Chapitre 25
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Traductrice : Dawn
Éditrice : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 25
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Le maître de la cité sans nom
Comme pour saluer la deuxième expédition des Yeux Verts, le temps était clair et lumineux. Cela ne voulait pas dire que tout était parfait, bien sûr. C’était agréable de ne plus avoir à souffler sur leurs joues rougies et gelées pour se réchauffer les mains, mais, quand il ferait plus chaud, ils transpireraient davantage et auraient donc besoin de plus d’eau.
La pire saison pour explorer le Royaume des Démons n’était donc pas l’hiver, mais l’été. L’eau était la ressource la plus difficile à trouver dans ces contrées. Un prêtre pouvait purifier l’eau sale grâce à un miracle de purification, mais il était difficile d’en fournir assez pour tout le monde, à moins de faire partie d’une expédition d’élite.
Le groupe ne prit pas la peine de récupérer les dépouilles des monstres qu’il massacrait. Mieux valait voyager aussi léger que possible jusqu’aux ruines ; une fois qu’ils commenceraient à y charger leurs trouvailles, ils seraient forcément contraints de se débarrasser de tout ce qu’ils auraient ramassé en chemin.
Si une autre expédition les suivait, elle se réjouirait sans doute de récupérer tous ces restes abandonnés. Après plusieurs jours à suivre le même itinéraire que la fois précédente, un épais brouillard apparut devant eux. La dernière fois, c’était dans cette zone que leur boussole s’était brisée, mais le terrain semblait avoir changé une fois encore.
Heureusement, Roden se servit des informations qu’il avait consignées auparavant pour les guider dans le brouillard. En chemin, Shan se chargea de la plupart des attaques de monstres les plus gênantes. Malgré tout, leur progression fut forcément plus lente que dans une lande ordinaire : il leur fallut trois jours de plus pour arriver de nouveau à la tour de guet de Delephon, perchée dans la montagne. En entrant dans la cité par l’étroit passage, ils aperçurent plusieurs chevaux attachés aux bâtiments voisins.
« C’est… »
« On dirait que quelqu’un est arrivé avant nous. »
Ce n’était pas particulièrement surprenant. Depuis la tour de guet, on pouvait voir à des dizaines de kilomètres à la ronde, et, pour une raison ou une autre, les monstres évitaient de s’en approcher. De nombreuses expéditions empruntant cette route s’y arrêtaient donc pour préparer leur exploration ou se reposer.
Cependant, en se rappelant leur précédente rencontre déplaisante avec une autre expédition d’Altos, ils s’approchèrent prudemment afin de vérifier de qui il s’agissait. À leur surprise, ils reconnurent un visage familier : un colosse bâti comme une montagne leur fit signe avec un sourire accueillant et lança :
« Oh ! Mais c’est le génie qui m’a envoyé promener ! Quelle coïncidence de te croiser ici ! »
« Monsieur Pakan ? »
Ceux qui étaient arrivés les premiers n’étaient autres que Pakan le Tueur d’ours et son expédition, que Shan avait rencontrés plusieurs fois à Sedil. Ils étaient réunis autour d’un feu, dans les ruines d’un bâtiment dont on ignorait la fonction d’origine.
« Vu le peu de matériel que vous avez, vous êtes partis il n’y a pas longtemps. Vous repartez déjà ? »
« Oui. On dirait que vous rentrez, monsieur Pakan. »
D’après ce qu’il avait entendu, l’expédition de Pakan, « Pas de Géant », était partie peu après celle de Shan. Ils avaient donc dû arpenter le Royaume des Démons un bon moment avant de rentrer. Leur état en disait long : leurs vêtements, déchirés et couverts de sang de monstre, étaient trempés, et ils n’avaient plus de rechange. Leurs armes étaient ébréchées et usées. En y regardant de plus près, Shan remarqua qu’il manquait deux des huit membres d’origine.
« Mademoiselle Yojo et monsieur Marinak… »
Shan s’interrompit en voyant le sourire disparaître du visage rude de Pakan. Le colosse resta un instant sans voix, puis ses épaules s’affaissèrent.
« … Ouais. C’est ce qui s’est passé. »
Quelle que fût son expérience, un explorateur avait du mal à accepter la douleur de perdre des compagnons. D’autant plus quand ils avaient partagé tant de temps. Ne sachant que répondre, Shan hésita un instant, puis tapota doucement l’épaule large de Pakan.
« Tiens bon. »
« Merci. »
Peut-être le réconfort avait-il un peu aidé, car Pakan ébouriffa rudement les cheveux de Shan de sa grosse main et lui adressa un grand sourire.
« Dans ce cas, pourquoi ne pas rejoindre notre expédition pour de bon ? »
« Non merci. »
Shan secoua fermement la tête. Pakan éclata de rire et lui fit signe de partir. Après avoir attaché leurs chevaux à l’entrée et grimpé dans la tour, Shan repensa aux mines accablées qu’il venait de voir.
Perdre ses compagnons, hein…
Il n’ignorait pas ce que c’était que de perdre quelqu’un qui comptait. Lors de l’attaque des bandits au Village des Saules, deux personnes qui avaient été bonnes avec lui avaient perdu la vie, et il avait même assisté à la mort de l’une d’elles. Pourtant, à l’époque, leur disparition ne lui avait pas semblé si triste.
Pourquoi ?
Peut-être parce que plus de six mois s’étaient écoulés et qu’il ne parvenait plus à comprendre ce qu’il avait ressenti alors. Peut-être l’exaltation d’avoir commis des violences pour la première fois lui avait-elle occupé l’esprit, ou peut-être n’avait-il pas autant tenu au prêtre Ador et à Celina qu’il le croyait.
Il était étonnamment difficile de comprendre son propre cœur. Une chose, pourtant, était certaine : si Roden perdait la vie, Shan serait accablé de chagrin. Et si quelqu’un tuait Roden, il tuerait non seulement cette personne, mais aussi celui qui en avait donné l’ordre, en remontant toute la chaîne de commandement. Même si c’était le roi d’un pays.
« Roden. »
« Oui ? »
« Ne meurs pas. »
À ces mots soudains lancés d’en haut, Roden laissa échapper un petit rire.
« Promis, je ferai attention. »
***
Du haut de la tour de guet, ils constatèrent que la région du nord s’était transformée en un étrange mélange de marécages et de champs de neige, au lieu de la tempête de sable. Après une brève discussion, ils décidèrent de prendre la direction du champ de neige. Celui du nord-est était plus proche de leur destination que les marécages plus au nord. Ils estimaient aussi que leurs vêtements d’hiver leur permettraient de mieux supporter le froid. Shan ne tarda pourtant pas à se demander si ce choix n’avait pas été une erreur. Le froid qui régnait sur le champ de neige dépassait l’imagination.
« Ugh… »
L’air glacial traversait les épaisseurs de son manteau, et le vent lui lacérait le visage comme des lames. Quelques pas suffisaient à le faire trembler et à lui donner mal aux os. Il avait cru être habitué au froid, lui qui avait grandi dans le Village des Saules, où les hivers étaient rudes, mais c’était d’un tout autre niveau.
En comparaison, les hivers de Libert et de Pendia ressemblaient à des printemps. Même les chevaux, transis, peinaient à avancer. Roden sortit alors des potions de leurs réserves et les distribua.
« Buvez ça. »
« C’est quoi ? »
« Des potions de résistance au froid. Je comptais les économiser et tenir bon si le froid restait supportable, mais c’est peine perdue… À ce rythme, on mourra de froid en moins d’une heure. »
C’était d’ailleurs pour cette raison qu’ils avaient choisi le champ de neige plutôt que les marécages : Roden avait apporté ces potions. Après en avoir bu une gorgée, Shan comprit qu’elles valaient leur prix. La sensation du sang chaud qui parcourait son corps et chassait le froid avait quelque chose de presque mystique.
« Waouh… »
« Ça fait du bien, d’avoir de l’argent. »
« En effet. Dire qu’une seule potion coûte des dizaines de pièces d’or… »
Après avoir bu leur potion, Vent et Jerpo brossèrent la neige accrochée à leurs manteaux de fourrure. Les Yeux Verts continuèrent d’avancer dans la région balayée par les tempêtes de neige, en buvant des potions de résistance au froid dès que leurs effets s’estompaient. Peut-être à cause du froid extrême, les créatures qu’on trouvait habituellement dans ces régions, comme les esprits de glace ou les yétis, étaient introuvables.
Ils avançaient le jour, protégés par les effets des potions, et la nuit, ils brûlaient des tas de bouse de vache séchée dans les ruines d’anciennes constructions alto pour se tenir chaud. Après environ un jour et demi à suivre ce rythme, ils parvinrent à franchir en presque moitié moins de temps une distance qui leur avait jusque-là demandé trois jours.
Ils connaissaient déjà la route, certes, mais c’était surtout leur marche forcée, presque une course, qui leur avait permis d’avancer aussi vite. Une fois sortis du champ de neige, Shan se retourna et claqua la langue.
« Plus jamais de région enneigée. »
« Il ne fait pas si froid, d’habitude. Cet endroit était particulièrement glacial. »
Jerpo le fit remarquer, même s’il avait l’air tout aussi écœuré. Après avoir traversé le champ de neige et marché encore une demi-journée, ils franchirent la zone de transition. Peu après, la boussole se brisa de nouveau. Mais, contrairement à la dernière fois, Shan et Roden poussèrent un soupir de soulagement.
« Dieu merci… »
« Si c’est une zone où les boussoles se brisent, au moins, il ne peut rien y avoir de pire. »
Se sentir soulagé par une boussole brisée, c’était la preuve qu’on était devenu un véritable explorateur. Heureusement, retrouver leur chemin sans boussole ne fut pas très difficile. À partir de là, ils s’aventuraient en terrain véritablement inconnu, mais ils estimaient leur itinéraire en croisant le journal de l’expédition alto avec les documents que le comte de Sedil leur avait offerts.
L’expédition poursuivit sa route malgré d’innombrables épreuves. Ils combattirent des monstres, contournèrent des secteurs où les ponts de pierre avaient disparu à la suite de changements environnementaux, passèrent une demi-journée à abattre une nuée de harpies une à une à coups de flèches, et ainsi de suite. Alors qu’ils franchissaient une haute montagne escarpée, Jerpo prit la parole d’une voix lasse.
« Ces Altos… Je les croyais plutôt bons, mais ils étaient meilleurs que je ne le pensais. Ils ont réussi à aller jusque-là et à revenir, c’est impressionnant. Même si la chance a dû y être pour quelque chose. »
Shan les avait vaincus si vite qu’on avait du mal à s’en rendre compte, mais ils avaient bel et bien été des guerriers et des explorateurs chevronnés. Cela dit, même un chevalier respectable ne tenait pas un seul échange face à Shan. La comparaison était donc injuste. Ils atteignirent enfin leur destination, vingt-cinq jours après avoir quitté la Ville de Sedil. Leurs réserves de nourriture et d’eau, qu’ils pensaient avoir emportées en abondance, avaient fondu de moitié.
« On y est ! »
« Enfin… »
Tous les membres de l’expédition avaient l’air épuisés. Après avoir enduré des attaques de monstres et traversé toutes sortes d’environnements étranges pendant si longtemps, c’était bien normal. Mais la joie d’avoir atteint les ruines visées était assez forte pour balayer la fatigue. Shan posa aussitôt le pied sur l’épaule de Roden et grimpa pour mieux voir.
« C’est une cité ! »
« C’est ça. C’est l’endroit découvert par ces Altos. »
Dans le Royaume des Démons, il était assez courant de trouver de vieux bâtiments et des ruines laissés par les Altos. Mais la plupart avaient depuis longtemps été pillés par les explorateurs ; il n’en restait que des carcasses. À l’inverse, cette cité, enfouie si loin dans le royaume, n’avait pas été touchée et renfermait divers vestiges. Bien sûr, la plupart s’étaient dégradés avec le temps au point de n’être plus que des rebuts sans valeur. Mais certains objets, préservés par des environnements ou une magie particuliers, étaient considérés comme des reliques et se vendaient à prix d’or.
« Allez, allons voir ça ! » lança Roden avec énergie après avoir repris son souffle.
La cité sans nom était plus grande que prévu. Ses remparts s’étendaient sur plusieurs kilomètres de diamètre ; elle avait donc dû compter au moins plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Elle semblait comparable à la Ville de Sedil, voire plus grande.
« Ça pourrait être Asilube… ? »
« Impossible », le coupa fermement Jerpo.
Son regard était plein d’intérêt et de passion tandis qu’il observait les environs, mais il gardait la tête froide.
« La capitale d’un empire plus vaste que toute l’Alliance d’Arman réunie ne serait ni aussi petite ni aussi délabrée. Même après tout ce temps, elle aurait pu accueillir au moins plusieurs centaines de milliers de personnes. »
Il était difficile d’imaginer une cité d’un million d’habitants, mais Shan avait éprouvé la même chose en entendant parler de Hasra, la capitale. Si une cité de cent mille habitants existait, alors une autre d’un million pouvait bien exister aussi. La magie pouvait toujours fournir de quoi se nourrir.
Peu après, les Yeux Verts entrèrent dans les faubourgs, sur leurs gardes. Comme prévu, les monstres cachés dans les environs comprirent vite qu’une nouvelle proie venait d’arriver et se ruèrent sur eux.
« Sss… ! »
« Ouah, ça ne rigole pas… »
Des serpents assez grands pour avaler un enfant surgirent des bâtiments et encerclèrent l’expédition. Contrairement aux serpents ordinaires, qui n’avaient que quelques crocs, ceux-ci avaient des dents en scie faites pour déchiqueter leur proie. On en voyait rarement près des frontières du Royaume des Démons, si bien qu’ils n’avaient même pas de nom à proprement parler. Ils étaient des dizaines.
D’après le journal, l’expédition alto n’avait pas pu entrer par la porte principale à cause d’eux. Elle avait dû passer par les égouts et fouiller pendant des jours les faubourgs à la recherche de reliques, comme des voleurs. Évidemment, cette méthode n’était pas nécessaire quand on disposait d’une force écrasante.
« Restez en arrière ! »
Après avoir vérifié que Roden et les deux autres protégeaient les chevaux en formation défensive, Shan s’élança aussitôt. Il tenait une épée à une main dans chaque paume.
Les serpents réagirent immédiatement et se jetèrent sur la proie qui fonçait vers eux, mais leurs mouvements étaient bien trop prévisibles aux yeux de Shan. Son regard filait à droite et à gauche, suivant chaque trajectoire. Ses deux épées s’animaient indépendamment et tranchaient les cous des serpents qui arrivaient les uns après les autres.
Combattre avec une épée dans chaque main n’était pas une technique réputée très pratique. On frappait moins vite et moins fort qu’avec une seule épée tenue à deux mains, et le cerveau comme le corps humain n’étaient pas faits pour coordonner efficacement deux lames. Mais l’esprit de Shan semblait fonctionner comme s’il était divisé en deux, réagissant parfaitement aux attaques venant de chaque côté.
De la main gauche, il trancha la tête d’un serpent tombant d’en haut. De la droite, il transperça la mâchoire de l’un d’eux qui se jetait droit sur lui. Pendant ce temps, ses jambes libres repoussaient les serpents qui approchaient par-dessous ou prenaient appui sur leur corps. Il bondissait ainsi sans cesse dans les airs, comme s’il volait.
À l’arrière, Roden abattit de son fléau un serpent qui s’approchait de lui, puis laissa échapper un rire incrédule. S’il s’était lancé dans la mêlée ainsi, il aurait été déchiqueté après en avoir tué un ou deux tout au plus.
« Sérieusement… même après l’avoir vu tant de fois… »
« Je n’arrive même pas à imaginer qui, dans ce monde, pourrait faire ça. »
Vent et Jerpo, qui pensaient la même chose, rirent, stupéfaits. Même après l’avoir vu tant de fois, cette puissance leur paraissait irréelle. Enfin, quand leur nombre fut réduit de plus de moitié, les serpents décidèrent de battre en retraite. Tous quatre contemplèrent les dizaines de cadavres qui jonchaient l’entrée de la cité.
« Est-ce qu’on peut tirer quelque chose d’utile de ces bêtes ? »
« Je n’en sais rien. C’est la première fois que j’en vois… Si on en ramenait un pour l’étudier sérieusement, on pourrait peut-être en tirer quelque chose. »
« Alors laissons-les là. »
À ces mots de Jerpo, Vent secoua la tête et fit sa proposition. D’ordinaire, ils en auraient ramené un pour le vendre à des fins de recherche, mais ils se trouvaient juste devant une cité que les explorateurs avaient à peine fouillée.
La nuée de serpents qu’ils venaient d’affronter dominait peut-être les lieux. Tandis qu’ils s’enfonçaient dans la cité, aucun autre monstre ne se montra. De temps à autre, quelques serpents sifflaient et les dévisageaient, mais dès que Shan pointait son épée vers eux, ils perdaient leur assurance et se repliaient dans les bâtiments.
« Ces salauds ont peur ! » s’exclama Vent, amusé, d’un ton étonnamment léger, avant de s’éclaircir la gorge d’un air gêné.
Roden observa les environs, puis se retourna et demanda :
« Tu sais par où on devrait commencer, Jerpo ? »
« Pour l’instant, avançons vers le centre. En général, on trouve peu d’objets de valeur dans les faubourgs. »
C’était encore vrai à cette époque : les faubourgs étaient généralement habités par les pauvres et les gens du peuple. Bien sûr, il existait des exceptions, comme la Ville de Sedil, où le château du comte se trouvait près des limites de la cité, mais dans la plupart des villes, plus on s’éloignait des portes, plus les habitants avaient un statut élevé.
Les objets de valeur avaient donc plus de chances de se trouver là où ces gens de haut rang avaient vécu. Fouiller une cité plus grande que Sedil à quatre seulement leur prendrait des semaines, même s’ils se contentaient d’examiner les entrées des bâtiments. Tant qu’ils avaient encore la liberté de circuler, le mieux était donc de foncer droit vers le centre.
« Waouh… »
Debout dans une large rue, Shan ne cessait de regarder à droite et à gauche, émerveillé. Cet endroit n’avait rien à voir avec la tour de guet de Delephon, dans la montagne, ni avec les autres constructions alto qu’ils avaient croisées auparavant. La plupart des bâtiments étaient délabrés et s’effondraient, mais des étagères et des pots de fleurs se tenaient encore à l’intérieur. On aurait dit que des gens y avaient autrefois vécu. La différence avec les autres cités, déjà entièrement pillées, était frappante. Là-bas, il ne restait que des coquilles vides.
Après avoir pénétré dans le quartier central, ils durent livrer plusieurs autres combats similaires à celui de l’entrée. Cette fois, toutefois, la situation était plus dangereuse : les serpents les attaquaient de toutes parts. À chaque fois, Roden attirait leur attention au point le plus périlleux afin de protéger Vent et Jerpo. Il se fit ainsi mordre une fois à l’avant-bras et une autre au tibia.
« Ça va ? Tu peux tenir debout ? »
« Ugh, ce n’est rien… »
Inquiet, Shan le vit tenter de se relever en faisant le dur, mais la douleur qu’il ressentait était loin d’être insignifiante. La morsure avait été si puissante que ses os lui faisaient mal à travers sa cotte de mailles, et sa peau était devenue sombre, marquée par les ecchymoses. À même la chair, il aurait perdu un morceau entier.
« Attends un instant. Ô déesse, voici un homme blessé… Accorde-lui ta miséricorde… »
Heureusement, l’état du bras et de la jambe mordus de Roden s’améliora nettement après la prière de Vent. Il n’était pas complètement guéri, mais les ecchymoses sombres s’étaient estompées comme si elles s’étaient résorbées naturellement, et il ne boitait plus.
« Dieu merci… »
« Merci, prêtre. »
« Pas besoin de me remercier ! C’est plutôt moi qui devrais m’excuser. Tu as été blessé en me protégeant. Voyons voir… Heureusement, on dirait qu’elles ne sont pas venimeuses. »
Vent, qui approchait de la quarantaine, n’était pas encore très vieux, mais il avait atteint l’âge où le déclin d’un guerrier devenait inévitable. D’autant qu’il n’était pas un combattant à plein temps, constamment à l’entraînement, mais un prêtre de profession.
Après avoir réglé ce petit problème et poursuivi leur route pendant plusieurs heures, ils atteignirent enfin le centre, où l’atmosphère changea radicalement. Les bâtiments étaient plus hauts et plus ornés, et d’étranges objets apparurent : des fontaines qui fonctionnaient encore, des arbres aux feuilles faiblement lumineuses.
« On ne peut pas emporter cette fontaine, hein ? »
« Probablement pas… »
Après une brève déception, ils arrivèrent enfin devant un immense manoir qui semblait avoir appartenu au dirigeant de la cité, ou à quelqu’un de rang équivalent.
« Commençons par fouiller ce bâtiment, puis faisons le tour dans le sens des aiguilles d’une montre. Si un bâtiment a déjà été fouillé, marquons son entrée… »
Tandis que Roden écoutait attentivement les instructions de Vent avec Jerpo, il remarqua que Shan penchait la tête.
« Arrête de rêvasser et écoute. Si tu ne surveilles pas correctement les environs, on pourrait tous être en danger. »
« Les serpents ont disparu. »
« Quoi ? »
« Ils traînaient autour des bâtiments jusqu’à tout à l’heure, mais depuis qu’on est entrés, ils ont complètement disparu. »
En marmonnant ces mots, Shan plissa les yeux. Il faisait toujours ainsi lorsqu’il se trouvait face à un ennemi ou à une situation dangereuse. Comme pour lui répondre, un grand fracas retentit à l’intérieur du manoir.
« C’était… ? »
« C’est pas vrai… »
Boum. Boum.
Le bruit se rapprochait, de plus en plus fort. Puis quelque chose passa la tête au-dessus du mur du manoir. On aurait dit un énorme bloc de roche allongé. Le mur mesurant au moins cinq mètres de haut, la créature avait une taille inimaginable. Dès que Jerpo aperçut son visage, il hurla à pleins poumons :
« C’est un cocatrix ! »