Chapitre 23
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Traductrice : Dawn
Révision : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 23
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Un vieux ours devant un spectacle
Après le combat, les membres de l’expédition alto furent dépouillés de leur équipement et jetés dehors, dans les terres désolées qui entouraient le bâtiment. Bientôt, les monstres de passage ne laisseraient pas la moindre trace de leurs cadavres, exactement comme ils avaient voulu le faire avec les « Yeux Verts ». Tandis qu’il triait les quelques affaires abandonnées par les brigands, Shan interpella Roden, qui s’occupait de son épée.
« Roden, tu peux jeter un œil à ça ? »
« Qu’est-ce que c’est ? »
« On dirait un journal d’expédition, mais je n’arrive pas à le lire. »
Roden prit le petit carnet et comprit aussitôt pourquoi Shan avait du mal à le déchiffrer. L’écriture était atroce, tracée à la hâte, et les gribouillis désordonnés étaient pleins d’abréviations couramment employées par les explorateurs. À ce stade, il ne s’agissait plus de savoir lire, mais de déchiffrer le texte. Après l’avoir examiné un moment, Roden le tendit finalement au plus intelligent du groupe : le mage Jerpo. Peu après, une fois le contenu décrypté, Jerpo s’exclama :
« Oh… ! »
« Tu as trouvé quelque chose ? »
« Oui. Pour commencer, je comprends pourquoi ils nous ont tendu une embuscade. »
D’après le journal, l’expédition alto avait déjà rencontré des difficultés lors de sa précédente sortie et avait emprunté une somme considérable. C’était pour cette raison que ses membres s’étaient forcés à entreprendre cette fois une expédition aussi lointaine vers le nord.
« Ils croulaient déjà sous les dettes, au point d’en étouffer, et voilà qu’ils repèrent un groupe deux fois moins nombreux qu’eux, avec deux chevaux, une bonne quantité de bagages et même un enfant dans ses rangs… Sans compter qu’il y a un mage comme moi, qui transporte sans doute des catalyseurs coûteux. Ils ont dû croire que c’était une affaire sans risque et à coup sûr rentable. Je ne dis pas que je suis d’accord avec leur décision, mais je comprends qu’ils aient perdu la tête. »
Présentée ainsi, la scène donnait presque l’impression qu’ils avaient invité quelqu’un à venir les dévorer. Bien sûr, s’ils avaient seulement vu Shan à l’œuvre à Ville de Sedil, ils n’auraient jamais tenté pareille chose. Mais ils n’en savaient rien.
« En plus, ils ont l’air d’avoir découvert des ruines alto plutôt intéressantes dans le nord. Elles sont si vastes qu’ils n’ont pas pu tout rapporter en un seul voyage. S’ils nous avaient dépouillés et avaient utilisé l’argent comme capital, un voyage de plus leur aurait rapporté gros. »
Ils auraient aussi pu vendre l’emplacement des ruines à quelqu’un d’autre, mais ils auraient alors subi une perte énorme. Au bout du compte, leur incapacité à maîtriser leur avidité les avait conduits à la mort.
« Des ruines alto, hein… » Roden laissa échapper un murmure, intrigué par ce concept qui lui était inconnu.
Il ne s’était pas attendu à tomber ainsi sur un indice menant à quelque chose que d’innombrables explorateurs rêvaient de découvrir au moins une fois dans leur vie.
« Le journal indique à quelle distance elles se trouvent ? »
« Je n’arrive pas à interpréter complètement la notation de son auteur, alors je ne peux pas en être sûr, mais elles sont probablement encore aussi loin que l’endroit où nous étions allés la dernière fois. »
« C’est loin… »
À cette distance, ils devraient sans doute abandonner une bonne partie des dépouilles de monstres qu’ils avaient chassés. Il leur faudrait emporter bien plus de nourriture et de provisions.
L’heure était maintenant à la discussion. La question était la suivante :
Devrions-nous vendre ces informations à une autre expédition ou tenter nous-mêmes de fouiller les ruines ?
Comme les ruines se trouvaient au nord, ils devaient également envisager une intervention des croisés du Royaume d’Ajun.
« Moi, je veux y aller », déclara Shan, qui avait écouté en silence.
S’il s’agissait de ruines alto, elles abritaient peut-être un artefact magique intéressant. Il voulait un objet imprégné d’un pouvoir magique permanent, et non un objet sur lequel un mage devait lancer des sorts sans cesse. S’il parvenait à obtenir un équipement supérieur à celui des chevaliers de la garde royale qu’il avait admirés autrefois, ce serait exaltant.
« Je suis d’accord. »
Jerpo, en tant que mage, s’intéressait lui aussi aux reliques alto.
« Hmm. »
À l’inverse, le prêtre Vent ne semblait pas très enthousiaste. Les prises qu’ils avaient déjà rapportées suffiraient à soutenir le monastère pendant un bon moment ; il n’avait donc pas envie de prendre des risques supplémentaires. Malgré tout, les conditions étaient trop avantageuses pour les laisser passer. Ils connaissaient l’emplacement des ruines et comptaient dans leurs rangs un guerrier du niveau d’un chevalier de haut rang. Il vieillissait et mettait de plus en plus de temps à se remettre après une expédition. Il se dit qu’il ne serait peut-être pas plus mal de gagner cette fois assez pour prendre définitivement sa retraite.
« Très bien, allons-y. »
La décision fut vite prise. Alors que tous se réjouissaient de leur accord, Vent se tourna brusquement vers Roden et prit la parole.
« Mais, Roden… »
« Oui, prêtre ? »
« Tu n’as jamais tué personne, c’est ça ? »
« … Pardon ? »
« Tout à l’heure, j’ai remarqué que tu tremblais beaucoup. Tu connais bien les capacités de Shan et tu sais aussi te battre correctement, alors je ne voyais pas d’autre explication. »
En vérité, Roden n’avait jamais tué personne. Quelqu’un qui tremblait à la vue d’une lame pouvait difficilement faire autre chose que se battre à mains nues. L’hypothèse n’était pas tout à fait exacte, mais elle s’en approchait. Après avoir hésité un instant sur la manière de répondre, Roden décida de leur révéler honnêtement son secret. Jusqu’ici, il avait pu s’en tirer en prétextant que « personne ne lui avait posé la question, alors il n’en avait pas parlé », mais s’il le leur cachait et qu’ils l’apprenaient plus tard, il serait difficile de réparer le sentiment de trahison. D’autant plus qu’ils s’apprêtaient à se lancer dans une entreprise importante.
« En fait, il y a quelque chose que je dois vous dire à ce sujet. »
Roden leur avoua la vérité. Il leur expliqua sa peur des lames et à quel point elle était profonde. Surpris par cette révélation inattendue, les deux hommes échangèrent un regard.
« Je m’en doutais. Autant le savoir maintenant. Ça aurait été gênant de le découvrir en pleine situation dangereuse. »
« Tu as l’air de pouvoir manier un couteau de cuisine sans problème. Ça ne t’arrive que lorsque quelqu’un d’autre te menace avec une lame ? Même si c’est un monstre qui la tient… ? »
Roden fut quelque peu décontenancé par l’acceptation désinvolte de Vent et la curiosité toute scientifique de Jerpo. Il leur avait dissimulé un défaut majeur qui l’empêchait de se battre en guerrier. Ils auraient dû se fâcher, ou au moins demander à renégocier le partage des gains. Lorsqu’il le leur fit remarquer, Vent éclata de rire et répondit :
« La tienne est un peu plus grave, mais tout le monde a ses défauts. Comparée à la kleptomanie ou à l’incapacité de se battre sans boire, la tienne est tout à fait supportable. »
« Pour être honnête, c’est parce que nous avons Shan. »
Comme il venait de le dire, le calme avec lequel les deux hommes avaient accepté le défaut de Roden tenait en grande partie à Shan. Quand un jeune guerrier était à lui seul capable de massacrer toute une expédition chevronnée, un compagnon incapable de se battre face à des lames ne constituait pas vraiment un défaut.
« Je vous demande de garder ça pour vous. »
« Nous le ferons. »
« Ne t’inquiète pas. Les mages ont l’habitude de garder des secrets. »
Les deux hommes n’avaient pas non plus envie de révéler le secret de Roden et de dissoudre l’expédition.
***
Après plusieurs jours de marche, les « Yeux Verts » revinrent à Ville de Sedil, et la nouvelle se répandit rapidement. Bien sûr, Shan s’était déjà fait connaître grâce à la démonstration impressionnante qu’il avait donnée sur la place, mais cette fois, on parlait surtout de ses remarquables talents d’explorateur.
« Hé, ce ne serait pas une peau de lycanthrope ? »
« J’ai entendu dire que c’était leur première expédition. C’est impressionnant. »
« Franchement, ils ont mis tellement de temps que je pensais qu’il leur était arrivé quelque chose. »
En général, lors de leur première sortie, les expéditions se contentaient de longer les abords du Royaume des Démons avant de rentrer. Faute d’informations et d’expérience sur les lieux où vivaient les monstres ou sur la manière de les combattre, elles gaspillaient leurs provisions dans des affrontements inefficaces.
Pourtant, les Yeux Verts étaient revenus avec des prises qui prouvaient clairement qu’ils s’étaient enfoncés loin dans le territoire. Certes, ils comptaient deux membres expérimentés, Vent et Jerpo, mais tous deux avaient l’habitude de se joindre temporairement à d’autres équipes quand on avait besoin d’eux ; leur influence n’aurait donc pas dû être si déterminante.
« Vous ne recrutez pas d’autres membres ? »
« Je suis bon à l’arc… »
« Je connais un passage secret ! »
Plusieurs personnes essayèrent de se joindre à eux, mais Shan et Roden ne recrutèrent personne. Ils allaient explorer des ruines, et accueillir de nouveaux membres à ce stade ne ferait que réduire leur part. Certes, être moins nombreux compliquait les choses, mais la force écrasante de Shan suffisait à résoudre la plupart des problèmes.
Pour le reste, ils pourraient s’aider du journal d’expédition récupéré auprès de l’équipe alto. Tous les bénéfices furent versés dans une caisse commune afin d’acheter le matériel nécessaire. Ils achetèrent deux chevaux supplémentaires pour transporter leurs affaires, ainsi que plusieurs outils magiques utiles à l’exploration qu’ils n’avaient pas pu s’offrir jusque-là.
« Il faut vraiment acheter ça… ? »
Même Roden, qui venait d’une famille aisée, hésita et ferma les yeux : voilà à quel point ces outils magiques coûtaient cher. Ce n’était pas pour rien que certaines expéditions finissaient parfois ruinées.
Pendant que Roden travaillait sans relâche, jour et nuit, Shan menait sa vie aussi tranquillement que d’habitude. Bien sûr, il continuait à s’entraîner régulièrement pour rester en forme. Il n’avait pas besoin de s’épuiser, mais il savait mieux que quiconque que son corps s’affaiblissait à toute vitesse dès qu’il se relâchait. Alors qu’il s’étirait comme à son habitude dans la cour de l’auberge, un visiteur inattendu arriva.
« Ça fait un bail, mon ami Alto. »
« Ah, c’est vous, l’homme de l’autre fois… »
L’homme venu voir Shan était le garde avec lequel il s’était autrefois entraîné à l’épée de bois. C’était un homme habile, probablement un ancien explorateur.
« J’entends des rumeurs. Vous avez fait une belle récolte. »
« Plus ou moins. »
« Tout le monde trouve ça remarquable. C’est impressionnant d’être aussi fort à votre âge. Mais vous avez aussi l’air de savoir vous débrouiller en exploration. »
Un guerrier puissant ne faisait pas nécessairement un grand explorateur. Explorer le Royaume des Démons exigeait non seulement des aptitudes au combat, mais aussi de savoir trouver les bons chemins et gérer ses provisions. Bien sûr, Shan laissait tout cela à Roden, mais, aux yeux des autres, cela semblait faire partie de ses propres capacités. Surtout que Roden n’avait pas l’air particulièrement malin.
« Plus important encore, quelqu’un vous cherche. »
« Qui ? »
Si quelqu’un pouvait donner des ordres à un garde, il s’agissait probablement d’une personne influente de la ville, comme un administrateur. Mais celui qui souhaitait le voir se révéla bien plus important que Shan ne l’avait imaginé.
« Le seigneur de cette ville. »
« Ah, le comte… Je veux dire, Son Excellence le comte ? »
« C’est bien ça. »
Dans ce cas, refuser n’était évidemment pas une option. Si un simple roturier, et plus encore un Alto, décline l’invitation du comte, l’affaire se termine avec un noble furieux, dont on a bafoué la dignité. Shan aurait voulu en parler à Roden, mais celui-ci avait quitté l’auberge tôt pour aller faire des achats. Après avoir réfléchi un instant, il hocha la tête.
« Très bien. J’ai pas mal transpiré… Vous pouvez m’attendre le temps que je me lave ? »
« Bien sûr. »
Après s’être lavé et changé, Shan hésita un instant, puis détacha l’épée qu’il portait à la taille. Le comte ne le laisserait probablement pas se présenter devant lui armé et, si une bagarre éclatait, mieux valait peut-être prendre une arme à un ennemi à proximité. Bien sûr, le mieux serait qu’il n’y ait pas de combat, mais ce n’était pas parce qu’il n’en voulait pas que l’autre partie partageait son avis.
Sans se douter que Shan cherchait déjà comment prendre le comte en otage et s’enfuir de la ville si les choses tournaient mal, le garde le conduisit au château du comte. La demeure du comte de Sedil ne se dressait pas au centre de la ville, mais était adossée au rempart extérieur. À l’origine, l’endroit avait été une petite forteresse, qui s’était peu à peu développée jusqu’à devenir une ville.
Lorsqu’ils franchirent les portes, les regards convergèrent vers eux, comme pour demander :
« Qui est ce type, pour avoir le droit d’être ici ? »
Le comte ne devait pas inviter souvent des visiteurs. Une fois dans la cour, Shan sentit aussitôt que les lieux étaient moins luxueux qu’il ne l’avait imaginé.
Je croyais que tous les nobles vivaient dans un luxe incroyable.
Kalion Weavers, qui n’était même pas noble, vivait entouré de tout le luxe imaginable. En comparaison, le château du comte de Sedil était au mieux modeste et fonctionnel, au pire délabré.
Difficile de croire qu’il s’agissait de la demeure d’un homme qui avait amassé une immense fortune en vendant chaque année de grandes quantités de matériaux de monstres et de reliques alto par l’intermédiaire de la Guilde des Explorateurs. Tandis qu’il y réfléchissait, un homme d’âge mûr à l’air sévère s’approcha de Shan, le visage mécontent.
« Tu es Shan, l’explorateur alto ? »
« Oui, c’est bien moi. »
À sa tenue, il semblait être un administrateur au service du comte, et donc au moins un noble de petite extraction. Quand Shan le salua comme il se devait, l’homme parut surpris. Chez les explorateurs, ceux qui connaissaient les bonnes manières étaient généralement des prêtres ou des mages ; la plupart des guerriers, eux, étaient ignorants et ne savaient même pas lire.
« Hm, tu n’as pas l’air du genre à offenser Son Excellence… Mais, par précaution, retiens bien ce que je vais te dire. Compris ? »
« Je m’en souviendrai. »
« Si tu ne veux pas qu’on te coupe la tête, n’oublie surtout pas ! »
En vérité, tout ce que l’administrateur lui expliqua, Shan le savait déjà. Il lui enseigna les règles de bienséance habituelles, comme ne pas établir le contact visuel sans y être autorisé et s’agenouiller sur le genou droit. Après avoir tout mémorisé, Shan dut encore attendre près d’une demi-heure avant de pouvoir rencontrer le comte.
Quelle corvée…
Autrefois, il avait rêvé de devenir chevalier, voire seigneur noble, mais les formalités fastidieuses de la société aristocratique l’avaient déjà écœuré. Peu après, Shan entra dans la salle de réception, s’arrêta à environ six pas du siège du comte et mit un genou à terre, dans une posture impeccable. Grâce aux entraînements constants de Darkal et de Roden, ainsi qu’à ses aptitudes physiques naturelles, sa posture était aussi nette et élégante qu’une lame.
« L’Alto Shan salue Son Excellence le comte, seigneur de Sedil et rempart de Pendia. »
« On t’a bien formé. C’est le travail de ce bijoutier, là ? »
La voix qui venait d’en haut était rauque et grave, presque bestiale. Comme Shan gardait le silence, le comte claqua la langue.
« Relève la tête. Tu peux répondre. »
Alors seulement, Shan leva la tête et regarda le comte pour la première fois. Âgé d’une cinquantaine d’années, le comte de Sedil était grand et massif, ce qui confirmait qu’il avait autrefois été chevalier. Il avait peut-être été différent dans sa jeunesse, mais il était désormais bien enrobé, au point qu’on l’imaginait difficilement combattre comme un guerrier. Shan contempla le comte arrogant, semblable à un ours, puis répondit à la question précédente.
« Si vous parlez de Kalion Weavers, alors oui. »
« J’ai autrefois coupé les membres de ce vieillard avant de le chasser. J’ai appris que son fils avait récemment recruté un épéiste ; je t’ai donc fait venir, au cas où tu serais un assassin. »
Roden lui avait raconté que le comte de Sedil avait autrefois chassé la compagnie de Kalion de Sedil. À vrai dire, elle n’avait pas été la seule : le comte avait expulsé tous ceux qui faisaient commerce de pierres de mana à l’époque. L’affaire n’aurait donc rien eu de personnel. Mais, à l’entendre parler maintenant, son ressentiment était évident.
« Je suis venu dans cette ville uniquement pour travailler comme explorateur. »
« Oui, tu as obtenu de bons résultats. J’en ai reçu des rapports. »
Le fait qu’il ait immédiatement découvert l’identité de Roden montrait à quel point il contrôlait les informations dans la ville. C’était logique, puisqu’il possédait la Guilde des Explorateurs. Il était naturel qu’il sache tout sur les explorateurs.
« J’ai entendu dire que tu avais fait des histoires sur la place avec une épée… Hm, je n’aime pas tourner autour du pot. On m’a dit que tu maniais la lame mieux que la plupart des chevaliers. Je veux voir de quoi tu es capable. »
Surpris par cette demande inattendue, Shan plissa les yeux et jeta un coup d’œil autour de lui. À la présence des deux chevaliers auprès du comte et des autres soldats, il ne semblait pas qu’ils comptaient l’attaquer sur-le-champ.
« Vous me demandez de faire un combat amical ? »
« Oui. Ton adversaire sera un chevalier. À moins que tu n’aies pas confiance en toi ? »
Shan hésita brièvement.
Je réponds avec assurance ? Ou je me montre docile et je recule ?
Il ne savait pas pourquoi le comte voulait soudain jauger ses capacités, ni s’il nourrissait de l’animosité envers la famille Weavers et Roden. Si Roden avait été là, il aurait au moins pu lire la situation et le guider. Après avoir réfléchi un bref instant, Shan prit sa décision. En l’absence de Roden, chercher à calculer des manœuvres politiques complexes qu’il ne comprenait même pas ne servirait à rien. Mieux valait agir comme bon lui semblait.
En plus, l’attitude du comte l’agaçait : il l’avait fait venir sur un coup de tête uniquement pour le mettre à l’épreuve. Shan avait envie de lui donner une leçon. Cela faisait aussi un moment qu’il voulait affronter un véritable chevalier. Si les choses tournaient mal, il pourrait toujours lui coller une lame sous la gorge et s’enfuir par un moyen ou un autre.
« Si vous me donnez une épée, je peux me battre contre n’importe qui. »
« Tu ne manques pas d’assurance ! Très bien ! Sir Gowell. »
« Oui, Votre Excellence. »
Le chevalier qui se tenait à gauche du comte s’avança. En armure de plates complète, l’épée longue à la taille, il avait fière allure. Shan, en revanche, n’était vêtu que d’habits ordinaires et d’une cape contre le froid.
« Voici une épée. »
Le garde lui tendit une épée longue qui paraissait nettement inférieure à celle d’un chevalier. En fait, même une épée longue ordinaire ne pouvait rivaliser avec celle de son adversaire. Sur la lame de sir Gowell, des caractères inconnus étaient gravés en son centre et luisaient faiblement.
Une arme magique…
Les mages ne gravaient pas de runes pour de simples enchantements temporaires. Il devait s’agir d’une relique de l’antique Empire Alto. En général, ces objets se transmettaient dans les familles nobles ou chevaleresques prestigieuses, et pourtant un simple chevalier au service d’un seigneur en possédait un. Shan ignorait quel pouvoir magique elle renfermait, mais si elle heurtait cette lame médiocre, elle la briserait probablement en deux. Cette écrasante différence d’équipement avait quelque chose de malveillant.
« Alors, commencez. »
Le combat commença sur l’ordre du comte, et le chevalier chargea aussitôt Shan. Contrairement aux guerriers ordinaires, ses mouvements étaient précis et bien entraînés, comme on pouvait s’y attendre de quelqu’un qui avait consacré sa vie au combat. Sa technique était inférieure à celle de sir Darkal, mais il surpassait clairement sir Katra, que Shan avait rencontré lors de la chasse au troll.
Voyant l’épée s’élever avant de s’abattre, Shan leva calmement la sienne et para le coup. Son appui était plus solide, il réceptionna l’attaque plus près de la garde de sa lame et déploya une plus grande force d’Esprit.
Le chevalier afficha sa stupeur en constatant que son coup imprégné d’Esprit n’avait pas brisé l’épée usée de Shan. L’écart de compétence était net, et l’issue ne faisait aucun doute. La lame de Shan glissa le long de l’épée magique adverse, puis transperça l’ouverture de la visière du casque du chevalier.