Chapitre 2
WeTried Translations
Traductrice : Dawn
Éditrice : Dawn
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 2
──────
Un éléphant a besoin de ses défenses
Des flammes, des cendres portées par le vent, et l’odeur du sang mêlée aux cris.
Philog contempla le champ de bataille, si familier qu’il lui semblait chez lui, en plissant son unique œil. Ce n’était pas parce que sa conscience, abandonnée depuis longtemps dans le ventre de sa mère, venait soudain de refaire surface.
Deux d’entre eux sont morts dans un endroit pareil. Des idiots.
À peine quinze hommes avaient massacré un ennemi presque dix fois plus nombreux : il serait donc plus juste de dire que les pertes étaient minimes. Mais, pour des gens qui n’étaient pas de vulgaires brigands, le résultat restait lamentable. Le second de l’unité qui le soutenait s’approcha en claquant la langue et prit la parole.
« Capitaine. »
« Quoi ? »
« Ne vaudrait-il pas mieux leur accorder un peu de repos, cette fois ? Ils ne le montrent pas, mais le mécontentement gronde. »
À l’origine, la guerre mercenaire n’était pas censée prendre la forme d’un massacre à sens unique. Les raids contre les villages servaient avant tout à se procurer des vivres et de l’argent, tout en assouvissant des instincts plus primaires. Mais, cette fois, ils n’avaient pu satisfaire ni l’un ni l’autre.
« Je te l’ai dit. Si on apprend que nous avons attaqué cet endroit, c’est la potence. Une fois que ce sera terminé, fouillez leurs affaires. Si quelqu’un a pris quoi que ce soit, faites-le jeter. »
« … Compris. »
« Et dis-leur qu’ils seront dédommagés plus tard pour tout ce qu’ils n’ont pas pu prendre ici. Ils peuvent bien supporter ça. »
L’employeur de Philog exigeait que plusieurs villages du nord-est du royaume soient entièrement rayés de la carte, sans laisser la moindre trace. Une tâche absolument hors de portée des mercenaires ordinaires, ces brutes qui avaient pris les armes parce qu’elles ne voulaient pas travailler la terre.
Réunir assez d’hommes pour détruire des villages de cette taille, et leur seul déplacement aurait répandu des rumeurs partout. Pire encore, les milices locales auraient pu les repousser. Dans ce genre de situation, il fallait de vrais professionnels comme Philog et ses hommes : des gens élevés dans des villages de mercenaires, entraînés aux armes et à la discipline dès qu’ils savaient marcher.
À vrai dire, Philog lui-même ignorait pourquoi il fallait procéder ainsi. C’était au chef du village de négocier directement avec l’employeur. Lui n’était qu’un commandant chargé d’exécuter les ordres. S’il devait émettre une hypothèse, il s’agissait sans doute d’une lutte de pouvoir entre les grands de ce monde.
Il n’avait été absorbé par ses pensées qu’un instant lorsque Philog remarqua soudain quelqu’un surgir d’une grange près du centre du village. C’était un garçon aux cheveux noirs en bataille, frêle, vêtu de haillons rapiécés. Il tenait une épée courte et recourbée. Après avoir rapidement inspecté les alentours, il partit en courant dans une direction où aucun mercenaire ne lui barrait la route.
Mais s’ils ne lui barraient pas la route, c’était parce que le terrain lui-même était…
« … Quoi ? »
D’un seul bond, le garçon franchit un mur de plus de deux mètres. Les mercenaires écarquillèrent les yeux, stupéfaits. Même si les enfants étaient plus légers que les adultes, une telle prouesse était impossible sans l’entraînement d’un acrobate chevronné.
Bien sûr, cela ne signifiait pas que le garçon pouvait s’enfuir vivant. Des archers avaient déjà été postés autour du village pour abattre les survivants en fuite. Pourtant, comme pour se moquer de cette attente, le garçon se contenta de jeter un coup d’œil en arrière. D’un seul revers de sa lame, il écarta les flèches qui fonçaient sur lui.
Pas une fois par hasard, mais trois fois, alors qu’il courait droit vers l’origine des tirs. Quelques instants après que le garçon eut disparu dans la forêt, des cris retentirent les uns après les autres, probablement ceux des archers.
« … C’est quoi, ce bordel ? »
« C’est qui, ce môme, bordel ?! »
« J’ai rêvé, ou quoi ? »
Même des mercenaires aguerris, et la plupart des chevaliers, n’auraient pas osé tenter de telles prouesses. Et pourtant, un garçon de la campagne venait de le faire. Les mercenaires restèrent figés, médusés. Philog fut le premier à reprendre ses esprits et aboya sèchement :
« Qu’est-ce que vous fichez là ? Poursuivez-le ! Vérifiez si les archers sont encore en vie ! Les autres, finissez ici et rejoignez-nous ! »
« Oui, capitaine ! »
Quelques mercenaires légèrement équipés s’élancèrent aussitôt à la poursuite du garçon.
« Huf… huf… »
Quelque part au cœur de la forêt sombre, Shan s’arrêta enfin, le village hors de vue, et reprit son souffle. Il n’avait jamais eu de mal à maîtriser son corps, mais à présent son cœur cognait comme s’il allait jaillir de sa poitrine, emporté par une excitation et une peur extrêmes.
J’ai réussi…
Au moment où les flèches avaient jailli des abords du village, il avait eu l’impression que le temps s’arrêtait. Dans ce monde ralenti, seules les flèches qui le visaient filaient à toute vitesse. Il avait brandi sa lourde lame, qui semblait fendre l’eau, et les avait déviées une à une. C’était plus facile qu’il ne l’avait cru. Il avait tout de même frôlé la catastrophe en écartant la dernière flèche, tirée à moins de dix pas.
Une fois dans la forêt, il s’était débarrassé des trois archers embusqués plus facilement encore que lors de son premier meurtre. Face à cet être inconnu qui avançait en déviant les flèches, les archers avaient perdu toute volonté de se battre et tenté de fuir. Tel un prédateur, Shan les avait rattrapés et leur avait déchiré la gorge, l’un après l’autre.
Assis sur une souche qui faisait une chaise convenable, Shan se massa les jambes tremblantes. Ils avaient clairement eu l’intention de ne laisser aucun survivant au village. Bien sûr, il aurait pu se contenter de fuir pour sauver sa peau. Pourtant, il avait choisi de les combattre. Ce n’était pas par vengeance. Le garçon qui avait passé toute sa vie en proie aux prédateurs était devenu, pour la première fois, l’un d’eux. Et déchirer la chair avec des crocs et des griffes dont il ignorait l’existence lui procurait une exaltation grisante.
Je me demande quand ils vont arriver…
Il avait fui dans la forêt au lieu de les affronter de front, car cela aurait été trop dangereux. Même s’ils n’étaient qu’une bande d’imbéciles maladroits, ils étaient plus de quinze. Mais ici, la situation était différente.
C’était une forêt de saules si dense que la lumière de la lune la pénétrait à peine. C’était d’ailleurs de là que venait le nom du village des Saules. Ici, il était sûr de pouvoir l’emporter contre quinze hommes à moitié aveuglés, qui ne comptaient que sur leurs torches. Car ses yeux maudits perçaient les ténèbres les plus épaisses comme s’il faisait grand jour. Après quelques préparatifs rapides, il attendit. Les minutes passèrent. Bientôt, dans un brouhaha, une lueur lointaine approcha.
« Beurk, c’est quoi toutes ces racines… ? »
« Tais-toi. Dans une forêt comme celle-ci, le son porte loin. »
Ils étaient environ seize ou dix-sept. Apparemment, tous ceux qui restaient au village étaient venus. En voyant que les trois archers avaient été éliminés, ils avaient dû comprendre que Shan était plus fort que prévu et capable de leur tendre une embuscade. Silencieusement tapi dans l’ombre, Shan banda son arc lorsqu’ils furent à portée.
Voyons voir…
Il n’avait jamais vraiment appris à se servir d’un arc. Les compétences qui permettaient de gagner sa vie étaient un bien précieux. On ne les enseignait donc pas aux misérables esclaves altos. Mais il lui suffisait d’imiter les archers qu’il avait observés un peu plus tôt pour se débrouiller à peu près. Il ne savait pas encore anticiper les mouvements d’une cible rapide pour l’atteindre, mais toucher des cibles lentes comme celles-ci lui était facile après quelques essais.
Il écarta légèrement les pieds pour garder l’équilibre et se tint droit. Il tendit le bras gauche, puis tira la corde de la main droite en s’aidant du poids de son corps…
Frrt.
La flèche fila et se ficha dans la poitrine de l’homme qui marchait en tête, sa torche à la main.
« Argh ! »
« Une flèche ! »
« Ce sale gosse nous tire dessus avec les flèches qu’il nous a volées ! »
Les brigands levèrent leurs boucliers dans la panique. Shan tira rapidement les flèches qu’il avait plantées dans le sol à l’avance.
Deux. Trois. Quatre.
Deux frappèrent des boucliers, la troisième atteignit un genou.
Pas aussi doué que je le pensais…
L’arc était bien plus grand que celui d’un chasseur qu’il avait déjà vu, et chaque tir lui laissait les bras et les doigts engourdis. En revanche, les flèches partaient plus vite et frappaient plus fort. Craignant de ne plus avoir la force de manier son épée s’il continuait à tirer, Shan jeta l’arc et fit face aux mercenaires qui chargeaient.
« Sale morveux alto… ! »
« Tuez-le ! »
Des hommes bien plus grands que lui chargèrent, armes à la main. N’importe qui aurait été paralysé de terreur devant ce spectacle. Mais Shan ouvrit grand les yeux et analysa leur vitesse et leur formation.
Puis…
Maintenant.
Crac !
D’un seul coup de pied, il fit basculer un grand arbre près de lui, qui s’abattit sur les brigands en pleine charge. C’était un piège grossier qu’il avait préparé en entaillant le tronc à moitié. La lame qu’il avait prise à sa première victime s’était brisée dans l’opération, mais il avait toujours les dagues des archers. Et s’il venait à en manquer, il n’aurait qu’à les tuer pour prendre les leurs.
« Aïe ! »
« A-aidez-moi à soulever ça ! »
« Merde… »
Leur formation s’effondra d’elle-même. Shan se fraya un passage entre les branches et les feuilles de l’arbre tombé, puis enfonça une dague dans le cou de l’ennemi qui se trouvait derrière. En voyant leur camarade s’écrouler sans même parvenir à crier, les brigands hurlèrent, paniqués.
« Il est là ! Derrière les branches ! »
« Je n’y vois rien ! Éclairez par ici ! »
Naturellement, rien ne l’obligeait à les combattre dans la lumière. Ceux qui portaient des lances, des haches à deux mains ou des épées et des boucliers ne pouvaient pas aussi tenir des torches. Ils n’en avaient donc que trois ou quatre, tout au plus.
Shan se déplaçait dans les ombres vacillantes des torches, tailladant ses ennemis avec la dague, puis lançant contre la poitrine de l’un d’eux une hachette récupérée à la ceinture d’un mort. Même lorsque ses deux mains accomplissaient des gestes différents en même temps, il ne perdait pas le moindre équilibre, comme si deux personnes contrôlaient simultanément son corps.
Les mercenaires réagirent vite, l’encerclant et le harcelant de coups de lance comme s’ils traquaient non pas un homme, mais une bête énorme. Mais Shan grimpa aussitôt à un arbre voisin, puis s’échappa sans effort de leur encerclement en bondissant plusieurs fois d’un tronc à l’autre. Déjà maigre à l’origine, et plus léger que les autres pour sa taille, il se mouvait presque comme un singe.
« C’est quoi, ce… »
« Mais qu’est-ce que c’est que ça… ? »
Les brigands le fixaient, hébétés, pareils à des chiens lancés aux trousses d’un singe. Shan sauta de l’arbre, se dissimula dans l’obscurité et leur adressa un sourire en les observant.
La sensation de trancher la chair et de broyer les os avec une lame, le frisson des armes qui lui frôlaient le visage, ces yeux rivés sur lui, non plus emplis du mépris habituel, mais de peur… Jamais il n’aurait imaginé qu’exercer la violence à sa guise, en position de force, puisse être aussi agréable. À présent, il avait l’impression de comprendre enfin pourquoi les villageois s’étaient tant plu à le tourmenter.
La suite ne fut qu’une répétition du même scénario. Il attaquait, se faisait encercler, grimpait à un arbre voisin ou en abattait un pour se frayer un passage. Et, au fil du combat, Shan apprit bien des choses.
Il découvrit qu’en plaçant une torche juste devant leurs yeux, il pouvait temporairement troubler leur vision nocturne et les rendre presque aveugles. S’il se déplaçait au moment précis où ils clignaient des yeux, ils ne percevaient même pas son mouvement. Quand quelqu’un frappait de toutes ses forces et perdait l’équilibre, un léger coup de pied suffisait à le faire tomber. Il apprit même qu’en enfonçant une lame dans le torse, mieux valait la tourner de côté pour éviter les côtes.
Ce garçon qui n’avait jusque-là tranché la gorge que d’animaux morts et ne savait donc viser que le cou devint, en l’espace de quelques instants, un tueur expérimenté capable de frapper chaque point vital du corps humain. Quand plus de dix hommes eurent péri, les brigands survivants perdirent toute volonté de se battre et s’enfuirent en hurlant.
« A-aidez-moi… »
« Fuyez ! Ce salaud est un démon ! Ce n’est pas un homme ! »
« Ceux qui fuient seront exécutés pour insubordination ! À l’attaque ! Ce n’est qu’un morveux ! »
Le capitaine borgne rugit et abattit lui-même l’un des fuyards, mais même cela ne put enrayer leur déroute. Dans les ténèbres opaques, où ils ne voyaient pas à un pas sans torches, leur peur du monstre qui luisait d’une lumière verte et les tuait un à un arracha jusqu’à la discipline profondément enfouie dans leurs os. Lorsqu’il se retrouva seul, le capitaine comprit qu’il n’y avait plus personne autour de lui. Il croisa le regard de Shan, qui s’approchait lentement, et demanda :
« Toi… Qu’est-ce que tu es, au juste ? »
« Shan. »
Pris au dépourvu par cette question soudaine, Shan hésita un instant avant de répondre. Il n’avait aucune envie de se présenter comme un vulgaire esclave alto du village des Saules et, pour le reste, ne savait pas comment se définir.
Visiblement insatisfait par cette réponse trop simple, le capitaine des brigands se renfrogna et se jeta sur lui en poussant un cri. Il était bien plus rapide et discipliné que le premier brigand que Shan avait tué. Pourtant, aux yeux de Shan, il ne se distinguait pas des autres : ce n’était qu’un homme qui moulinait dans le vide.
En fait, il était encore pire que les autres, car son œil unique ne lui offrait que la moitié du champ de vision d’un homme normal. Au moment où le capitaine cligna des yeux, Shan se baissa. L’homme devina que Shan avait dû partir sur sa gauche, du côté de son bandeau, là où il ne voyait rien, et frappa de son épée. Mais la lance surgit par la droite, transperça l’armure de cuir, se glissa entre les côtes et lui déchira les entrailles.
« Ghrk… kh… »
Shan contempla en silence le brigand borgne qui mourait en crachant du sang, puis jeta la lance et ramassa l’épée que l’homme avait portée. Elle était tachée de sang et de graisse, après avoir tranché combien de personnes, mais elle n’était pas tordue et son fil n’était pas ébréché. Elle semblait bien meilleure que les armes des autres brigands.
Sa poignée, entourée de cuir de porc ou de vache, était juste assez large pour tenir dans la main d’un adulte. La lame dépassait légèrement la longueur de son bras et une profonde rainure courait en son milieu. Contrairement aux objets qu’il avait ramassés à la hâte et utilisés pour survivre au combat, c’était le premier bien qu’il eût jamais acquis de sa vie.
« Hé. »
Un rire satisfait lui échappa. Soudain, ses jambes fléchirent et il s’effondra au sol. Son corps, poussé au-delà de ses limites par l’excitation, venait enfin de lui signifier qu’il n’en pouvait plus.