Chapitre 29
WeTried Translations
Traducteur/éditeur : Chen
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue ◈
Chapitre 29 : Des marches bien trop hautes pour être gravies
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Après sa dissolution, l’équipe d’expédition des Yeux Verts devint une légende à la Ville de Sedil.
Elle avait réalisé le rêve de tous les explorateurs qui s’aventuraient dans une ville frontalière du Royaume des Démons : s’enrichir au cours d’une unique expédition, brève et intense, puis prendre sa retraite.
Surtout, la réputation de Shan avait atteint des sommets. Déjà célèbre pour ses capacités de combat écrasantes, il passait désormais pour un guerrier légendaire qui avait affronté seul un cocatrix et l’avait vaincu.
« Oh, Shan ! Par ici ! Viens boire un verre avec nous ! »
Chaque fois qu’il passait à la Guilde des explorateurs, tout le monde cherchait à se lier d’amitié avec lui.
Qui sait ? En nouant des liens avec lui dès maintenant, ils pourraient peut-être obtenir une place si les Yeux Verts se reformaient un jour.
Il était déjà populaire depuis qu’il avait vaincu plusieurs personnes à l’épée et que des rumeurs prétendant qu’il avait soumis un chevalier s’étaient répandues. Mais sa notoriété actuelle n’avait rien à voir avec celle d’autrefois.
À présent, les explorateurs s’adressaient au garçon alto, qui avait moins de la moitié de leur âge, en employant des formules honorifiques, comme s’il leur était supérieur.
Parmi les Altos, il était devenu une sorte d’objet de vénération.
« Bien sûr ! »
Naturellement, Shan était heureux d’être apprécié. Il souriait, s’asseyait avec eux et profitait des boissons et de la nourriture offertes.
« Alors, regarde. Tu mets ça dans le gobelet, tu le fais tourner, puis tu devines sur quel chiffre ça va tomber… »
Un jour, il apprit même à jouer aux dés et participa à quelques parties.
Les explorateurs qui le lui avaient proposé avaient leurs propres arrière-pensées. Le garçon avait gagné beaucoup d’argent, et ils comptaient le dépouiller au jeu.
Tandis que Shan lançait les dés avec enthousiasme, l’homme qui l’avait invité souriait, les yeux plissés en croissants.
« Shan, j’ai entendu dire que tu travaillais avec ton ami, Roden ? »
« Oui. Pourquoi ? »
« Comment partagez-vous les bénéfices ? »
L’homme se lança avec assurance dans un discours où il prétendait que Roden était un escroc qui n’en avait que l’air respectable, qu’il pressurait Shan, et que celui-ci gagnerait bien davantage en s’associant plutôt avec lui.
Puis il croisa le regard de Shan et se tut brusquement.
Qu’est-ce que c’est que ce regard… ?
Les yeux verts, dont les coins légèrement tombants leur donnaient d’ordinaire un air doux, le fixaient droit dans les yeux. Un frisson inexplicable lui parcourut l’échine.
Il avait l’impression qu’une épée allait lui trancher la tête d’un instant à l’autre.
La table de jeu, jusque-là bruyante, se tut. Shan désigna la porte d’un mouvement du menton et parla doucement.
« Dégage. »
Il n’avait pas besoin d’ajouter : « si tu ne veux pas mourir ».
L’homme baissa aussitôt la tête et s’enfuit.
Shan joua encore quelques fois avec d’autres personnes, mais il fut bientôt interdit de jeu.
Ils avaient découvert qu’avec son regard perçant et le bout des doigts sensible, il devinait les dés avec précision quand ce n’était pas son tour et qu’il savait parfaitement truquer chacun d’eux lorsqu’il faisait tourner le gobelet lui-même.
Pendant que Shan menait une vie tranquille, Roden, lui, était très occupé.
Il négocia le prix de la pierre magique avec la Guilde des explorateurs, conclut la vente, puis répartit l’argent et en envoya une part au monastère de Vent et à l’école de Jerpo.
Puisqu’ils comptaient se reposer quelque temps, ils devaient aussi revendre les outils magiques et les divers remèdes qu’ils avaient achetés sans jamais s’en servir.
La plupart avaient une date de péremption. S’ils les laissaient traîner, ils finiraient par ne plus rien valoir.
Alors que Roden avait presque terminé ses tâches et pouvait enfin se reposer, ils reçurent tous deux une invitation du comte.
« Roden aussi ? »
« Oui. Son Excellence vous convoque tous les deux. »
Contrairement à la dernière fois, le garde les conduisit au château du comte avec politesse, en employant des formules de respect.
L’intendant fit de même. Il les appela « monsieur Shan » et « monsieur Weavers » et ne les fit pas attendre longtemps dans la salle d’attente avant leur entrevue.
« Oh, les héros de mes terres sont arrivés ! Entrez donc, prenez le thé ! »
Le comte se montra encore plus excessif.
L’ours vieillissant et arrogant qui les avait forcés à s’agenouiller au bas de l’escalier et les avait regardés de haut avait disparu. Il les accueillit chaleureusement, comme de vieux amis qu’il n’avait pas vus depuis des années.
« Je salue Son Excellence le comte Sedil, Bouclier de l’Est et commandant des chevaliers pionniers du Royaume des Démons. Je suis… »
« Oh, laissez tomber ces formalités guindées ! J’ai connu votre père, alors vous n’êtes pas un étranger pour moi. Ravi de vous voir, Roden ! »
La dernière fois, il avait pourtant semblé grogner qu’il avait chassé Kalion. Maintenant, il parlait comme s’ils étaient proches.
La pièce où il les avait conduits pour prendre le thé n’avait rien à voir avec le grand salon et la salle à manger austères qu’ils avaient vus précédemment.
Il n’y avait aucune fenêtre, mais des appareils magiques lumineux étaient encastrés partout dans le plafond et les murs. La pièce dégageait une atmosphère raffinée et luxueuse.
Des tableaux animés étaient accrochés aux murs, tandis que le lustre suspendu au-dessus d’eux luisait d’un éclat étrange, décliné en plusieurs couleurs.
Je croyais que le comte préférait la simplicité.
Tandis que Shan contemplait les lieux avec fascination, le comte prit une gorgée de thé et posa aussitôt une question.
« J’ai entendu dire que vous aviez dissous votre équipe d’expédition ? »
« Oui. »
« Vous ne comptez plus explorer le Royaume des Démons ? »
Pourquoi posait-il soudain cette question ?
Perplexe, Shan jeta un coup d’œil à Roden assis à côté de lui au lieu de répondre. Roden comprit et prit la parole.
« Pour l’instant, nous comptons nous reposer quelque temps. Il nous faut aussi trouver de nouveaux membres… et notre dernière expédition a été particulièrement éprouvante. »
Une des leçons qu’ils avaient tirées de leurs deux expéditions, c’était qu’ils devaient pouvoir faire pleinement confiance à leurs compagnons.
En expédition, ils étaient amenés à éprouver leur amitié et leur confiance mutuelles plus souvent qu’ils ne l’auraient cru.
Roden avait choisi ses compagnons avec soin, mais c’était tout de même une chance incroyable que Vent et Jerpo, les premiers à les avoir rejoints, se soient révélés dignes de confiance tous les deux.
Ils avaient également besoin de repos.
Deux mois d’exploration dans le Royaume des Démons avaient épuisé leur corps et leur esprit bien plus qu’ils ne l’avaient imaginé.
« Hum, je vois. Dans ce cas, on n’y peut rien. Je parlerai à mon intendant et au maître de guilde ; demandez-leur de l’aide si vous avez besoin de quoi que ce soit. Votre logement actuel ne vous convient pas ? Je peux vous prêter une chambre inoccupée du château. »
« Merci pour votre offre, mais nous pensons bientôt rentrer dans la capitale… Nous accepterons volontiers votre hospitalité à notre retour. »
« Je vois. Vous serez toujours les bienvenus ici. N’oubliez pas de revenir. »
Le comte fronça les sourcils en entendant qu’ils comptaient rentrer dans la capitale, mais n’ajouta rien et se contenta d’acquiescer.
Roden lui posa alors discrètement une question.
« Votre Excellence. »
« Qu’y a-t-il ? »
« Vous ne pouvez toujours pas adouber Shan ? »
Après un instant d’hésitation, le comte poussa un long grognement et hocha la tête.
« Cette pièce est extravagante, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
À l’image d’un seigneur posté aux frontières du Royaume des Démons, il possédait toutes sortes d’appareils magiques. Rien qu’en la regardant, Shan avait l’impression d’être entré dans un autre monde.
La pièce était si ornementée qu’elle en devenait presque vulgaire, ce qui le mettait légèrement mal à l’aise.
« Si j’ai fait aménager un autre salon, misérable, au lieu d’utiliser une pièce comme celle-ci, c’est pour une raison toute simple. Il arrive que des visiteurs de la capitale viennent ici, et je dois alors leur paraître aussi démuni que possible. Vous voyez ce que je veux dire, n’est-ce pas ? »
« Je comprends. »
Le comte disait, avec autant de tact que possible sans perdre sa dignité, qu’il ne pouvait pas vaincre l’hostilité des nobles de la capitale.
Après avoir échangé quelques politesses, ils se séparèrent en convenant de se revoir.
Sur le chemin du retour, Shan s’assura qu’il n’y avait personne à proximité avant d’interroger Roden.
« Mais pourquoi est-ce qu’on retourne dans la capitale ? On ne devait pas rester ici quelques mois, le temps de finir de vendre les reliques ? »
« C’était le plan, mais quelque chose me paraît étrange. Tu ne trouves pas que le comte se montre beaucoup trop aimable avec nous ? »
« Ah bon ? »
Shan avait trouvé cela tout à fait normal.
Depuis qu’il était revenu avec la tête du cocatrix, tout le monde se montrait gentil et chaleureux avec lui.
Quelques vermines avaient bien essayé de brouiller Shan et Roden, ou de les attaquer dans des ruelles en espérant leur voler l’argent tiré de la vente de leur pierre magique, mais ils avaient fini par mourir…
« Même en tenant compte de ça, c’est exagéré. Je me suis demandé s’il avait changé d’avis et comptait t’adouber, et s’il cherchait donc à nous amadouer, mais on dirait que ce n’est pas ça non plus. »
« Je vois. »
Roden se demandait notamment si le comte avait découvert qu’ils dissimulaient des reliques.
Ils avaient enterré à proximité les reliques récupérées lors de cette expédition au lieu de les apporter à la Ville de Sedil, car ils comptaient les vendre petit à petit par la suite. Ils avaient donc rapporté beaucoup moins de matériaux de monstres qu’ils n’auraient dû.
Quoi qu’il en soit, Roden pensait qu’il valait mieux retourner dans la capitale et sortir de la sphère d’influence du comte plutôt que de rester ici.
Si les agissements du comte étaient liés à la politique, ils pourraient se renseigner grâce au père de Roden, Kalion.
Dans ce genre d’affaires, Shan se fiait entièrement au jugement de Roden.
« Alors, rentrons à la maison ! »
« Ce n’est pas chez moi. »
« Ne dis pas ça. Fais comme si c’était chez toi. »
* * *
Le lendemain, Shan et Roden quittèrent Sedil et prirent la direction de l’ouest.
Craignant que le comte n’envoie des soldats à leurs trousses, ils chevauchèrent le premier jour jusqu’à épuiser presque leurs montures, puis passèrent la nuit à la belle étoile. Le deuxième jour, une fois certains que personne ne les suivait, ils ralentirent l’allure et firent halte dans les villages des environs.
Après avoir tué plusieurs gnolls rencontrés sur la route, Shan nettoya son épée et exprima une pensée qui venait de lui traverser l’esprit.
« C’est un problème. »
« Quoi donc ? »
« L’est de Pendia commence à me paraître paisible. »
Pour les habitants d’autres pays, cette région où ils croisaient chaque jour un ou deux groupes de monstres en voyageant devait ressembler à l’enfer en personne.
Mais après être entré dans le véritable Royaume des Démons et en être ressorti, l’endroit lui semblait presque confortable.
S’ils pouvaient manger les fruits des arbres qui bordaient la route et boire l’eau fraîche des ruisseaux, c’était le paradis.
Roden comprit ce que voulait dire Shan et eut un petit rire.
Dans d’autres pays, y compris à Libert, la vie était peut-être plus facile, mais les bandits et les pirates y faisaient rage. Pourtant, les habitants de Pendia se moquaient souvent des étrangers, qu’ils jugeaient trop délicats.
Roden venait à peine de finir de rire lorsqu’il regarda autour de lui, comme s’il venait de se rappeler quelque chose, et laissa échapper une petite exclamation.
« À propos, je crois que le monastère de Vent est dans le coin. On devrait s’arrêter pour le saluer ? »
« C’est près d’ici ? »
« Probablement. D’après ce qu’il nous avait dit, il doit se trouver à une demi-journée de cheval, de l’autre côté de cette colline. »
« Alors, allons-y ! »
Le monastère de Vent se trouvait près d’un assez grand village appelé Monib. Comme beaucoup de localités de Pendia, il était protégé par de solides palissades en bois, semblables à celles d’une forteresse.
Dès qu’ils annoncèrent qu’ils faisaient partie des Yeux Verts, on les accueillit en invités de marque.
« Eh bien, si ce n’est pas vous deux ! Ravi de vous revoir ! »
« Ça fait un moment, mon père ! »
« Vous avez bien reçu l’argent ? »
« Bien sûr. Tout est arrivé à bon port, ne vous inquiétez pas. »
Peut-être le retour dans son village natal l’avait-il apaisé, car même si quelques semaines seulement s’étaient écoulées, Vent avait pris du poids et son teint était plus sain.
Après les avoir accueillis chaleureusement, Vent regarda autour de lui et baissa la voix.
« Il s’est passé quelque chose ? »
« Je ne crois pas que ce soit ce qui vous inquiète… probablement. »
Ils avaient bien des secrets en commun, comme le meurtre d’un noble du Royaume d’Ajun et la dissimulation d’appareils magiques puissants.
Roden secoua tout de même la tête.
« Le comte se montrait simplement beaucoup trop amical, alors nous avons pris peur et sommes venus ici pour quelque temps. Vous savez quelque chose à ce sujet ? »
« Qu’est-ce que j’en saurais ? »
Il n’y avait aucune raison pour que des informations importantes parviennent à un homme qui avait abandonné l’exploration et s’était retiré dans un monastère.
Au cours de leur conversation, Shan remarqua que quelqu’un les épiait. Il tourna vivement la tête.
Une fille aux pieds pourvus de sabots poussa un cri et s’enfuit.
« À bien y réfléchir, il y a pas mal d’enfants altos dans ce monastère. »
« Les gens qui mènent une vie difficile laissent souvent des orphelins derrière eux. Quand ils ne peuvent pas les élever eux-mêmes, ils les confient souvent à des monastères. »
Cela aurait été impossible dans un monastère dirigé par des fidèles de l’Ancienne Foi, mais la Nouvelle Foi enseignait que les Altos étaient eux aussi des enfants de la déesse.
Bien sûr, cela ne signifiait pas que tous les fidèles de la Nouvelle Foi s’abstenaient de discriminer les Altos.
Vent hésita un instant, puis ajouta :
« Il n’y a pas longtemps, les enfants que ces gens élevaient sont eux aussi venus ici. »
« Ces gens… ? »
« L’équipe d’expédition alto qui nous avait pris pour cible. »
« Ah. »
« La petite qui vient de s’enfuir était l’une d’eux. »
Les Chercheurs Agiles, l’équipe d’expédition alto qui les avait attaqués avant d’être anéantie, avaient été formés par plusieurs personnes compétentes venues des villages altos voisins.
Ils avaient exploré la région avec régularité pendant plusieurs années et s’étaient bâti une solide carrière, mais avaient disparu après avoir enchaîné les échecs ces derniers mois.
La raison de leur disparition était évidemment qu’ils avaient tenté de dépouiller le groupe de Shan dans un ultime geste désespéré, et qu’ils avaient été tués en ripostant.
« Tout l’argent qu’ils gagnaient allait aux villageois. Ensuite, ils se sont endettés et ont emprunté de l’argent à des usuriers de Sedil. Quand leur mort ne fit plus aucun doute, les usuriers se mirent à réclamer l’argent à leurs familles, qui furent donc conduites ici pour se mettre à l’abri. Certains enfants avaient déjà été emmenés avant ça. »
Pour les usuriers, les jeunes enfants restaient des ressources utiles.
S’ils étaient beaux, on pouvait les forcer à se prostituer, quel que soit leur sexe. Sinon, on pouvait les vendre à des voyous, qui les utiliseraient comme pickpockets ou assassins.
Pour glisser soudain un couteau dans le dos de quelqu’un, les enfants étaient souvent plus efficaces que les adultes, qui éveillaient naturellement les soupçons.
« Hum. »
L’équipe d’expédition était morte en essayant de les dépouiller, alors Shan avait du mal à la plaindre.
Il ne pouvait toutefois s’empêcher de s’inquiéter un peu pour les familles de ses membres.
Shan regarda les enfants altos qui l’observaient de loin, les yeux brillants.
« Pour ces enfants, je suis leur ennemi. »
« Ce n’est pas une raison pour avoir pitié. Tu ne peux pas te laisser tuer sous prétexte que tu plains un voleur. Nous n’avons rien raconté aux enfants, alors ne dis rien qui ne soit nécessaire. »
« Ça ne vous tracasse pas, mon père ? »
« Qu’entends-tu par là ? »
« Eh bien… »
Shan ne savait pas comment exprimer le malaise qu’il ressentait.
Il avait la poitrine serrée, mais ne trouvait pas les mots pour expliquer pourquoi.
Comme Shan ne parvenait pas à poursuivre, Vent lui adressa un sourire chaleureux, comme s’il avait tout compris, puis hocha la tête.
« Je comprends. Tu n’as rien fait de mal, et pourtant tu as l’impression d’être devenu quelqu’un de mauvais. Leurs regards te mettent aussi mal à l’aise. Distinguer le bien du mal dans ce genre de situation est un problème bien trop complexe et difficile à résoudre pour les humains. J’ai moi-même beaucoup souffert de tout cela quand j’étais plus jeune, mais j’ai fini par décider de lâcher prise, dans une certaine mesure. Tout arrivera selon la volonté de la déesse. »
En entendant Vent, Shan comprit d’où venait cette étrange distance qu’il avait perçue lorsqu’il avait rencontré le prêtre pour la première fois.
Vent avait probablement vécu bien plus longtemps que la plupart des gens. Il avait dû voir maintes fois un ami d’hier devenir son ennemi du jour, et inversement.
Ces expériences l’avaient peut-être rendu réticent à nouer des liens trop forts avec les autres.
Quand une personne qu’on tient pour proche nous trahit, la blessure n’en est que plus profonde.
Le prêtre Vent les invita à rester un jour, puisqu’ils avaient fait tout ce chemin, mais Shan et Roden refusèrent fermement et quittèrent le monastère.
Tandis que son cheval avançait et le balançait sur son dos, Shan dit à voix basse à Roden :
« Les explorateurs de l’époque étaient les parents et les frères et sœurs de ces enfants, pas vrai ? »
« Probablement. »
« Je me sens bizarre. »
Jusque-là, Shan n’avait jamais vraiment compris que chacune de ses victimes avait une famille et des amis ordinaires.
Pour lui, chaque ennemi qui le menaçait n’avait été guère plus qu’un gobelin ou un autre monstre.
Cela ne signifiait pas qu’une culpabilité insupportable l’accablait soudain pour tous ceux qu’il avait tués.
Il commençait tout de même à ressentir un peu du poids que représentait le fait d’ôter une vie humaine.
Peut-être avait-il fait un pas en avant en tant qu’être humain, même si ce n’était pas en tant que guerrier.
* * *
La capitale, Hasra, était toujours aussi grandiose et animée.
Des gens venus de partout se croisaient dans les rues sans prêter beaucoup d’attention aux autres.
Après être passé du statut de célébrité à Sedil à celui d’anonyme parmi la foule, Shan trouva amusant que personne ne le remarque et sourit pour lui-même.
Rien n’avait changé, sinon que les gens avaient cessé de le dévisager, et pourtant il avait l’impression d’être devenu invisible.
Comme ils n’avaient pas annoncé leur arrivée, Kalion n’était pas au Domaine des Weavers. L’intendant Tata les accueillit à sa place.
Kalion revint ce soir-là, après qu’ils eurent profité du bain luxueux qui leur avait manqué et se furent rassasiés de mets délicieux.
« Dans ta lettre, tu disais que vous comptiez rester plus longtemps. »
« Quelque chose est arrivé. »
« Quelque chose… J’ai au moins appris que tu avais tué un cocatrix. »
Kalion disait cela, mais il claqua la langue comme s’il avait encore du mal à y croire.
Il avait investi dans Shan parce qu’il croyait que le garçon deviendrait une figure importante, mais il n’avait jamais imaginé qu’il accomplirait un exploit aussi incroyable si tôt.
Pourtant, il ne pouvait pas prétendre que c’était un mensonge. Il se souvenait encore très bien de la tête du cocatrix posée dans le jardin.
Il n’avait plus qu’à reconnaître qu’il avait sous-estimé le potentiel du garçon.
Lorsque Roden lui eut expliqué ce qui s’était passé, Kalion fronça les sourcils et hocha la tête.
« Je vois. Vous avez bien fait de revenir. Si vous étiez restés là-bas, vous auriez pu vous retrouver mêlés à toutes sortes d’ennuis. »
« Que s’est-il passé ? »
« La santé de Sa Majesté le roi s’est considérablement détériorée ces derniers temps. J’ai entendu dire qu’il peine à quitter son lit. »
Cette année-là, Gizelle III, roi de Pendia, avait quarante-six ans.
En tant que membre de la famille royale bien entouré et bien soigné, il aurait dû être encore en bonne santé.
Bien sûr, la santé variait d’une personne à l’autre ; il n’était donc pas impossible qu’il tombe gravement malade ou qu’il meure.
Mais quel rapport entre l’attitude du comte et la santé du roi ?
Voyant leurs regards interrogateurs, Kalion s’expliqua aussitôt.
« C’est une rumeur qui court à la cour, mais le roi aurait déclaré que l’enfant qui trouverait un moyen de lui rendre la santé, quel qu’il soit, lui succéderait. »
« C’est absurde… »
La personne qui rendrait la santé au roi deviendrait le prochain souverain.
Roden poussa un petit grognement en entendant cette histoire, qui semblait tirée d’un vieux conte de fées.
Shan, qui avait écouté en silence à côté de lui, posa une question.
« Mais quel rapport avec le comte Sedil ? »
« Pour rendre la santé au roi, on pourrait recourir à des reliques sacrées de la foi de la déesse ou à des appareils magiques dotés de pouvoirs curatifs. Pour les premières, il faudrait faire la guerre à un autre pays. Les seconds, en revanche, pourraient se trouver dans le Royaume des Démons. »
« Hum… Ah, je comprends ! »
« Si vous étiez restés à Sedil, vous auriez pu vous retrouver maladroitement pris entre le comte et les deux princes. Tous deux auraient remué ciel et terre pour s’attacher les meilleurs explorateurs, tandis que le comte aurait prétendu être votre protecteur pour servir ses propres intérêts. Avant d’agir, vous devez recueillir autant d’informations que possible et prendre l’initiative. »
Shan n’était pas idiot et comprit la situation après ces explications.
Si celui qui rapporterait un appareil magique capable de rendre la santé au roi devait lui succéder, le comte Sedil voudrait naturellement prendre les explorateurs sous son contrôle, en particulier Shan et ceux qui lui ressemblaient.
Dès que des explorateurs rapporteraient un puissant appareil magique de guérison, le comte, qui se tenait jusque-là en marge du jeu politique du royaume, aurait le pouvoir de décider qui monterait sur le trône.
« Alors, nous avons appris quelque chose que les autres ignorent. Le comte Sedil ne possède actuellement aucun appareil magique capable de rendre la santé au roi. »
« C’est exact. »
La famille du comte Sedil descendait des chevaliers de l’Est, qui avaient exploré le Royaume des Démons dès l’époque de l’ancien Empire Arman.
Personne ne savait exactement combien d’appareils magiques ils avaient gardés en secret au lieu de les vendre ailleurs.
Si le comte avait possédé quoi que ce soit qui puisse rendre la santé au roi, il n’aurait pas eu besoin de s’humilier soudain devant Shan et Roden.
Il aurait simplement pu s’en servir pour conclure un accord avec l’un des prétendants à la succession.
Alors que Kalion réfléchissait à la façon d’exploiter cette information, Roden poussa un petit grognement.
« Ce qui me préoccupe davantage, c’est qu’il soit tellement prisonnier de cette règle tacite qu’il pense ne pas pouvoir faire chevalier un Alto, même dans les circonstances actuelles… »
« Ce n’est sans doute pas la seule raison. Aucun des deux hommes pressentis pour devenir le prochain roi n’est favorable aux Altos. »
Le Royaume de Pendia avait deux princes.
L’aîné, Conrad, était un fervent adepte de l’Ancienne Foi. Le cadet, Elvin, avait pour famille maternelle la famille royale de Luman, qui avait autrefois connu une rébellion des Altos.
Si le comte Sedil voulait nouer des liens avec l’un d’eux à l’avenir, il ne pouvait pas se permettre de paraître trop amical avec les Altos.
Kalion aussi se retrouvait dans une situation délicate.
Il avait soutenu Shan sans réserve — qui était pratiquement le frère juré de Roden — parce qu’il voulait profiter du prestige que lui vaudrait la présence d’un puissant chevalier à ses côtés.
Mais à ce rythme, aussi célèbre que devienne Shan, il risquait de n’être que le plus grand chasseur de monstres de l’Histoire.
Cela ferait déjà de Shan une relation exceptionnelle, bien entendu. Mais avoir à ses côtés le plus grand chevalier du royaume, voire de l’Alliance d’Arman, serait sans conteste plusieurs fois préférable.
Il ne pouvait toutefois rien y faire. Personne n’aurait pu prévoir qu’un roi de moins de cinquante ans s’effondrerait soudainement.
« Pour l’instant, je vais mobiliser toutes mes relations pour vous présenter à lui. Le prince Conrad sera probablement difficile à approcher, mais le prince Elvin aime, paraît-il, nouer des liens avec toutes sortes de gens. Il vaudrait mieux lui parler. »
En voyant Kalion parler d’un ton grave, Shan l’imagina ravaler sa fierté et flatter toutes les « relations » dont il pouvait tirer parti.
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