Chapitre 20
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Traductrice : Dawn
Éditrice : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 20
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Je vous dis que je suis sérieux !
« Absolument pas ! »
Il était tout naturel que Kalion réagît comme s’il allait faire une crise en apprenant que Roden comptait se rendre dans le Royaume des Démons. Même la façade qu’il arborait toujours devant ses subordonnés, celle d’un grand personnage, s’effondra complètement.
Pourtant, aucun parent ne peut tenir tête à son enfant. D’autant que Roden avait déjà imposé sa volonté une fois en recourant à une méthode radicale : fuguer. Kalion n’eut donc d’autre choix que de céder une nouvelle fois.
Après plusieurs disputes acharnées, Kalion finit par lancer d’un ton boudeur : « Fais comme tu veux », puis s’enferma dans sa chambre. Tandis que Roden s’affairait aux préparatifs du départ, il fit venir Shan en secret et lui murmura :
« Prends bien soin de Roden. Comme tu le sais, il a le cœur tendre, malgré sa carrure. »
Même si Shan était celui qui avait mis cette idée dans la tête de son fils, Kalion ne lui en voulut pas le moins du monde. Il savait lui aussi que Roden n’avait pas totalement renoncé à son rêve de réussir comme guerrier. Shan lui assura à plusieurs reprises qu’il ferait toujours passer la sécurité de Roden avant tout. Pendant ce temps, Roden, fidèle à son rôle d’écuyer modèle, acheva les préparatifs de l’expédition dans le Royaume des Démons avec rapidité et minutie.
C’était l’hiver, et ils traverseraient souvent des régions froides et accidentées. Il emporta donc quantité de vêtements épais et résistants plutôt que des tenues douces et luxueuses. Il répartit l’argent à part, des pièces d’or et d’argent aux objets de valeur faciles à transporter, comme les pierres précieuses, utiles pour les grosses transactions. Pour leurs provisions, il choisit surtout de la viande séchée de qualité, préparée avec de la bonne viande bien conservée. Il répara même la cotte de mailles de Shan, devenue un peu trop étroite à mesure que son corps grandissait. Shan, qui était loin d’être méticuleux de nature, fut impressionné par tant de prévoyance.
« Il y a vraiment beaucoup de choses à emporter. Moi, je pensais juste attraper une lance ou une épée et partir. »
« Voilà pourquoi tu as besoin de moi. »
En voyant cela, Kalion reconnut lui aussi que Shan avait besoin de quelqu’un comme Roden. Il lui avait toujours inculqué la discipline chevaleresque, mais ce souci du détail relevait à la fois du tempérament et des habitudes ; ce n’était pas quelque chose qu’on pouvait changer facilement. À l’approche de la fin de l’hiver, les deux hommes achevèrent enfin leurs préparatifs et quittèrent Hasra par la porte est de la capitale.
« C’est bizarre de partir la tête haute au lieu de prendre la fuite. J’ai l’impression qu’on ne reviendra peut-être pas vivants… »
« Tu m’as déjà dit de ne pas prononcer des paroles de mauvais augure. »
« Je dis juste ce que je ressens, là, tout de suite. »
Le froid soleil d’hiver éclairait le chemin devant les deux jeunes hommes qui partaient avec des rêves plein la tête.
***
Leur première destination était Sedil, la grande cité de l’est de Pendia. Ville marchande reliant la capitale, Hasra, aux petits territoires voisins du Royaume des Démons, elle servait de base aux aventuriers qui s’y aventuraient. C’était l’endroit idéal pour se renseigner sur le Royaume des Démons ou recruter des compagnons.
« Est-ce qu’on a vraiment besoin d’autres compagnons ? »
« Bien sûr. Deux débutants qui foncent tout droit dans le Royaume des Démons, c’est du suicide. »
Roden énuméra tous les dangers du Royaume des Démons dont il avait entendu parler. On y trouvait toutes sortes de monstres étranges qu’il était difficile de repousser par la force, des phénomènes naturels déformés et de dangereuses ruines datant de l’Ère alto. Jamais un guerrier puissant et un jeune homme doué pour diverses ruses ne pourraient surmonter tout cela à eux seuls.
« Il nous faut au moins un guide qui connaît bien le terrain, un mage ou un érudit capable de lire l’ancienne langue alto, et un prêtre doué pour la purification et les soins. »
« Ça fait au moins cinq personnes. »
« À vrai dire, il nous faudrait aussi davantage de combattants. Aussi fort que tu sois, tu ne peux pas être à la fois épéiste, lancier et archer. Mais si nous sommes trop nombreux, il y aura des problèmes pour répartir le butin et les provisions… Le mieux, c’est de choisir des gens capables de se battre tout en remplissant leur rôle. »
Naturellement, de telles personnes étaient rares aux abords du Royaume des Démons et réclameraient des sommes énormes. Shan gémit à cette idée, qui lui donnait mal à la tête.
« Je te laisse t’occuper du recrutement et de la gestion ! »
« Je vais essayer de trouver des gens convenables. Mais pour ça, il faudra peut-être que tu montres un peu ce dont tu es capable. »
« Ça me va. »
Heureusement, leur voyage se déroula sans difficulté majeure, grâce aux préparatifs minutieux de Roden. Il leur arrivait de se faire refuser le gîte parce que Shan était un Alto, mais, à d’autres occasions, on les accueillait chaleureusement après qu’ils eurent exterminé une bande de goules errantes. Ils passaient même parfois la nuit chez des villageois altos vivant à l’écart.
Une chose devint toutefois évidente : plus ils approchaient du Royaume des Démons, plus les monstres apparaissaient souvent. Les animaux ordinaires se faisaient rares, et les marchands itinérants qu’ils croisaient voyageaient toujours en groupes de plusieurs dizaines de personnes, escortés par des mercenaires lourdement armés.
On aurait dit que les terres humaines, éparpillées au milieu d’un territoire infesté de monstres, étaient reliées par de minces lignes. Après avoir voyagé exactement dix jours, de village en ville, comme s’ils suivaient un chemin de pierres dressées dans l’eau, les deux hommes arrivèrent à Sedil, la plus grande cité de l’est de Pendia.
« Ce n’est pas aussi grand que Hasra, mais ça reste une sacrée ville. »
« Tu te comportes déjà comme quelqu’un qui a l’habitude de la capitale. Si tu avais découvert cet endroit en premier, tu aurais été ébahi par sa taille. »
Shan eut un rire gêné aux paroles de Roden. Comme celui-ci l’avait dit, Sedil était une métropole qui aurait fait ouvrir de grands yeux à l’ancien Shan. Les terres cultivables étaient rares, car les monstres pullulaient. Pour nourrir sa population, la ville importait de grandes quantités de céréales en échange du butin récolté sur les monstres locaux.
Comme la ville était proche du Royaume des Démons, ses remparts étaient plus hauts et plus imposants. À leur grande surprise, des pierres magiques étaient incrustées non seulement dans les portes, mais aussi dans les murs, où des cercles magiques étaient gravés. Ils étaient manifestement enchantés.
« Personne ne va essayer de les voler pendant la nuit ? »
« Ils ont sûrement été conçus pour qu’on ne puisse pas. Enfin… j’imagine. »
Tout en bavardant, ils entrèrent dans la ville, trouvèrent une auberge, déposèrent leurs affaires et s’effondrèrent sur leurs lits. Après une journée entière de repos pour récupérer du voyage, ils quittèrent l’auberge à l’aube et se dirigèrent droit vers la célèbre guilde des aventuriers de Sedil.
« La guilde des aventuriers… elle n’existe qu’ici, pas vrai ? »
« Oui. C’est un peu différent des mercenaires. J’ai entendu dire qu’ils évaluent et achètent les objets du Royaume des Démons, organisent des rencontres entre explorateurs et enregistrent même leurs exploits. »
Les rassemblements de guerriers armés représentaient toujours un risque pour les dirigeants. De telles guildes spécialisées n’étaient donc tolérées que dans les villes proches du Royaume des Démons. D’ailleurs, le seigneur de Sedil nommait lui-même les dirigeants de la guilde, qui ressemblait donc davantage à une institution publique.
Tandis qu’ils marchaient en discutant, Shan constata clairement que l’est comptait davantage d’Altos que l’ouest. À la différence de la capitale, où la plupart des Altos appartenaient aux classes inférieures, beaucoup d’entre eux étaient ici mieux vêtus. Il y avait aussi des gens comme Kov, qui avaient l’air d’être des mercenaires, et, chose surprenante, même des gardes. Shan ouvrit de grands yeux à la vue d’un garde dont le casque était orné d’une corne sur un côté.
« Waouh… des gardes altos. Ça, c’est quelque chose. Même dans la capitale, je n’en ai pas vu. »
« Le seigneur d’ici ne doit pas avoir de problème à employer des Altos. Il pourrait être intéressant de le servir un jour. »
Le maître de la ville, le comte Sedil, était réputé aussi bien comme noble que comme chevalier accompli. Désormais très âgé, il aurait, dans sa jeunesse, lutté à mains nues contre des monstres et leur aurait même arraché les cornes.
« Bien sûr, vu la position de Sedil, entrer au gouvernement central serait exclu. Mais ce n’est pas la peine de s’en préoccuper pour l’instant. »
En demandant leur chemin, les deux hommes finirent par trouver la guilde des aventuriers et y entrèrent. Leur première impression fut qu’elle était bruyante et chaotique. Des gens vêtus de toutes sortes de façons criaient à tue-tête, au point qu’il était difficile de distinguer les clients des employés. Après avoir regardé autour d’eux comme deux péquenauds, ils finirent par trouver un employé de la guilde.
« Je ne vous ai jamais vus. Qu’est-ce qui vous amène ? »
Un homme d’âge mûr, avec une grande cicatrice sur un côté du visage, prit la parole en se curant le nez avec son auriculaire. Roden reprit son « air de chevalier » et répondit d’un ton solennel. Dans l’est de Pendia, les gens avaient déjà l’habitude de voir des guerriers lourdement armés ; sa tenue seule ne suffirait donc pas à le faire passer pour un chevalier. Néanmoins, un guerrier à l’allure digne inspirait toujours le respect.
« Nous sommes venus chercher des compagnons pour explorer le Royaume des Démons. »
« Des gamins de famille riche ? Avec de telles exigences, vous aurez du mal à trouver de bons compagnons. Pourquoi ne pas rentrer chez vous ? »
À l’entente du mot « gamins », Roden et Shan tressaillirent. Peu de gens auraient deviné l’âge de Roden à son apparence imposante, musclée et barbue.
« Qu’est-ce que vous regardez ? Vous avez essayé, mais votre peau lisse vous trahit. Bref, vous avez des talents particuliers ? On dirait que vous ne savez que vous battre. Et le gamin, là-bas, c’est votre écuyer ? »
« Je sais me débrouiller seul. Et celui qui est avec moi est extrêmement doué. Même un chevalier ne ferait pas le poids contre lui. »
À ces mots, l’employé de la guilde regarda Shan avec incrédulité. À côté de Roden, il paraissait encore plus petit : il mesurait à peine un mètre soixante. Même sa silhouette bien entraînée restait plutôt mince.
« Ce gamin ? Vous vous moquez des chevaliers ? »
« Je ne me suis jamais moqué d’eux. J’ai moi-même essayé d’en devenir un, autrefois. »
« Ce n’est pas un mage, au moins ? »
« Non. »
Shan resta silencieux, observant l’échange entre Roden et l’employé de la guilde. Après quelques secondes de regards soutenus, celui-ci prit la parole le premier.
« Très bien. Je vais noter ça. De toute façon, on ne vérifie pas les capacités des candidats. Un grand gamin vantard et un gosse qui prétend être plus fort qu’un chevalier… »
« Pour information, c’est un Alto. On préférerait des gens qui n’ont pas de préjugés contre les Altos. Ils n’ont pas besoin de croire en la Nouvelle Foi. »
« Vous en demandez beaucoup ! Quel genre de compagnons voulez-vous ? »
« Un guide qui connaît bien le terrain du Royaume des Démons, un mage ou un érudit capable d’évaluer les reliques altos, et un prêtre qui sait se défendre. »
« C’est insensé. Des gens comme ça, il y en a moins d’un sur cent dans les environs du Royaume des Démons ! »
« Dans ce cas, un guerrier plus fort qu’un chevalier doit être tout aussi rare. »
L’employé de la guilde lui lança un regard méprisant et incrédule. Roden sourit, puis grimpa brusquement sur un tonneau tout proche.
« Tout le monde, écoutez-moi ! »
Sa voix était si forte qu’elle fit taire un instant le brouhaha de la salle de la guilde des aventuriers. Plusieurs explorateurs proches se bouchèrent les oreilles et lui lancèrent des regards noirs, mais Roden n’en eut cure et poursuivit :
« Ce garçon à côté de moi et moi-même cherchons des compagnons pour explorer le Royaume des Démons ! Mon compagnon est un guerrier invincible, si puissant que même les chevaliers n’oseraient pas l’affronter ! »
« Arrête de raconter des conneries et dégage, imbécile ! »
« C’est quoi, ce gros porc qui gueule ? »
« La ferme ! Tu as failli me rendre sourd ! »
« Descends de mon tonneau, tout de suite ! »
Comme on pouvait s’y attendre de gens exerçant des métiers rudes, les insultes fusèrent aussitôt. Roden les ignora et sortit une bourse pleine de pièces d’or qu’il agita. Au tintement des pièces et à son poids, ceux qui l’injuriaient se turent sur-le-champ.
« Pour le prouver, je mise cette bourse de pièces d’or ! Nous organiserons des duels en un contre un, à l’épée de bois, sur la place à l’extérieur. Quiconque parviendra à toucher ce garçon ne serait-ce qu’une fois remportera tout cet argent ! »
« Ooooh ! »
« Je participe ! »
« Je vais le réduire en bouillie ! »
Les explorateurs qui venaient de l’insulter se mirent à briller de convoitise et d’intérêt. Shan portait une cotte de mailles et une épée, mais il avait l’air plus petit qu’un homme ordinaire. En plus, il n’était même pas nécessaire de gagner : il suffisait de toucher le garçon une seule fois pour empocher les pièces d’or. À ce stade, c’était de l’argent facile ! Même ceux qui n’étaient pas sûrs de leur maîtrise de l’épée se joignirent aux acclamations. Un homme, toutefois, qui gardait un peu de bon sens, demanda quelles étaient les conditions.
« Attendez, et si on perd ? »
« Si vous perdez, vous perdez, c’est tout ! C’est normal de perdre contre un épéiste de génie plus fort qu’un chevalier. N’oubliez pas que si vous vous faites fendre le crâne ou que vous vous cassez un ou deux os en chemin, ce sera votre responsabilité ! »
Pour des explorateurs qui risquaient leur vie à combattre des monstres et à arpenter le Royaume des Démons, cela revenait à n’imposer aucune condition. Tandis que tous réclamaient leur chance, l’employé de la guilde fronça les sourcils.
« Bon sang, quel vacarme ! Qu’est-ce qui t’a pris de semer le bazar comme ça… »
« Ce que je fais dehors ne regarde que moi. »
« Eh bien… ce n’est pas faux. »
En reniflant, l’employé de la guilde secoua la tête d’un air de ne pas vouloir être mêlé à tout ça.
***
La place près de la guilde était généralement assez calme. Mais, comme des hommes armés y affluaient, les gardes de la ville ne tardèrent pas à arriver pour rétablir l’ordre. Roden leur glissa quelques pièces d’argent pour les soudoyer et leur expliqua qu’il ne s’agissait pas d’un vrai combat à l’épée, mais d’un simple entraînement avec des épées de bois. Après avoir entendu les détails, quelques gardes gradés, intrigués, demandèrent :
« Ça a l’air amusant. On peut participer, nous aussi ? »
« Euh… eh bien, je suppose que oui… »
Et voilà que même quelques gardes se joignirent à eux. Il ne restait donc personne pour arrêter la séance. Tandis que les explorateurs formaient un cercle pour délimiter l’arène, Shan et Roden échangèrent quelques mots à voix basse.
« Tu le fais vraiment. »
« Eh bien, tu as dit que tu étais sûr de toi. »
« Ce n’est pas grave si je me fais toucher par accident, hein ? »
« Hé. »
« Ne t’inquiète pas. En un contre un, même Fional ne me toucherait pas. »
À l’évocation de ce nom, Roden eut un rire amusé et tapota le dos de Shan. Au milieu du brouhaha, le premier adversaire s’avança.
« Hmm, on dit “prêt, partez”, puis on se bat ? »
L’homme qui marmonnait cela était encore plus grand que Roden. Il était si massif que l’épée de bois qu’il tenait paraissait minuscule. Il mesurait au moins deux mètres, peut-être davantage. À en juger par les murmures autour de lui, il semblait assez connu dans le coin. Quelques gardes, apparemment d’anciens explorateurs, lui témoignèrent même du respect et s’écartèrent.
« Le combat commence quand tu décides qu’il commence… »
Avant même que Shan ait fini de répondre, l’homme abattit par surprise son épée de bois sur sa tête. Le coup était assez puissant pour fendre le crâne de quelqu’un. Certains spectateurs au cœur fragile poussèrent des exclamations ou crièrent.
Pour Shan, bien sûr, ce n’était qu’une attaque lente, pareille à un ver qui rampe. Aussi grand et fort que fût son adversaire, s’il ne savait pas bouger correctement, il n’était à ses yeux qu’un jouet ou une poupée de chiffon.
Shan inclina tranquillement le corps sur le côté et leva légèrement son épée de bois. Les deux lames de bois se croisèrent dans un bruit sourd. Touché de plein fouet, le géant leva les yeux au ciel et s’effondra, les jambes flageolantes.
« P-Pakan le Tueur d’ours est tombé en un coup ! »
« Avec un simple bâton de bois ? »
« Je n’ai même pas vu le gamin frapper ! »
Son surnom de « Tueur d’ours » lui venait de la chasse à un ours-hibou, une créature bien plus puissante qu’un ours ordinaire. Qu’un guerrier de cette trempe soit vaincu d’un seul coup était un événement retentissant. Les spectateurs comprirent alors que ce garçon était bien plus fort qu’ils ne l’avaient cru. Bien sûr, s’il avait vraiment été un garçon ordinaire, Roden n’aurait jamais proposé un tel pari.
« Alors… ce n’était pas du bluff… ? »
Tandis que quelqu’un marmonnait d’une voix tremblante, le deuxième adversaire s’avança : un garde d’une quarantaine d’années, ancien explorateur.
« Bonne chance, gamin. »
« Je m’appelle Shan. »
« D’accord, Shan. Vas-y doucement. À mon âge, les os cassés guérissent mal. »
Malgré son ton léger, le garde était plutôt doué. Bien qu’il ne fût pas familier de cette arme, il gérait bien les distances et ses frappes étaient précises. Enfin, selon les critères ordinaires. Shan para les attaques sans se presser, puis tapota trois fois la main gantée de son adversaire avec son épée de bois. Comprenant l’écart de niveau, le garde recula en sueur.
« Ah… je n’ai aucune chance contre toi. »
« Quoi… ? On dirait qu’il peut encore se battre ! »
« Quel lâche. »
Contrairement à ce qu’il avait fait avec les explorateurs, Shan ménageait délibérément les gardes afin de ne pas froisser les autorités. Passer à tabac des explorateurs ne revenait qu’à une bagarre entre hommes rudes, mais mettre des gardes hors de combat aurait porté atteinte à leur dignité. Ceux-ci auraient même pu ordonner à la foule de se disperser.
Par la suite, Shan continua à assommer ou à neutraliser les explorateurs en les frappant à la mâchoire, à la tempe, au sommet du crâne ou au cou, tandis qu’il se contentait de montrer l’écart de niveau aux gardes. Un homme, malgré son infériorité manifeste, s’obstina à charger. Mais après que Shan l’eut menacé à quelques reprises en pointant son épée de bois vers ses yeux, il finit par renoncer.
Au fil des combats, Shan sentit la force que l’entraînement de Darkal lui avait apportée. Même avant, il était trop fort pour des guerriers de ce niveau, mais il l’emportait en exploitant leurs points faibles et en tirant parti de son agilité. À présent, il pouvait véritablement bloquer, dévier les coups et même prendre le dessus sur ses adversaires, comme un véritable épéiste.
Sa silhouette plus légère lui faisait certes manquer un peu d’endurance, mais l’Esprit lui permettait de compenser cette faiblesse. Ce n’était donc pas un problème majeur. L’ancien Shan n’était qu’un tueur habile ; désormais, il pouvait vraiment se considérer comme un guerrier. Après avoir vaincu plus de dix adversaires, il vit s’avancer le suivant, entièrement couvert d’une cotte de mailles et d’un casque qui lui cachait le visage.
Comme une épée de bois ne pouvait pas percer une armure, l’idée était d’encaisser les coups et de trouver un moyen d’en porter un. La foule protesta, mais aucune règle n’interdisait de porter une armure : ce n’était donc pas de la triche.
« Ouuuaaah ! »
L’adversaire fonça sur lui, les bras grands ouverts, sans même essayer de se battre correctement. Shan éclata de rire. Il comptait manifestement encaisser un coup, l’attraper, puis lui en porter un à son tour. Shan resta immobile et attendit, puis planta légèrement son épée de bois dans le casque de l’homme en l’imprégnant d’Esprit. S’il avait voulu transpercer le casque, son adversaire aurait été embroché. Il se contenta plutôt d’amplifier juste assez l’impact.
La secousse figea son adversaire. Shan leva alors son épée très haut et l’abattit. Cette fois, il avait clairement l’intention de trancher. Du casque à la cotte de mailles et au pantalon, l’armure se fendit net, dévoilant la chair en dessous sans la blesser. À ce stade, personne ne pouvait plus se méprendre sur ce qu’il avait vu.
« … L’Esprit ? »
« Bien sûr, imbécile. »
« Il peut trancher une cotte de mailles aussi facilement avec une épée de bois ? »
C’était rare, mais certains soldats et mercenaires éveillaient l’Esprit après avoir survécu à d’innombrables combats où leur vie ne tenait qu’à un fil. S’entraîner sans relâche jusqu’à épuiser son corps, puis le laisser récupérer encore et encore, n’était qu’une méthode parmi d’autres pour l’éveiller. Après des décennies de combats répétés au bord de la mort, certains de ceux qui avaient le talent et la chance nécessaires finissaient par saisir le moyen de transcender leur corps par l’esprit.
Pourtant, l’aura que dégageait le garçon devant eux n’avait, au premier regard, rien à voir avec le niveau rudimentaire de ces combattants. Surtout, il avait joué avec plus de dix guerriers sans se faire toucher une seule fois, et avait tranché leur armure tout en épargnant leurs vêtements et leur chair. Cela suffisait à le prouver.
Comprenant que le garçon devant eux était véritablement l’égal d’un chevalier, voire d’un monstre d’un tout autre calibre, les spectateurs affichèrent des mines stupéfaites. Même après cela, Roden cria plusieurs fois à tue-tête pour demander si quelqu’un d’autre voulait participer, mais personne ne s’avança. Le nom de Shan venait de s’ancrer profondément dans l’esprit de tous ceux qui s’étaient rassemblés pour explorer le Royaume des Démons.