
« Ha… Bon sang. Je n’en peux vraiment plus. »
« Beau travail. »
Shan avait bloqué plus d’une centaine de coups en quelques minutes, et le bouclier ne portait que de légères éraflures.
Il était ravi des performances de son nouvel équipement, mais sa joie fut de courte durée. Pour le dernier essai, Shan enfila le casque et croisa les mains derrière le dos.
« … On va vraiment le faire ? »
« Ouais. »
« Je trouve toujours ça dangereux. »
« Ça ira. Ce n’est pas comme si j’allais mourir. »
« Fais attention. »
Après avoir tenté plusieurs fois de l’arrêter et l’avoir mis en garde, Roden prit une profonde inspiration et abattit son fléau.
Clang !
La tête de Shan résonna et sa vision se brouilla de blanc.
« Urgh. »
« Ça va ? »
« À peu près… Waouh, on dirait vraiment que mon cerveau a été secoué dans tous les sens. »
Shan s’assit, retira son casque et se frotta l’arrière du crâne, encore engourdi, avec étonnement.
Roden n’avait pas frappé assez fort pour lui écraser le crâne, mais le coup aurait tout de même pu assommer quelqu’un. Le casque avait bien mieux absorbé le choc que Shan ne l’aurait cru.
Les deux jeunes gens continuèrent à s’amuser avec leurs armes, comme le faisaient souvent les garçons de leur âge, jusqu’à être trempés de sueur.
Une servante s’approcha alors et appela Roden.
« Euh… Jeune maître. Veuillez m’excuser, mais vous avez de la visite. »
« Qui est-ce ? »
« Ils ont dit que vous sauriez si je vous disais que la mage Rin était là… »
Dès que Shan et Roden comprirent de qui il s’agissait, ils échangèrent un regard.
Elle n’avait décidément aucun talent pour choisir des pseudonymes, qu’elle se soit appelée Sheri auparavant ou mage Rin à présent.
Après tout, elle avait sans doute choisi ce nom pour qu’ils comprennent.
« Combien sont-ils ? »
« Trois. »
« Dites-leur que nous allons nous laver et que nous les rejoindrons tout de suite. »
Après le départ de la servante, Shan regarda Roden avec curiosité.
Il ne s’était pas attendu à ce qu’elle revienne si vite.
« Elle est venue vraiment tôt. »
« J’ai tout de même usé de quelques stratagèmes. »
« Des stratagèmes ? »
« J’ai récemment acheté à la Société de Magie quelques potions et outils pour la chasse aux monstres. »
Roden avait acheté à la Société de Magie plusieurs objets dont un explorateur du Royaume des Démons pourrait se servir. Il allait de soi que la nouvelle parviendrait à la princesse Serin, qui avait des relations parmi les mages.
Les guerriers rassemblés par les deux princes avaient également commencé à partir vers l’Est quelques jours plus tôt. Elle pouvait donc soupçonner Shan et Roden de vouloir se joindre à eux.
Si elle n’était toujours pas venue après cela, ils seraient véritablement partis vers l’Est.
Ils ne se rendraient pas à la Ville de Sedil, où les deux princes cherchaient probablement à étendre leur influence. Ils iraient plutôt chasser des monstres ailleurs dans la région orientale.
* * *
Après avoir pris tout leur temps pour se laver aux bains et changer de vêtements, Shan et Roden se dirigèrent vers le salon de réception.
Comme prévu, la princesse Serin les y attendait.
Elle portait les mêmes lunettes d’améthyste que la dernière fois et avait baissé sa capuche sur son visage pour se déguiser.
« Mes hommages, princesse. »
Après l’avoir saluée poliment, Shan releva la tête et observa les deux gardes debout derrière Serin.
Ils avaient dû recevoir des soins suffisants au cours des dix derniers jours pour que leurs os brisés guérissent.
Leurs visages exprimaient de l’hostilité, mais Shan percevait de l’inquiétude et de la peur dans leurs yeux.
Serin regarda Shan, puis Roden, et leur tendit un panier en bois sans dire un mot.
« Prenez-le. »
« … Pardon ? »
Pris au dépourvu, Shan accepta le panier, l’air perplexe.
Lorsqu’il écarta le linge qui le recouvrait, il découvrit une jolie tarte aux pommes bien dorée.
« Je l’ai apportée pour m’excuser de mon impolitesse la dernière fois. C’est un peu embarrassant de m’en vanter, mais j’ai pétri la pâte et fait cuire la tarte moi-même. »
Une tarte aux pommes préparée par une princesse était un luxe dont même les grands nobles ne profitaient que rarement.
Elle aurait été préférable si elle n’était pas venue de la princesse Serin, surnommée la Sorcière.
En voyant le regard sinistre de la jeune fille, Roden devina aussitôt qu’elle avait dû faire quelque chose à la tarte.
Qui sait quelle potion maléfique une mage aussi accomplie que la princesse avait bien pu y mélanger ?
Elle lui en voulait sûrement encore de l’avoir battue à plate couture la dernière fois…
« Merci, princesse. Elle a l’air délicieuse. Si cela ne vous dérange pas, puis-je en goûter un morceau ? »
« Allez-y. Voir quelqu’un apprécier ce qu’on a préparé fait plaisir à la personne qui l’a cuisiné. »
Shan ne prêta aucune attention aux inquiétudes de Roden. Il la remercia et mordit dans la tarte.
Puis, admiratif, il en tendit un morceau à Roden.
« Elle est vraiment délicieuse ! Roden, goûte-en un morceau. »
« Euh, d’accord… »
Dans cette situation, Roden ne pouvait pas vraiment dire : « Je ne peux pas en manger, je ne sais pas ce que cette femme a mis dedans. »
Il se força donc à manger, lui aussi, un morceau de tarte aux pommes.
Serin esquissa un léger sourire.
« Je suis heureuse qu’elle vous ait plu. C’est aussi un hommage du perdant au vainqueur. »
« Pardon ? »
Voulait-elle dire qu’elle avait perdu parce que Shan l’avait battue et lui avait fait saigner du nez la dernière fois ?
Devant l’air déconcerté de Shan, Serin secoua la tête.
« C’est gênant de devoir le dire deux fois. Je reconnais ma défaite. Après tout, c’est moi qui suis venue à vous la première. Dites-moi quelles conditions vous souhaitez. »
Ses paroles inattendues surprirent Shan malgré lui.
Elle agissait comme si elle avait toujours su qu’ils chercheraient délibérément à la faire languir avant de présenter une contre-proposition.
Quiconque les aurait observés aurait pu croire qu’elle avait entendu leur conversation précédente.
Roden, tout aussi surpris que Shan, toussota légèrement avant de prendre la parole.
« Veuillez nous excuser, mais quinze ans, c’est trop long. »
« Il me faut une garantie. Vous devriez au moins être prêts à tomber avec moi si je perds. Ce n’est qu’ainsi que vous combattrez avec davantage de loyauté. »
« Une fois que Shan aura été adoubé par Votre Altesse, il n’aura de toute façon plus la possibilité de conclure un contrat de vassalité avec quelqu’un d’autre. »
« Shan pourrait se faire un nom considérable même en devenant chevalier errant. On ne peut pas retirer un titre de chevalier une fois qu’il a été accordé ; j’ai donc besoin de l’assurance que vous resterez à mes côtés. »
Roden prit son courage à deux mains et soutint le regard de la princesse sans ciller.
Il ignora les regards noirs des deux chevaliers derrière elle, qui semblaient penser : « Quel salaud insolent. »
De toute façon, aucun des deux ne faisait le poids face à Shan…
« Très bien. De combien voulez-vous raccourcir la durée ? »
« Cinq ans. »
« C’est trop court. Sept ans… »
« Princesse. »
À cet instant, Shan, qui était resté silencieux, interrompit leur échange en s’adressant à Serin.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
« Je vous écoute. »
« Si je conclus un contrat de vassalité avec Votre Altesse, j’aimerais savoir précisément ce qu’on attendra de moi et quel est votre plan. »
Roden faillit ne pas parvenir à cacher sa stupeur devant cette question inattendue.
Il voulait qu’elle leur révèle à l’avance ce qu’ils auraient à faire ?
Si la princesse Serin était saine d’esprit, elle n’accepterait jamais. Quel que soit son plan, s’ils l’apprenaient puis le divulguaient ailleurs, nul ne pouvait prévoir les obstacles auxquels elle serait confrontée.
Comme prévu, le visage de la princesse se crispa derrière ses lunettes.
« Vous ne décideriez de m’être loyal qu’après avoir pris connaissance de mon grand projet ? Voilà des paroles peu chevaleresques. »
« Je ne suis pas particulièrement quelqu’un de bien, mais je n’ai pas envie de suivre une mauvaise personne. »
« Vous ne pourriez pas passer outre une petite faute pour réaliser votre rêve ? »
« Je vous le demande justement pour savoir si elle est petite ou non. »
Voilà une éloquence qui ne ressemblait guère à Shan.
C’était simplement qu’il s’était exprimé avec plus de politesse. Il n’avait pas le moins du monde enjolivé ses sentiments sincères.
« Est-ce une condition ? »
« Si nos intentions ne concordent pas, vous serez la seule à y perdre, Votre Altesse. Je ne peux donc pas appeler ça une condition. »
Quand Serin tenta subtilement d’en faire une condition, Roden intervint pour la couper.
Elle claqua légèrement la langue, puis soupira.
« Très bien. C’est moi qui ai le plus besoin de vous, alors je n’ai pas le choix… Un jour, je compte devenir reine. »
« Princesse… »
La chevalière parmi les gardes, surprise, tenta de retenir sa maîtresse.
Beaucoup s’en doutaient probablement déjà, mais l’entendre de la bouche même de Serin donnait à cette idée un tout autre poids.
« Ça suffit. Ils veulent le savoir, alors autant le leur dire. Pourquoi est-ce que je veux devenir reine ? Parce que Conrad et Elvin, les deux héritiers du trône, sont des idiots bons à rien et des salauds. Si l’un ou l’autre devient roi, Pendia sera condamnée. Même si ce pays est déjà un trou à rats misérable où il ne reste pas grand-chose à détruire. Je refuse de l’accepter. Je veux améliorer ce pays, et je sais que je suis la seule à pouvoir le faire. »
Les gardes derrière elle fermèrent les yeux, accablés par cette tirade grossière et arrogante, qu’ils n’auraient jamais imaginé entendre de la bouche d’une princesse.
Shan regarda Serin et lui demanda :
« Pourquoi êtes-vous la seule à pouvoir améliorer le pays ? »
« Parce que je comprends les problèmes de ce pays et que j’ai les moyens de les résoudre. Saviez-vous que la population de Pendia stagne depuis des décennies ? »
« Non. »
« Il reste des terres partout dans Pendia où les gens pourraient vivre. Il y a des champs fertiles qui produiraient des céréales à profusion, pour peu qu’on laboure le sol et qu’on y sème des graines. Pourtant, tous les habitants, à l’exception de quelques membres des classes supérieures, sont enfermés derrière des murs, tremblent de peur et meurent de faim. »
Shan avait déjà parcouru Pendia et comprenait ce qu’elle voulait dire.
La plupart des gens du peuple vivaient derrière des palissades de bois ou des murs de pierre. Ils sortaient travailler leurs champs ou ramasser du bois dans la forêt, constamment terrorisés à l’idée qu’un monstre les attaque.
Quand quelqu’un était emporté, ils se résignaient, jugeant la chose inévitable.
« Votre Altesse peut-elle résoudre ce problème ? »
« Oui. Dès que les recherches en cours seront terminées, je suis certaine que nous pourrons nous en servir comme point de départ pour repousser complètement les monstres au-delà des limites du Royaume des Démons. »
« Ces recherches… »
« Je ne peux pas encore vous dire de quoi il s’agit. C’est confidentiel. »
Son ton indiquait clairement qu’elle ne le révélerait jamais.
Shan prit lui aussi du recul.
En observant la scène, Roden comprit que l’atmosphère avait étrangement changé.
Qu’est-ce que…
À l’origine, cette rencontre devait servir à discuter des conditions auxquelles Shan serait adoubé par la princesse.
Mais, à un moment donné, Shan s’était mis à interroger la princesse comme s’il la mettait à l’épreuve, tandis que Serin plaidait sa cause pour prouver qu’elle méritait de devenir reine.
« Je révélerai les recherches et commencerai en même temps à lutter sérieusement pour le trône. Naturellement, ces deux-là emploieront toutes les méthodes déloyales possibles pour me nuire. Le problème, c’est que je n’ai pas la force physique nécessaire pour les arrêter. »
C’était pour cela qu’elle avait besoin d’un chevalier aussi puissant que Shan.
Serin ôta ses lunettes et fixa Shan de ses yeux brun rougeâtre, emplis de détermination.
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