Chapitre 17
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Traductrice : Dawn
Éditrice : Dawn
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◈ Le Chevalier de Génie d’une race déchue
Chapitre 17
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Le début de l’enfer
Serin Gizelle Aste Hasra était une figure inoubliable. Sa chevelure d’un bleu profond évoquait tantôt le ciel nocturne, tantôt la mer déchaînée. Ses yeux longs et fins, légèrement relevés aux extrémités, s’écartaient quelque peu des canons de beauté classiques, mais leur donnaient un air fier et étrangement séduisant.
Ses ennemis dénigraient son apparence, affirmant qu’elle avait l’air d’une séductrice malgré son jeune âge. Comparée à sa demi-sœur, la princesse Kasia, délicate comme une fleur, elle n’était, à les entendre, que féroce et vulgaire, dépourvue de toute dignité.
Pourtant, ce qui rendait Serin si particulière au sein de la Société de Magie, ce n’était ni son statut de seconde fille du roi de Pendia ni sa beauté envoûtante. Les mages vénéraient plutôt les idées novatrices qui jaillissaient de son esprit et son intuition aiguisée, capable de percer l’essence des choses.
C’était une génie capable, en échangeant quelques mots à la légère, de montrer la voie à suivre pour résoudre des problèmes qui exigeaient des années, voire des décennies de réflexion, et même d’apporter des pistes de réponse. Elle était véritablement l’être idéal dont tout chercheur ne pouvait que rêver !
« Princesse, les recherches sur la fusion sont bel et bien la voie que Pendia doit suivre. Si nous parvenions à créer le golem géant ultime… »
« C’est inefficace. Je recommanderais plutôt d’étudier l’inverse. Je suggère de fragmenter les pierres magiques. »
« Dans ce cas, leur durée d’utilisation serait trop courte, et ce serait impraticable ! »
« Malgré tout, des avancées prometteuses ont été réalisées récemment dans ce domaine. Vous devriez consulter le professeur Gaiten… »
Tandis qu’elle marchait en conversant avec le mage qui l’accompagnait, Serin croisa le regard d’un certain garçon. À vrai dire, croiser les yeux de quelqu’un lorsqu’elle se promenait hors du palais n’avait rien d’inhabituel. Où qu’elle aille, elle attirait tous les regards.
Ce qui avait quelque chose d’étrange, c’était que le garçon qui la dévisageait n’était pas en train de la regarder. Grâce à sa sensibilité aiguë aux regards, elle comprit que, comme envoûté, il fixait non pas Serin, mais les chevaliers qui l’escortaient. Leurs regards ne s’étaient croisés qu’au passage. Cette situation, qu’elle n’avait jamais connue, piqua la curiosité de ses yeux brun rougeâtre.
« Quoi ? »
Le garçon aux grands yeux verts ne faisait que la moitié de sa taille et était plutôt mince. À première vue, il semblait n’avoir aucun lien avec une famille de chevaliers. Vu ses vêtements raffinés, c’était peut-être le fils d’un administrateur ou d’un marchand.
Pourtant, contrairement à son air naïf, il scrutait les chevaliers avec une avidité brûlante, comme une flamme. À la manière d’un homme convoitant une beauté nue, son regard était ouvertement insistant, sans la moindre feinte. Même si ce n’était pas elle qu’il dévisageait ainsi, son regard était si primitif qu’elle en était presque gênée.
« Quelque chose ne va pas, Votre Altesse ? »
« Ce n’est rien. Allons-y. »
Un chevalier d’escorte s’interrogea en la voyant s’arrêter. Elle secoua la tête et reprit sa route. Trop fière et trop occupée, elle ne pouvait pas se permettre de s’intéresser à un garçon bizarre qui ne prêtait aucune attention à elle. Aujourd’hui encore, elle avait beaucoup de monde à rencontrer et de documents à étudier.
***
« La princesse Serin, hein. »
Au murmure de Roden, Shan détourna enfin les yeux du groupe de la princesse, qui avait disparu derrière les portes automatiques.
« Roden, tu as vu ça ? »
« La princesse ? »
« Non, les chevaliers à côté d’elle ! Je ne sais pas comment ils s’y prenaient, mais ils ne faisaient presque aucun bruit en marchant, alors qu’ils portaient une armure complète ! »
« Ah. Ça. »
Roden ne s’était pas attendu à ce que Shan s’intéresse à l’équipement des chevaliers d’escorte tandis que la princesse passait devant eux. Pris au dépourvu par cette réponse inattendue, il esquissa un sourire ironique.
« C’est sans doute une armure enchantée. Peut-être que la princesse est venue en acheter pour ses gardes. »
« Donc, si tu deviens garde de la princesse, tu peux acheter des objets magiques comme tu veux. »
Shan se remémora ce qu’il venait de voir. L’armure couvrait parfaitement chaque partie du corps à l’exception des articulations, sans gêner les mouvements. Ses pièces s’ajustaient si bien qu’aucun frottement métallique ne se faisait entendre. C’était une œuvre d’art. La poignée de l’épée était recouverte d’un cuir luxueux, d’une matière inconnue, parfaitement adapté à la main ; le pommeau, lui, avait été façonné pour briller comme une gemme.
Grâce au luxe qu’il avait découvert au cours de la semaine écoulée, Shan avait appris à reconnaître au premier coup d’œil les articles de grande qualité. Avant, il aurait simplement pensé que c’était du gâchis avant de passer à autre chose. Il ne se rappelait même pas à quoi ressemblait la princesse. Ses cheveux étaient bleus ? Ou peut-être jaunes ? Il n’en était pas sûr.
« Peut-être qu’un jour, ça arrivera. Mais pour le moment, regardons ce qu’on peut vraiment se payer. »
Il hocha vivement la tête, mais son expression s’assombrit quand il contempla les étagères d’exposition.
« Roden ? »
« Oui ? »
« Tu peux me lire ça ? »
« Je t’ai dit d’apprendre au moins à lire… »
Tout en grommelant, Roden lut les descriptions et les prix des articles. L’exposition proposait toutes sortes d’objets : une bouilloire qui se remplissait automatiquement, une torche qui brillait sans feu, un bâton qui amplifiait plusieurs fois la voix de son utilisateur, et ainsi de suite. Tous semblaient étrangement ambigus : peut-être utiles, peut-être pas. Après avoir entendu les explications, Shan regarda Roden avec incrédulité.
« Pourquoi est-ce que tout coûte aussi cher ? Et en plus, ça ne marche plus après seulement quelques utilisations ! »
« On n’y peut rien pour les petits outils magiques qui n’utilisent pas de pierres magiques, jeune homme », expliqua en riant un mage posté de l’autre côté de l’exposition.
Les appareils magiques qui contenaient des pierres magiques se rechargeaient naturellement en mana et pouvaient servir à nouveau. En revanche, les outils dépourvus d’un tel support étaient, au mieux, jetables. Et pourtant, ils coûtaient une fortune. Même en dépensant tout l’argent qu’il avait gagné récemment en chassant le troll, il n’aurait pu acheter qu’une ou deux de ces bouilloires. Roden haussa les épaules pour confirmer que le mage disait vrai.
« À ton avis, pourquoi notre maison n’utilise-t-elle pas d’outils magiques ? S’ils étaient bon marché et pratiques, les domestiques auraient perdu leur travail depuis longtemps. »
À bien y réfléchir, ça se tenait. Il comprenait enfin l’adage selon lequel la magie privilégiait souvent l’ingéniosité à l’efficacité, et se révélait moins utile que les miracles d’un prêtre.
Ensuite, ils consultèrent un mage au sujet de l’enchantement des armes et des armures, mais là aussi, les effets étaient temporaires. Seules les reliques de l’ancien Empire Alto possédaient des enchantements permanents : des objets exhumés du Royaume des Démons.
« Alors, l’armure des chevaliers tout à l’heure… »
« Les mages de la cour renouvellent les enchantements dès qu’ils s’estompent. »
Confronté à cette dure réalité, Shan mit fin à ses achats en prenant quelques potions dans la section d’alchimie. L’une d’elles était un onguent préparé en faisant bouillir des os de troll — le même que Roden lui avait autrefois appliqué sur la poitrine.
« Je m’en servirai si je me blesse encore. »
« Vérifie la date de péremption. Ça aussi, ça en a une. »
« C’est quoi, une date de péremption ? »
« Ça veut dire que ça se gâte avec le temps, comme la nourriture. »
Les objets enchantés par magie étaient sans exception d’un ennui et d’une complication insupportables. Heureusement, la capitale regorgeait d’autres attractions que la Société de Magie. Il y avait le colisée historique, la bibliothèque bâtie sous l’ancien Empire Arman, le grand temple qui servait de lieu saint aux pèlerins de la religion de la déesse, et même des boutiques de vêtements proposant les dernières modes du pays voisin, Libert.
Bien sûr, Shan, peu intéressé par l’histoire ou la religion, préféra visiter la rue des forgerons, dans un quartier de la ville. Le martèlement du métal résonnait de toutes parts, et des armes et des armures finement ouvragées étaient exposées derrière des vitrines. Il en avait le tournis. Certes, il n’y avait pas d’articles haut de gamme comme l’équipement des gardes royaux qu’il avait vu plus tôt, mais il y trouvait tout de même son compte.
Après avoir flâné un bon moment, Shan dépensa tout l’argent qui lui restait — après ses achats de potions — pour une épée longue assez correcte, un petit bouclier et une cotte de mailles taillée à ses mesures. C’était la première fois qu’il dépensait tout l’argent gagné. Un sentiment de vide se mêla à la satisfaction d’avoir acquis du bel équipement.
« Je suis encore fauché… »
« Bah. Une fois l’entraînement terminé, tu n’auras qu’à gagner de nouveau de l’argent. Au moins, tu n’as pas à t’inquiéter pour la nourriture ou le logement. »
« Oui, c’est vrai, mais… »
Kalion Weavers s’était engagé à payer uniquement sa formation de chevalier ainsi que sa nourriture, ses vêtements et son logement. Shan ne pouvait pas leur demander de financer des armes de collection dont il n’avait pas immédiatement besoin. Sur ce point, Shan et la riche famille Weavers étaient bien d’accord.
À partir du jour où il reçut son arme, Shan s’entraîna seul à manier son épée longue dès qu’il en avait le temps. Il s’exerçait dans le jardin du manoir. Pour modèle, il avait bien sûr les deux chevaliers qu’il avait vus combattre le troll.
Alors, c’était comme ça ? Pourquoi tiennent-ils leur épée de cette manière ? Ce mouvement n’a pas l’air très efficace…
À force d’essayer d’imiter leurs postures, il se posait question sur question, mais personne n’était malheureusement là pour lui répondre. La plupart des gens du manoir étaient loin de maîtriser les arts martiaux. Même Roden, qui avait un peu d’expérience, n’avait atteint que le niveau d’un aspirant chevalier. Enfin, trois jours plus tard arriva quelqu’un qui pourrait répondre à ses questions.
« Tu te souviens de ce que tu dois dire quand tu le rencontreras ? »
« C’était quoi, déjà… ? “En tant que celui qui suit la voie du guerrier, je souhaite servir celui qui me précède” ? »
« Celui qui marche devant toi. »
Le jour où sir Darkal devait lui rendre visite, Roden révisa une nouvelle fois avec Shan les règles de politesse à respecter pour le saluer. Il restait encore quelques lacunes, mais c’était bien mieux qu’avant. À cet instant, un cri tonitruant retentit devant le manoir des Weavers.
« Ouvrez le portail ! Me voilà arrivé ! »
« Il a une voix incroyablement forte… »
Il aurait pu simplement frapper et demander qu’on lui ouvre. Pourquoi crier comme ça ? Intrigués, ils se rendirent au portail, où Kalion attendait déjà sir Darkal pour l’accueillir.
« Vous êtes toujours aussi vigoureux, sir Darkal. On dirait que le temps n’a aucune prise sur vous. »
« Hmph, ce n’est rien. »
Sir Darkal était un vieil homme au crâne dégarni et au visage profondément ridé. Il avait une carrure plutôt ordinaire, mais dégageait une présence étonnamment imposante, peut-être grâce à son corps bien entraîné.
Ce qui surprenait, c’était l’attitude de Kalion à son égard. L’homme qui s’était comporté en tyran terrifiant devant Shan et Roden affichait à présent un sourire obséquieux, se frottait les mains et inclinait la tête devant sir Darkal. Cette attitude servile expliquait pourquoi Roden avait été si stupéfait. Sir Darkal savourait les flatteries de Kalion d’un air satisfait lorsque son regard se posa sur Roden et Shan.
« Mon ancien élève, bon à rien, est là-bas. »
« Oui ! »
Roden leva la main avec un sourire. Sir Darkal renifla, puis dévisagea Shan avec insistance. Son regard mêlait soupçon et intérêt.
« Alors, c’est toi, le petit morveux Alto qui a tué le troll ! »
« Oui. Alors… en tant que celui qui suit la voie du guerrier, je souhaite servir celui qui marche devant moi. »
Il aurait mieux valu qu’il ne dise pas « alors », mais c’était tout de même assez bien pour passer. Tandis que Roden se félicitait intérieurement d’avoir bien enseigné sa leçon, sir Darkal ouvrit soudain de grands yeux et s’avança vers Shan.
« En te voyant en plein jour, on ne dirait vraiment pas que tu es un Alto. »
Alors qu’il contemplait ses doux yeux verts, le vieil homme projeta brusquement la tête en avant. N’ayant aucune raison de se laisser faire, Shan esquiva légèrement. Le crâne chauve manqua sa cible et fendit l’air.
« Pourquoi tu essaies de me donner un coup de tête, tout à coup ? »
« Petit insolent ! Comment oses-tu esquiver le coup de tête d’un ancien ? »
Ce type est fou ou quoi ?
Incrédule, Shan regarda sur le côté.
Au vu de l’air tout aussi abasourdi de Roden, Kalion et des autres, donner un coup de tête à quelqu’un lors d’une première rencontre n’était pas une manière habituelle de se saluer.
« Ça fait mal, vous savez. »
« Évidemment que ça fait mal… Hmph. Au moins, tu ne mentais pas. Une personne ordinaire n’aurait même pas pu réagir à une attaque aussi inattendue. »
Comme si ses réprimandes précédentes n’avaient été qu’une comédie, un sourire satisfait s’étala sur le visage de sir Darkal. Il s’était dit que le voyage en vaudrait la peine même si la moitié des louanges exagérées de la lettre de Kalion se révélaient vraies ; à présent, elles ne lui semblaient plus tout à fait mensongères. Il appréciait aussi que le garçon ne se montre pas servile face à un vieux chevalier qui criait.
« Maître de guilde Kalion, vous m’avez fait venir pour que j’enseigne à ce garçon ? »
« Je vous demande seulement de le regarder ! Si vous l’appréciez assez pour en faire votre disciple, ce serait un honneur… »
« Pas besoin de longs discours. Les conditions seront les mêmes que lorsque j’ai enseigné à Roden. Je déciderai, en fonction des résultats, si je le recommande pour devenir chevalier. »
Tout se déroulant sans accroc, Kalion s’inclina profondément. Malgré ses paroles et ses manières désinvoltes, ce vieux chevalier n’était pas un chevalier à la retraite comme les autres, prêt à prendre des disciples pour de l’argent.
« Merci, sir Darkal. »
« Inutile de perdre du temps. Hé, gamin ! Suis-moi ! »
Sir Darkal fit aussitôt signe à Shan et s’engagea à l’intérieur. Shan, qui était resté planté là, se tourna vers Roden.
« Il est toujours comme ça ? »
« Ouais. Il faut juste t’y habituer… Ce n’est pas quelqu’un de mauvais. Vraiment. »
Si Roden le dit, ça doit être vrai.
Sir Darkal emmena Shan dans le jardin intérieur, où il s’entraînait seul. Il semblait vouloir commencer tout de suite, sans même se changer après son voyage. Assis sur un gros rocher dans un coin du jardin, il donna à Shan son premier ordre, pour le moins étrange.
« Pour commencer, je dois examiner ton corps. Déshabille-toi ! »
« Mes vêtements ? »
« Tu ne peux pas enlever ta peau, quand même ! Je te dis de retirer ce haut et ce pantalon de velours ridiculement luxueux ! Pas besoin d’enlever tes sous-vêtements ! »
Shan pencha brièvement la tête, puis se déshabilla aussitôt. À l’époque où il vivait au Village des Saules, on l’avait souvent forcé à se laver nu ; il n’éprouvait donc aucune gêne particulière à dévoiler son corps. Sir Darkal examina sans sourciller son corps couvert de cicatrices. Au bout d’un moment, il laissa simplement échapper un « hum » satisfait.
« Pas mal. Vraiment pas mal ! Quiconque veut devenir chevalier doit savoir endurer la douleur ! Les enfants d’aujourd’hui sont élevés trop mollement. Ils geignent à la moindre douleur… » marmonna le vieil homme.
Ensuite, sir Darkal tendit la main et palpa minutieusement tout le corps de Shan : son cou, sa poitrine, ses épaules, son dos, son ventre, sa taille, ses cuisses et ses jambes. Une telle scène aurait pu anéantir tout l’honneur que le vieil homme avait acquis en tant que chevalier et le conduire au tribunal.
« Aucun os déformé, et ta musculature est étonnamment bien agencée. Tu manques de force, mais tout de même… Il est difficile de croire que tu n’aies jamais été entraîné correctement. Mais pourquoi ton corps est-il si léger ? »
« J’ai toujours été naturellement léger. »
« Ça n’existe pas, être “naturellement léger” ! Si tu as la même taille et une musculature et une masse graisseuse comparables à celles des autres, mais que tu es plus léger que tes semblables, il doit bien y avoir une raison ! Des os fragiles, des organes manquants… Il faudra que j’examine ça plus tard. »
L’examen se poursuivit. Shan dut sauter plusieurs fois sur place, courir autour du jardin et bondir d’un côté à l’autre. Lorsque sir Darkal lui demanda de pousser sa main de toutes ses forces, il s’exclama, admiratif, devant sa puissance.
« Je m’en doutais en te regardant bouger, mais tu es vraiment fort… Non, ce n’est pas seulement de la force ! Tu sais aussi bien t’en servir. »
« Vous avez raison ! »
Comme c’était la première fois que quelqu’un le remarquait, une lueur d’intérêt traversa les yeux d’ordinaire indifférents de Shan.
« Roden ! Apporte-moi mon épée ! » cria sir Darkal à Roden.
« La voici, maître. »
Comme s’il s’y était préparé à l’avance, Roden sortit aussitôt une épée de ses bagages et la lui tendit. Dès que le vieil homme adopta une posture, les deux mains sur l’arme, Shan eut l’impression que l’air autour de lui avait changé. Le vieil homme bruyant qui criait sans cesse avait disparu. À sa place se tenait un guerrier forgé par de longues années de sang et d’acier.
« Observe mes mouvements. »
Après ces mots, sir Darkal se mit à exécuter lentement chaque technique à l’épée. Les jambes écartées, il montra une estocade en diagonale, une parade horizontale, puis abattit sa lame vers la droite avant de la relever en diagonale. Après une vingtaine de mouvements environ, il expira longuement et demanda à Shan :
« Alors ? »
« … Parmi les gens que j’ai vus, je crois que c’est vous qui maniez le mieux l’épée. »
Il lui était difficile d’en être sûr sans adversaire en face, mais cette technique semblait plus raffinée que celles des deux chevaliers qu’il avait vus auparavant. Shan jugeait surtout la fluidité avec laquelle la force circulait sans se perdre pendant les mouvements. Ce vieux chevalier compensait la force musculaire que l’âge lui avait fait perdre par une technique précise. Mais cela le rendait-il vraiment impressionnant ou digne d’admiration ?
Pas vraiment.
Si Shan prenait maintenant le corps du vieil homme et imitait ses mouvements, il pourrait les exécuter plus vite et avec davantage de force. Il ignorait ce que sir Darkal avait été dans sa jeunesse, mais tel qu’il était aujourd’hui, Shan était certain de pouvoir le tuer en moins de dix secondes lors d’un combat à l’épée longue. À condition, bien sûr, de ne même pas croiser directement leurs lames, compte tenu de la présence de l’Esprit. Bien que sir Darkal ait compris ce qu’il pensait, il ne se mit pas en colère ; au contraire, il sourit.
« Oui, pour toi, ça doit sembler être à peu près ce niveau-là. Alors, regarde ça. »
À ces mots, le sourire disparut du visage du vieux chevalier tandis qu’il fixait Shan. Son regard était chargé de rancœur, comme s’il contemplait le meurtrier de ses parents. Il posa sur Shan des yeux qui exerçaient presque une pression physique, leva lentement son épée, pivota le corps et donna un unique coup d’estoc.
Il frappa dans le vide, mais il était évident que son mouvement permettait de bloquer le coup descendant d’un adversaire tout en ripostant. Ce geste unique ne gaspillait pas la moindre force. Comme l’estoc de Lance Noire Fional autrefois, il exprimait un flux de puissance parfaitement idéal.
Shan comprit que le vieil homme devant lui avait atteint un niveau de maîtrise similaire. À un moment donné, sir Darkal s’était retrouvé trempé de sueur. Il s’essuya le crâne chauve et luisant du revers de la main.
« Alors, qu’en as-tu pensé ? »
« … C’était parfait. »
« C’est un mouvement que je répète chaque jour sans en manquer un seul depuis que mon maître me l’a enseigné, il y a plus de quarante ans. Il manquerait plus qu’il ne soit pas au moins aussi bon ! »
Souriant, satisfait de la réponse de Shan, sir Darkal tira sa conclusion.
« Quoi qu’il en soit, pour ce qui est des mouvements, c’est moi qui devrais apprendre auprès de toi. Un humain dont chaque geste obéit aux principes de la perfection, hein… Quelle chose à voir de mon vivant ! »
Sans bien comprendre, mais sentant qu’il s’agissait d’un compliment, Shan esquissa un sourire gêné. Une émotion étrange — de la joie, ou peut-être du regret — persistait sur le visage de sir Darkal.
« Ce qu’il te faut maintenant, c’est apprendre quelques techniques et renforcer ton corps pour le rendre plus endurant ! »
« Et apprendre à utiliser l’Esprit, aussi. »
« Ça viendra naturellement quand tu te pousseras jusqu’à tes limites, alors ne t’en fais pas ! Au fait, tu as mangé ? »
« Oui. »
« Parfait ! »
Pourquoi me demander tout à coup si j’ai mangé ?
Comme s’il avait deviné l’interrogation de Shan, sir Darkal donna un petit coup de pied au gros rocher sur lequel il s’était assis. Les yeux qui, quelques instants plus tôt, semblaient empreints de solitude, étaient maintenant pleins d’un sadisme cruel.
« Soulève-le ! »
« Quoi ? »
« À deux mains, au-dessus de ta tête ! Continue jusqu’à ce que je te dise d’arrêter ! »