Chapitre 24
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Traductrice : Dawn
Relecture : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 24
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Je deviendrai chevalier
« C-C’est… ! »
« Comment ose-t-il ! »
Quand l’épée de Shan s’enfonça dans le casque du chevalier, des exclamations de stupeur et des cris éclatèrent de toutes parts. Un véritable duel était dangereux, certes, mais poignarder ouvertement un chevalier subalterne au visage, juste devant le comte, relevait de l’irrespect. Shan ne prêta toutefois aucune attention aux réactions et retira l’épée qu’il avait plantée dans le casque. La lame, qui ne portait pas une seule goutte de sang, se brisa enfin dans un tintement aigu.
« J’ai pris l’avantage parce que vous m’avez ménagé. »
Un bref silence s’installa, puis le chevalier ôta lentement son casque. Sa respiration haletante et la sueur froide qui lui coulait sur le visage laissaient aisément deviner la peur qu’il avait ressentie. Après tout, la lame s’était arrêtée à moins d’une épaisseur de feuille de papier de son œil. Même un chevalier ne pouvait s’empêcher d’avoir peur. D’autant que l’œil était l’une des parties les plus complexes du corps, difficile à guérir même par un miracle de guérison. Il poussa un profond soupir, ayant failli perdre un œil, puis prit la parole.
« Garde tes compliments. C’est une question de niveau. »
« Ce n’était pas un compliment. »
Il existait bien un écart de niveau entre eux, mais le coup du chevalier et la force qu’il y avait mise visaient clairement à briser l’épée de Shan et à le maîtriser. S’il avait frappé avec l’intention de le tuer, son attaque aurait été plus rapide et plus puissante. Shan aurait dû riposter de manière bien plus dangereuse.
Bien sûr, dans ce cas, il lui aurait au moins pris un œil. S’il n’avait pas tenu compte du fait que le comte de Sedil employait des Altos sans en faire mystère, il aurait pu le tuer sur-le-champ. Le chevalier rengaina son épée et se tourna vers le comte, en marmonnant à voix basse :
« Maître a donc élevé un monstre… »
Shan allait lui demander ce qu’il voulait dire quand le comte, assis sur les marches au-dessus d’eux, applaudit.
« Ha ! Impressionnant ! Même en baissant sa garde, il vous a fallu peu de temps pour maîtriser sir Gowell. Dans ma jeunesse, je n’aurais pas fait le poids non plus. »
Contre toute attente, le comte ne semblait pas mécontent. Au contraire, il avait l’air intrigué, comme s’il venait de comprendre quelque chose. C’était étrange, étant donné que son subordonné venait de subir une défaite écrasante et que sa dignité aurait dû en pâtir.
Le chevalier retourna auprès du comte et lui tendit d’abord respectueusement l’épée magique qu’il tenait. Elle ne semblait pas lui appartenir, mais avoir été prêtée par le comte pour le duel. Le comte la prit et marmonna à voix basse :
« Les choses ne se passent jamais comme on le voudrait dans ce monde… Mais c’est justement ce qui le rend intéressant. »
Puis, il se tourna soudain vers Shan et lui demanda :
« Tu as déjeuné ? »
***
Malgré l’apparence plutôt modeste du château, le déjeuner du comte était excellent. Il y avait du pain de blé tout juste sorti du four, des tourtes garnies de viande et de poisson, du canard mijoté dans l’huile et un ragoût inconnu, généreusement relevé d’épices exotiques.
Autrefois, Shan aurait perdu contenance devant un tel festin. Mais le palais raffiné qu’il avait développé au manoir des Weavers lui permit de garder sa dignité. En le voyant manger avec de bonnes manières, le comte claqua la langue.
« En apparence, tu pourrais te fondre parmi les nobles de la capitale. »
« Merci. »
Ses paroles étaient rudes, mais il s’agissait tout de même d’un compliment sur ses manières. Shan répondit donc d’un ton étudié. Le comte était assis en face de lui, tandis que seul sir Gowell se tenait derrière son siège. Pour un simple garçon alto, c’était un honneur démesuré, d’autant que le comte comptait parmi les rares nobles de haut rang du royaume. Tout en mordant dans un morceau de porc, le comte jeta un coup d’œil derrière lui et demanda :
« Alors, comment s’est passé le combat entre deux disciples du même maître ? »
« Il m’en faudrait au moins trois pour le maîtriser. Et même ainsi, ça ne suffirait peut-être pas. »
« Je croyais que ce vieux Darkal avait fini par perdre la tête… »
En écoutant la conversation en silence, Shan comprit enfin ce que le chevalier avait voulu dire plus tôt — et pourquoi l’homme le plus puissant de Sedil s’intéressait soudain à lui.
« Vous êtes un disciple de sir Darkal ? »
« Je me suis entraîné avec lui il y a quinze ans. Soulever ces rochers a failli me tuer. »
Sir Gowell secoua la tête, le visage partagé entre nostalgie et crainte persistante. Il était donc un condisciple de Shan, tout comme Roden. Shan savait que Darkal avait de nombreux élèves, mais il n’aurait jamais imaginé que leurs chemins se croiseraient ainsi. Alors qu’il se disait qu’il avait bien fait de ne pas crever réellement l’œil du chevalier, le comte gloussa.
« J’ai appris que cet homme, qui ne prend jamais contact avec personne, avait envoyé une lettre il y a peu. Il disait qu’il avait un disciple qu’il avait formé sur le tard et que, si jamais nous nous rencontrions en ennemis, nous devrions éviter de nous battre si possible… »
Sir Gowell s’était demandé pourquoi son maître en faisait tant. Puis il avait entendu parler d’un garçon correspondant exactement à cette description. Quand il en avait informé le comte, celui-ci, intrigué, l’avait convoqué.
« Je croyais qu’il tenait à ce disciple prometteur et craignait qu’il ne se fane avant d’éclore. Mais, en fait, le vieux protégeait ses autres élèves ! Il avait peur que ceux qu’il avait formés avant ne se fassent tailler en pièces par ce nouveau monstre ! »
Le comte s’emporta, disant qu’il avait failli perdre un chevalier de valeur pour avoir ignoré la lettre et organisé le duel malgré tout. Shan était encore surpris par l’attention inattendue que lui portait son maître, mais il se demandait surtout pourquoi on l’avait convoqué, fait combattre et, maintenant, invité à dîner. Sentant son regard, le vieil ours posa ses couverts et tira à demi l’épée magique à sa ceinture.
« Alors, qu’en dis-tu ? »
« Eh bien… »
Elle était, sans l’ombre d’un doute, irrésistiblement séduisante. Même lorsqu’il avait paré le coup avec la partie la plus épaisse de sa lame et y avait insufflé une bonne dose d’esprit, la puissance de l’arme avait suffi à briser son épée. À ce niveau, elle pouvait facilement trancher le corps d’un grand monstre sans même recourir à l’esprit. Si sir Gowell avait adopté une posture défensive au lieu d’essayer de briser son épée, le combat aurait été bien plus difficile.
« Inutile d’en dire davantage ! On dirait un mendiant qui n’a pas mangé depuis des années. Ça veut dire que j’ai atteint mon objectif. »
« Votre objectif ? »
« À l’origine, je comptais brandir cette épée et trancher net la lame toute usée que tu avais. Ensuite, je me serais vanté de la splendeur de celle-ci. »
Le comte rit en employant des expressions aussi grossières, indignes de son rang, puis reprit d’un ton sérieux :
« Veux-tu prendre cette épée et entrer à mon service ? »
Il me donnerait l’épée ?
Shan faillit hocher la tête sans réfléchir, mais se ressaisit en entendant la suite. « Entrer à son service »… La formule avait beau sembler prestigieuse, elle restait vague et peu claire.
« Cela signifie que vous me feriez chevalier ? »
« Certainement pas. Un chevalier alto ? Impossible », refusa froidement le comte avant de reprendre son repas.
Cette position était contraire à celle d’un homme connu pour employer des Altos sans discrimination. Après avoir mâché un moment, il s’essuya la bouche avec un linge et reprit :
« Ma proposition est simple. Deviens une lame secrète. Tu seras libre la plupart du temps ; quand tu recevras un ordre, tu iras là où l’on t’enverra et tu feras usage de ton épée. Simple, non ? »
« Un assassin. »
« Vois plutôt ça comme un mercenaire à mon service exclusif. Parfois, tu protégeras quelqu’un, parfois, tu t’occuperas de monstres. Côté salaire, tu gagneras autant qu’un chevalier. Je te fournirai aussi les meilleurs objets magiques. Une belle épouse et un domaine pour ta retraite. »
Sedil étant le carrefour par lequel transitaient toutes les reliques altos, le comte, malgré son apparence d’ours, lui susurrait ses promesses comme un serpent : il lui fournirait l’équipement le plus puissant du royaume. Des armes magiques terrifiantes, de l’argent, des femmes, des terres — tout sauf l’honneur. Après l’avoir écouté en silence, Shan secoua la tête et refusa.
« Je suis désolé, mais je ne peux pas accepter votre offre. »
« Ne me dis pas que tu veux devenir chevalier ? »
« Si. »
« C’est impossible. Il est tacitement interdit d’accorder un rang supérieur à celui-là à quelqu’un comme un Alto. »
Il avait entendu dire qu’aucun Alto n’était jamais devenu chevalier, mais c’était la première fois qu’on lui disait que c’était formellement interdit. Ni Roden, ni Kalion, ni sir Darkal ne lui en avaient parlé. Quand Shan plissa les yeux, le comte ricana.
« À ta tête, je devine que ces deux vieillards, Kalion et Darkal, ne le savaient pas non plus. Ou alors ils le savaient et ne te l’ont pas dit… Devenir chevalier en tant qu’Alto est bien plus difficile que tu ne le crois. Même si moi-même je le voulais. »
Le comte de Sedil possédait le plus vaste territoire de l’est de Pendia. Grand seigneur, il contrôlait le passage entre le Royaume des Démons et le royaume. Sa position géographique limitait son influence dans les cercles politiques de la capitale, mais nul ne pouvait ignorer son poids. Pourtant, même lui, après avoir vu le talent de Shan, affirma qu’il serait difficile de le nommer chevalier.
« Comme tu le sais, j’emploie des Altos. Ils sont nombreux à vivre sur mes terres, alors je dois me montrer juste envers eux. Pourtant, il suffit que je les engage comme gardes ou serviteurs pour que ces nobles de la capitale cherchent la moindre occasion de me chercher querelle. Tu comprends ce que ça signifie ? »
« Vous voulez dire que ce serait difficile, même si j’accomplissais des exploits qui le méritent ? »
« Même si tu devenais plus fort que le Protecteur Suprême, même si l’un de tes parents était un noble pendien, oublie ça. À moins que le roi lui-même ne te nomme, personne n’oserait faire de toi un chevalier. »
En découvrant que la barrière raciale qu’il avait vaguement imaginée était bien plus épaisse que prévu, Shan fut saisi d’impuissance et posa ses couverts. Le choc fut d’autant plus grand que Roden lui avait dit que le comte de Sedil était assez puissant pour le faire chevalier.
« Alors cesse de poursuivre un rêve vain et travaille plutôt pour moi. Parmi les nobles de ce royaume, je suis celui qui fait le moins de discrimination envers les Altos et les traite avec le plus de générosité. Je te promets un traitement à la hauteur de ton talent. »
Est-il vraiment impossible de gravir les échelons par le seul talent, quels que soient les efforts que je fais ?
Si c’était de toute façon impossible, peut-être vaudrait-il mieux vivre confortablement en maniant son épée plutôt que d’errer toute sa vie dans des contrées reculées à la poursuite d’une gloire dérisoire. Il réfléchit un instant, puis vit le comte lui sourire. Celui-ci avait l’air de se moquer de lui, comme s’il lui disait que quoi qu’il fasse, cela ne servirait à rien. Dès qu’il aperçut cette expression, sa réponse lui échappa.
« Merci pour votre proposition. »
« D’habitude, c’est là qu’on ajoute “mais”, non ? Je n’ai pas l’habitude qu’on me refuse. »
Le comte avait dû deviner sa réponse dès la première phrase. Son sourire s’effaça et il grommela. Bien sûr, cela n’effraya pas Shan au point de le faire changer d’avis.
« Même si c’est difficile, voire peut-être impossible… je deviendrai chevalier. »
À l’origine, Roden avait planté ce rêve en lui à moitié. Le désir de mieux manger, comme il l’avait souhaité autrefois, était déjà satisfait. S’il devenait l’assassin du comte, il pourrait mener une vie encore plus facile, sans trop d’efforts. Mais les aspirations de Shan ne se résumaient plus à de simples biens matériels. Au fil de ses voyages, un désir d’honneur, de pouvoir ou peut-être de quelque chose de plus noble encore avait discrètement pris racine en lui.
« Comprends-tu ce que signifie me refuser ici, à Sedil ? »
« Oui. »
Aux paroles glaçantes du comte, Shan contracta lentement ses muscles. Si le comte donnait le moindre ordre hostile, il comptait saisir le couteau de table et le prendre en otage. La présence de sir Gowell, tout près de lui et en armure complète, ne changeait pas grand-chose. Si le comte croyait que Shan n’avait pu l’emporter que parce qu’il tenait un long morceau de métal à la main, il paierait cette erreur. Après la réponse de Shan, le silence tomba sur la table au point qu’on n’entendait même plus respirer. Ce fut un éclat de rire tonitruant qui rompit cette tension, contre toute attente.
« Gahaha ! Insolent garnement ! Tu es vraiment amusant ! Oui, les effrontés qui désobéissent m’irritent, mais ils sont divertissants… Ceux qui ne font que s’incliner et ramper sont faciles à utiliser, mais ils manquent de piquant. »
Un instant plus tôt, ses yeux lançaient des éclairs de colère ; puis il éclata soudain de rire, laissant Shan le regarder, interdit, sans savoir comment réagir. Le comte lui sourit et dit :
« Bien. Je n’ai pas réussi à t’engager, mais tu m’as diverti, alors je te dois bien quelque chose. Dis-moi ce que tu veux. »
« Cette épée magique… »
« Ne dis pas de conneries. »
Le visage du comte se rembrunit aussitôt, comme si son rire de l’instant d’avant n’avait été qu’un mensonge.
***
Après avoir quitté le château du comte et regagné l’auberge, Shan aperçut Roden qui faisait les cent pas dans l’écurie juste à côté. À en juger par les bagages empilés sur les selles, il semblait prêt à partir d’un instant à l’autre.
« Je suis rentré. Qu’est-ce que c’est que tout ça ? »
« Tu as dit que tu allais voir Son Excellence le comte ! Il ne s’est rien passé, hein ? »
« Ouais… »
De son épée enfoncée dans le casque de sir Gowell pendant le duel jusqu’à son refus de l’offre du comte et leur quasi-affrontement, Shan raconta brièvement tout ce qui s’était passé, puis répondit calmement :
« Il ne s’est pas passé grand-chose. »
« On dirait qu’il s’est passé pas mal de choses. Allez, raconte. »
Comme prévu, il était difficile de mentir à Roden. Peu après, une fois toute l’histoire entendue, Roden poussa un profond soupir.
« Ah… »
« C’est du soulagement ou du désespoir ? »
« Je n’en sais rien. En tout cas, Son Excellence ne va pas débarquer avec une armée, pas vrai ? »
« Hmm, probablement pas. »
Shan n’était pas doué pour juger les gens, mais il ne pensait pas que le comte se lancerait aussitôt à leur poursuite. S’il en avait eu l’intention, mieux valait les prendre en embuscade sur le chemin du retour que les laisser partir bien préparés. Tout en discutant, les deux hommes défirent les bagages qu’ils avaient préparés dans la chambre, puis s’allongèrent chacun sur un lit.
« Tu connaissais sir Gowell ? »
« Non. Notre maître n’est pas du genre à parler de ses anciens élèves. »
« Ouais, c’est vrai. »
Pourtant, quelqu’un qui était devenu le chevalier-garde du comte avait clairement réussi. Malgré cela, Darkal ne s’était jamais vanté des élèves qu’il avait formés.
« À propos, sir Gowell m’a dit qu’après avoir reçu la lettre du maître, il s’était dit que certaines personnes pourraient m’en vouloir ou m’envier, et que je devrais me méfier. »
« C’est quand même étrange, quand on y pense. Il n’a pas l’air du genre à écrire une lettre pareille. »
Après avoir brièvement parlé de la méthode d’enseignement de sir Darkal, Roden fixa le plafond et marmonna à voix basse :
« Alors, il a dit qu’un Alto ne pouvait pas devenir chevalier… »
« Ouais. Tu crois que c’est vrai ? »
« Eh bien, je ne connais pas les règles tacites entre nobles. Mais comme aucun Alto n’y est arrivé jusqu’ici, ça se tient. »
Parmi les mercenaires altos réputés que Roden connaissait, quelques-uns avaient un niveau comparable à celui des chevaliers. Jusqu’à présent, il avait pensé qu’à talent égal, il n’y avait simplement aucune raison de choisir un Alto. Mais après y avoir réfléchi, il était étrange qu’au cours de la longue histoire de Pendia, pas un seul Alto doté de capacités exceptionnelles comme Shan n’ait jamais vu le jour. Tandis que Roden réfléchissait, Shan se retourna sur son lit et marmonna d’un ton contrarié :
« À l’entendre, j’aurai beau accomplir des exploits, ça n’arrivera jamais. »
Bien sûr, cela serait peut-être possible si Shan tuait un dragon, mais, en pratique, les chances qu’un véritable dragon apparaisse de son vivant étaient minces. Cinq cents ans s’étaient écoulés depuis la dernière apparition d’un vrai dragon, au moment de la chute de l’Empire.
« Alors, tu n’as pas changé d’avis ? »
« Non. »
Comme il l’avait dit au comte, Shan avait toujours l’intention de devenir chevalier. Si les nobles lui barraient la route avec leurs règles tacites, il n’aurait qu’à devenir quelqu’un d’assez grand pour qu’il soit plus avantageux de les enfreindre. Et si cela ne suffisait pas, il amasserait une fortune colossale, engagerait une armée de mercenaires, renverserait Pendia et fonderait un nouveau royaume. Il pourrait alors se couronner Roi des Chevaliers.
« Le comte n’est quand même pas entièrement mauvais. Il nous a même offert un cadeau. »
« Ah, c’est vrai. Ça… a l’air vraiment utile. »
À ces mots, Roden sortit le livret qu’il avait reçu plus tôt. Le comte le leur avait offert à la place de l’épée magique, pour les remercier d’avoir joué le jeu de ses caprices toute la journée. Il s’agissait d’un recueil d’informations très fiables, réunies auprès d’explorateurs qui vendaient leurs connaissances à la Guilde des Explorateurs.
Au sein même de la guilde, seuls les groupes d’expédition qui avaient gagné un grand mérite en fournissant des informations à plusieurs reprises pouvaient le consulter. Ce n’était pas quelque chose qu’on pouvait obtenir avec de l’argent seulement. Pour eux, qui allaient bientôt partir pour une longue expédition, c’était un véritable trésor.
***
Deux jours après leur rencontre avec le comte, les membres de l’expédition des Yeux Verts se rassemblèrent de nouveau au premier étage de la Guilde des Explorateurs. Comme toujours, la guilde résonnait de conversations bruyantes, mais elle se tut dès que Shan apparut.
« Hé, c’est lui ? »
« Ouais… Hé ! Ne dis pas ça à voix haute ! Il va t’entendre ! »
« Il n’en a vraiment pas l’air. »
Shan ressentit un étrange malaise en entendant les gens chuchoter à son sujet. Il avait déjà reçu ce genre de regards après avoir terrassé des gens sur la place et après leur première expédition, mais cette fois, c’était différent. Même les explorateurs qui n’avaient pas vu ce qu’il avait fait sur la place le regardaient avec admiration. Il comprit pourquoi lorsqu’il retrouva Vent et Jerpo.
« On a entendu les rumeurs. Il paraît que tu as affronté un chevalier en un contre un et que tu l’as écrasé ? »
« Ça s’est déjà répandu ? »
« Toute la guilde ne parlait que de ça hier. »
À leurs mots, Shan ouvrit de grands yeux, surpris. Il avait pensé qu’ils garderaient l’affaire secrète, car la défaite de sir Gowell face à un simple garçon alto nuirait à son honneur. Shan se demanda comment l’histoire avait pu se répandre aussi loin.
Il y avait pourtant eu plus d’une douzaine de soldats et de domestiques sur place. Impossible de les réduire tous au silence. À moins de les tuer jusqu’au dernier, quelqu’un finirait par parler sans réfléchir.
Si j’avais su, j’aurais dû gagner de façon plus convaincante qu’en le visant à l’œil.
Cette pensée lui traversa l’esprit, mais menacer son cou ou un autre point vital n’aurait pas été beaucoup mieux. Et puis, si sir Gowell n’avait pas compris que son point vital était en danger et avait continué à attaquer, Shan aurait peut-être dû le poignarder avant que son épée ne se brise. Mal à l’aise face à cette situation imprévue, Roden déplia la carte qu’il préparait et changea de sujet.
« J’ai organisé cette expédition comme ça. Jetez un œil et dites-moi s’il y a quelque chose à modifier. »
« Oh… »
« L’itinéraire est devenu vraiment détaillé. »
« Tu as même indiqué des endroits au-delà de ceux où nous sommes allés ? Ni Vent ni moi ne sommes allés jusque-là. »
Les deux hommes semblaient curieux de savoir comment il avait obtenu ces informations, mais ils n’insistèrent pas. La façon dont chacun recueillait ses renseignements relevait d’un domaine qu’il convenait de respecter sans s’y immiscer. Après avoir discuté de quelques règles, ils se rassemblèrent en cercle, frappèrent dans leurs mains comme pour accomplir un rituel et se levèrent. Il était temps de partir explorer les ruines enfouies quelque part dans les profondeurs du Royaume des Démons.