Chapitre 18
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Traductrice : Dawn
Éditrice : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 18
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Le métal et les hommes s’endurcissent sous les coups, la fonte et la trempe.
Quand Shan souleva le rocher pour la première fois, il fut simplement impressionné et se dit :
Voilà donc à quoi ressemble l’entraînement !
Il savait déjà par expérience que le corps se renforçait à force d’être sollicité. En revanche, il ne comprenait pas vraiment le rapport entre soulever un rocher et savoir se battre. Mais, pour une raison qui lui échappait, sire Darkal ne lui ordonna pas de le reposer, même longtemps après que Shan l’eut maintenu au-dessus de sa tête. Il se contentait de le fixer d’un regard sévère, ou plus précisément, de contempler son corps couvert de cicatrices et vêtu de ses seuls sous-vêtements.
« Je continue… ? »
« Si tu as encore assez de force pour parler, tu n’as pas le droit de baisser les bras ! Continue ! »
Les dents serrées contre la douleur qui lui donnait l’impression que ses bras allaient se déchirer, Shan ne reposa pas le rocher. Tous ses muscles se tordaient et travaillaient de concert, déplaçant l’effort des parties surmenées vers d’autres pour mieux répartir la charge.
Je n’en peux plus… Je le laisse tomber ?
S’il continuait ainsi, il risquait de ne plus pouvoir bouger librement comme avant. Il pourrait même perdre l’usage de ses bras. La tentation le gagna et Shan hésita un instant. Puis il serra les dents.
Roden avait dit que cet homme était un bon instructeur. Alors, même s’il ne comprenait pas, cette épreuve devait être nécessaire pour devenir un grand chevalier. À force de se le répéter, il sentit son corps épuisé puiser encore un peu de force. Bénédiction ou malédiction, endurer une douleur déraisonnable était l’un des talents de Shan.
Un bon moment passa. La sueur ruisselait comme la pluie et lui piquait les yeux. Il les ferma fort et, enfin, ses bras cédèrent. À cet instant précis, Darkal rattrapa vivement le rocher qui tombait au-dessus de la tête de Shan et le jeta sur le côté.
« Bien. Ce n’est pas un mauvais début. »
Ce n’était que le début… ?
Comme il avait littéralement puisé jusqu’à la dernière goutte de force dans tout son corps, Shan n’avait même plus l’énergie de répondre. Au bout d’un moment, sire Darkal, apparemment convaincu qu’il s’était assez reposé, lui donna un coup de pied alors qu’il était étendu par terre.
« Debout ! La pause est terminée ! »
Son corps hurlait que le repos avait été bien trop court, mais Shan se remit péniblement debout et se plaça devant lui. Vêtu de ses seuls sous-vêtements, il était dans un état pitoyable : couvert de sueur et maculé de terre.
« Ne bouge pas ! Écarte davantage les jambes… Oui, comme ça ! Maintenant, accroupis-toi jusqu’à ce que tes genoux forment un angle droit ! Un angle droit ! J’ai dit un angle droit ! Tu ne sais pas ce que c’est, un angle droit ?! »
« Je… sais pas… »
« Bon sang ! Il faut aussi que je me transforme en professeur de maths ?! »
Tout en criant comme un dément, sire Darkal lui montra ce qu’était un angle droit. Shan suivit ses instructions et comprit que cette posture sollicitait des muscles différents de ceux qu’il avait fait travailler jusque-là. Le rocher avait mis son haut du corps à l’épreuve ; cette fois, c’étaient les muscles de ses jambes qui étaient visés.
Ayant compris, Shan ferma les yeux pour sentir les changements dans son corps et ajusta légèrement sa posture. Il écarta un peu plus les jambes, pencha légèrement le bassin en arrière et prit appui sur ses hanches. La pression sur ses genoux diminua, mais une douleur plus vive traversa ses cuisses et ses mollets.
Au lieu de lui ordonner de reprendre sa position initiale, sire Darkal l’observa avec intérêt. Une fois de plus, l’exercice ne prit fin que lorsque Shan fut complètement épuisé et incapable de tenir la posture. Le voyant s’écrouler, les jambes tremblantes, sire Darkal leva les yeux vers le ciel pour estimer l’heure, puis lui donna un nouveau coup de pied afin de le remettre debout.
« Tu t’es assez reposé ! Ensuite, pose les deux mains ici et allonge-toi ! »
Après ce qui lui sembla une éternité à enchaîner toutes sortes de mouvements, Shan finit par ne plus pouvoir remuer le moindre doigt. Un goût amer lui remonta dans la bouche et sa vue se brouilla à tel point qu’il distinguait à peine les objets. Alors qu’il se tordait au sol comme un insecte, sire Darkal le contempla avant d’appeler Roden, qui observait la scène depuis un bon moment.
« Roden ! »
« Oui, maître ! »
« Occupe-toi de lui ! »
Dès qu’il en reçut l’ordre, Roden souleva Shan, tout mou. Il ne se soucia pas le moins du monde de salir ses vêtements de sueur et de terre.
« Tu as bien travaillé. Allons te laisser te reposer. »
Jamais, même lorsqu’il avait été persécuté en tant qu’Alto, Shan n’avait ressenti une douleur pareille. Il avait l’impression que son corps entier avait dépassé ses limites ; ses muscles fondaient presque. Tout avait été sollicité avec une telle précision qu’il lui semblait qu’aucun muscle de son corps ne fonctionnait correctement. Et l’effort avait été si excessif qu’il était persuadé que, si cela continuait, ses capacités physiques régresseraient au lieu de s’améliorer une fois remis.
Roden, tu avais tort. Ce vieux fou n’est pas un vrai instructeur.
Il aurait voulu le lui dire, mais il n’avait même pas la force de remuer les lèvres. Seul un gémissement lui échappa. En l’entendant, Roden prit un air admiratif et déclara :
« Oui, c’est dur, hein ? J’ai vécu la même chose. Le premier jour, j’ai pleuré et essayé de m’enfuir en disant que je n’y arriverais pas, alors je me suis fait corriger… Mais toi, tu as tenu jusqu’au bout. »
J’étais censé abandonner en cours de route ?
Perplexes, ils arrivèrent tous deux aux bains. Mais, au lieu du bain chaud habituel, il y avait une petite cuve remplie d’un liquide noir et nauséabond, juste assez grande pour une personne.
« Entre là-dedans. Tu te sentiras mieux. »
Sur ces mots, Roden prit soin d’installer Shan de façon à ce que son corps soit entièrement immergé, tout en gardant la tête hors de l’eau. Les yeux fermés, Shan sentit bientôt son corps changer de façon étonnante.
Ah…
Quelque chose d’inconnu, contenu dans ce mystérieux liquide, se mit à guérir son corps à toute vitesse. Ses muscles abîmés par l’excès d’effort, qui commençaient même à fondre, reprirent forme, et ses articulations usées par les frottements furent restaurées. Même ses os, qui ne s’étaient pas brisés mais avaient souffert d’une pression constante, semblaient s’épaissir et se renforcer.
« Qu’est-ce que… c’est ? »
« Un produit alchimique pour l’entraînement. Tu l’as vu à la boutique d’alchimie, non ? »
Je crois que je m’en souviens.
Quand il avait demandé à quoi il servait, on lui avait répondu qu’il n’avait pas encore besoin de s’en préoccuper. À l’époque, il n’y avait pas prêté attention, mais il n’aurait jamais imaginé que c’était pour ça.
Au bout d’un moment, Shan comprit que son corps ne récupérait plus et sortit péniblement de la cuve. Le liquide noir avait, d’une manière ou d’une autre, pris une teinte grisâtre.
« Haa… »
« Comment tu te sens ? »
« J’ai cru que j’allais mourir. Pour de vrai. »
Comme il connaissait son propre corps mieux que quiconque, Shan en était certain : s’il répétait ce genre d’entraînement sans l’aide du produit, il finirait soit par ne plus pouvoir marcher correctement avant de devenir chevalier, soit par mourir.
« C’est comme ça qu’on s’entraîne à Pendia. »
« Et dans les autres pays ? »
« Ils comptent sur les miracles de guérison des prêtres. Les ingrédients nécessaires à ce genre de bain sont difficiles à se procurer… »
Il apprit que les dents des goules d’eau qu’ils avaient chassées à leur arrivée à Pendia étaient l’un de ces ingrédients. S’ils préféraient cette méthode aux prêtres, c’était parce que sire Darkal estimait qu’elle donnait de meilleurs résultats à l’entraînement que les miracles de guérison.
« Alors, on reprend l’entraînement ? »
Ses muscles avaient beau avoir récupéré, la douleur due à l’effort excessif persistait. En voyant ses membres trembler sous l’effet de la surcharge de son système nerveux, Roden secoua la tête.
« Ça suffit pour aujourd’hui. Bois ça et repose-toi. »
Roden tendit à Shan une coupe remplie d’un liquide jaune, que celui-ci avala comme un oisillon qu’on nourrit. La boisson était épaisse et avait un goût sucré plutôt désagréable.
« C’est pour t’éviter de pisser du sang après l’entraînement. »
Roden lui expliqua avant qu’il ait pu poser la question, comme s’il l’avait devinée. Après une journée de douleurs atroces, Shan sentit que son corps s’était nettement amélioré. Ses muscles étaient devenus plus denses. Ses articulations abîmées avaient été restaurées grâce au cartilage et bougeaient de nouveau sans accroc. Son squelette s’était renforcé, ce qui lui permettait de produire et de supporter davantage de force.
Contre toute attente, le deuxième jour, il ne s’entraîna pas complètement dévêtu, comme la veille. D’après sire Darkal, son corps avait besoin de temps pour récupérer suffisamment et consolider sa croissance.
« Aujourd’hui, nous étudions la théorie du combat. Prends une épée. »
Dans le jardin intérieur, on avait préparé des épées longues d’entraînement, aux tranchants émoussés et aux pointes arrondies. Sire Darkal et Shan en prirent chacun une et s’affrontèrent au ralenti. À vrai dire, il s’agissait moins d’un combat que d’un cours : Darkal lui montrait des gestes précis, puis lui en expliquait les principes et les applications. Si cela avait été un vrai combat, Shan aurait au moins une fois assouvi la frustration de la veille en fracassant le crâne chauve du vieil homme.
Sire Darkal décomposa les techniques que Shan avait jusque-là utilisées par pur instinct et les transforma en théorie. Il lui expliqua les avantages et les inconvénients d’abaisser son épée pour adopter une posture défensive, ainsi que la raison pour laquelle, lorsqu’on bloquait l’attaque d’un adversaire, il valait mieux la recevoir près de la garde plutôt que sur la lame. Shan apprit aussi à ne pas se contenter de réagir à la situation immédiate, mais à anticiper deux ou trois coups à l’avance, comme aux échecs.
C’était l’essence même des arts martiaux, affinée au fil de centaines et de milliers d’années de combats humains. La bête, qui ne savait jusque-là que se déplacer plus vite et frapper les points vitaux, venait d’acquérir de nouvelles armes : les jeux d’esprit et les prédictions fondées sur la théorie. Le lendemain, au lieu de la théorie du combat, il suivit des cours de culture générale. Sire Darkal lui enseigna les connaissances fondamentales qu’un chevalier devait posséder, à commencer par la lecture et l’écriture, mais aussi l’histoire, le savoir-vivre et la religion.
« As-tu étudié les enseignements de la Déesse ? »
« Oui », répondit Shan en hochant la tête à la question de sire Darkal.
Le prêtre Ador était l’une des rares personnes à l’avoir traité avec bonté. Shan avait donc acquis des connaissances religieuses assez solides, comparées à ses autres connaissances générales. Après quelques échanges, sire Darkal le regarda d’un air étrange.
« Attends, tu es un fidèle de l’Ancienne Foi ? Même ta façon de prier et les doctrines que tu connais… »
« Hein ? Je suppose que oui. »
Libert était un pays emblématique de l’Ancienne Foi ; il était donc naturel que le prêtre Ador lui ait enseigné les textes qui s’y rapportaient. En entendant sa réponse, sire Darkal fronça les sourcils, incrédule.
« Tu crois en une religion qui t’enseigne que tu es l’enfant d’un démon ? Tu es bizarre. Enfin, moi aussi, je suis l’Ancienne Foi. »
« Alors, vous ne devriez pas m’enseigner, non ? »
« Même si je suis les anciens préceptes, je n’ai rien contre les Altos. J’ai même eu un ami alto, autrefois. Mais je ne peux pas renier ma famille, alors je garde la foi. »
La maison de sire Darkal, la famille Cordo, détenait une baronnie dans l’ouest de Pendia. Comme la région était culturellement proche de Libert, la plupart des nobles de l’ouest suivaient l’Ancienne Foi, tout comme la plupart de ses proches.
« Alors, si je deviens chevalier un jour et que je dis que j’ai appris auprès de vous, les gens se mettront en colère, non ? »
« Peut-être ! Enfin, on ne peut pas tout avoir dans la vie. Pour obtenir quelque chose, il faut renoncer à autre chose ! »
Après cela, sire Darkal lui parla longuement de la situation religieuse du pays. À Pendia, roturiers comme nobles se répartissaient entre l’Ancienne Foi et la Nouvelle Foi. En gros, les nobles étaient plus nombreux à suivre l’Ancienne Foi, tandis que les roturiers étaient davantage fidèles à la Nouvelle Foi. Mais la distinction entre l’est et l’ouest était bien plus simple.
« Au moins, nous avons la chance que la famille royale favorise une politique de rapprochement entre les deux doctrines. Sa Majesté, le roi actuel, penche pour l’instant du côté de la Nouvelle Foi. Sinon, un Alto ne pourrait même pas rêver de devenir chevalier. »
« Ah bon ? »
« À ton avis, comment une princesse mage a-t-elle pu voir le jour ? »
La conversation finit par dériver vers le roi actuel de Pendia, Gizelle III, et le caractère de ses enfants. Sire Darkal évoqua toutes sortes de sujets, notamment le dévouement excessif du prince héritier aux enseignements traditionnels de l’Ancienne Foi et la débauche du deuxième prince, qu’il attribuait à ses origines rumanes.
Il parla aussi des fidèles de l’Ancienne Foi, qui obéissaient au pape plutôt qu’au roi, et de la foi superficielle des adeptes de la Nouvelle Foi. Comme on pouvait s’y attendre, les discours politiques d’un vieil homme ennuyaient terriblement les jeunes. Shan hochait donc la tête en laissant vagabonder ses pensées. Après avoir parlé à bâtons rompus pendant un bon moment, sire Darkal héla un serviteur qui passait et lui demanda d’aller chercher Roden.
« Vous m’avez fait appeler, maître ? »
« Enseigne-lui la théorie à ma place. »
« Hein ? »
« Tu es un adepte de la Nouvelle Foi. »
« Mais, maître, j’ai pas mal de choses à faire ces derniers temps… »
« C’est absurde d’inculquer les croyances de l’Ancienne Foi à un Alto, non ? La plupart des gens qui le traiteront comme un être humain seront de la Nouvelle Foi, de toute façon. Ta famille aussi. »
Depuis son retour à la maison, Roden était occupé à préparer la reprise de la maison de commerce Weavers. Kalion vieillissait ; Roden devrait donc prendre la relève et continuer à soutenir Shan s’il lui arrivait quelque chose. Comme il avait déjà consacré plusieurs années de sa jeunesse à sa formation de chevalier, il lui restait encore beaucoup à apprendre.
« Ça suffit ! Fais-le, c’est tout ! »
Face au ton obstiné du vieil homme, Roden soupira et hocha la tête. Sire Darkal s’en alla, laissant Shan aux soins de Roden, et les leçons se poursuivirent dans le prolongement de ce qu’ils avaient étudié au cours de leur voyage. Roden enseignait, Shan ne comprenait pas, puis Roden recommençait. Comparé aux déplacements incessants d’autrefois, le fait de pouvoir s’asseoir et étudier correctement l’aidait à mieux apprendre. Bien sûr, Shan s’ennuyait toujours.
Clac !
Roden frappa Shan sur la tête avec un bâton alors qu’il somnolait.
« Ah. »
« Ne t’endors pas. Tu as entendu ce que je viens de dire ? »
« Désolé, j’ai trop sommeil. »
« Vu tout ce que tu as demandé à ton corps, je comprends que tu sois fatigué. Mais il faut quand même que tu apprennes. Allez, lis ça. »
Après une journée de cours de culture générale interminablement ennuyeux, l’étape suivante fut de nouveau un entraînement infernal. Cette deuxième phase ne consistait plus à pousser les muscles jusqu’à les faire presque fondre, mais à élargir l’amplitude de ses mouvements, à développer ses capacités cardiopulmonaires et son endurance.
« Cours ! Cours ! Plus vite ! Ne traîne pas ! »
Aux cris de sire Darkal, Shan fit encore et encore le tour du manoir des Weavers, jusqu’à croire que son cœur allait lui sortir de la poitrine. Quand il ne put plus courir, il dut ramper à quatre pattes.
Pour sire Darkal, l’entraînement devait se poursuivre jusqu’à ce que la moindre parcelle de force ait été épuisée. Après avoir mis son corps à bout et pris un bain dans le produit réparateur, Shan revenait le lendemain à la théorie du combat. Cette fois, il apprit toutes sortes de techniques déloyales.
« En combat, utilise tous les moyens à ta disposition. Au diable la chevalerie ! La fierté d’un mort n’intéresse personne ! Trouve des excuses après avoir gagné ! »
Parmi ces ruses, il y avait notamment celle qui consistait à réfléchir la lumière du soleil sur une lame polie pour aveugler l’adversaire, à lui envoyer de la terre au visage d’un coup de pied ou à lui cracher dessus pour le provoquer. Shan n’ayant aucun scrupule moral à ce sujet, il assimila ces enseignements sans hésiter.
Ensuite, il apprit l’écriture cursive, souleva des rochers encore plus gros, s’entraîna à manier diverses armes contre d’autres combattants, étudia la conduite à tenir devant une dame, courut en portant la cotte de mailles confectionnée sur mesure pour lui, étudia le comportement de différents monstres et apprit à les affronter. Le cycle se poursuivit sans fin, comme un écureuil dans sa roue.
Les journées où il épuisait son corps, apprenait les compétences nécessaires à un chevalier et mettait son esprit à rude épreuve avec des connaissances ardues se répétèrent sans relâche. Avec le temps, son corps grandit et se renforça, son esprit se remplit de savoir, mais son visage devint hâve. Plus son corps gagnait en force, plus son entraînement s’intensifiait pour suivre le rythme ; la fatigue et la douleur ne diminuaient donc jamais.
Tous les trois jours, il devait endurer une douleur telle qu’il avait l’impression que son corps entier se déchirait. Après ces entraînements atroces, seules deux choses lui permettaient de tenir : le confort matériel dont il profitait ensuite et la satisfaction de s’améliorer. À un moment donné, Shan commença à se demander pourquoi il s’infligeait de telles souffrances.
Est-ce que je veux vraiment devenir chevalier ? Pourquoi ? Dans quel but ?
À Hasra, beaucoup d’Altos menaient une vie ordinaire. S’il le voulait, il pouvait tout simplement gagner sa vie comme mercenaire. Pourtant, chaque fois qu’il se posait la question, la même réponse lui venait. Il voulait devenir plus fort pour que les autres ne puissent plus le traiter à la légère ni menacer son existence. Pour y parvenir, il devait accumuler richesse et honneur, afin d’être respecté et loué.
Plusieurs visages lui revinrent en mémoire : les habitants du Village des Saules, qui l’avaient persécuté ; ceux du Village des Feuilles, qui l’avaient craint ; et Roden, le premier à l’avoir invité à le suivre et à lui avoir parlé d’un avenir meilleur. Il se rappela aussi les membres de la troupe alto, qui l’avaient traité comme un membre de leur famille malgré le peu de temps qu’ils avaient passé ensemble, et même les habitants de la ville d’Ovilos, qui l’admiraient comme un grand chasseur.
Le mépris et la peur, la bienveillance et l’admiration : toutes ces émotions découlaient de sa force grandissante et de ses accomplissements. Un enfant alto prodige était mieux traité qu’un enfant alto ordinaire ; il se disait donc qu’un chevalier puissant le serait encore davantage. Chaque fois qu’il avait envie d’abandonner tant l’effort était pénible, Shan se rappelait tout cela et faisait un pas de plus.
Le temps continua de s’écouler : la chaleur passa, les feuilles tombèrent et les premières neiges arrivèrent. Dans la cour intérieure enneigée du manoir des Weavers, Shan demeurait immobile, les yeux rivés sur un épouvantail. Il tenait une épée longue d’entraînement, volontairement épaissie et plusieurs fois plus lourde que la normale.
L’exercice consistait à mettre des dizaines de minutes à faire un seul mouvement et à atteindre l’épouvantail. Ses bras, longs et puissants après six mois d’entraînement acharné, tremblaient sous le poids de cette masse de métal. Une minute passa, puis cinq, puis dix. Avançant à la vitesse d’un escargot, l’épée atteignit enfin l’épais épouvantail.
L’épée longue émoussée, qui aurait dû simplement s’enfoncer dans la paille, la trancha, ainsi que le poteau de bois, comme si elle avait été aiguisée. Shan contempla la scène d’un air hébété, puis éclata de rire. Toutes les journées pénibles qu’il avait vécues défilèrent en un instant dans son esprit.
« Ha ha… »
Il l’avait à peine effleuré de sa lame émoussée, et pourtant l’épouvantail avait été tranché comme il l’avait ardemment souhaité. Il avait imposé sa volonté à la réalité elle-même. Shan comprit qu’il avait enfin appris à manier le pouvoir des chevaliers : l’Esprit.